Toute vie est vécue

23 août 2008

“Qui donc la vit ?” Ainsi questionne Rilke dans un poème de son Livre d’heure. Et la réponse qu’il donne est disparaissante, disparence. Elle ouvre sur ce qui n’est pas conscient à la pensée humaine, pourtant nous enveloppe.

A peine cinq jours avant mon départ, et je suis plus que jamais saisi par ma conscience d’être. Saisi, mais comme on empoigne un objet : au bout d’un moment le muscle n’y tient plus et lâche. Ou comme l’on appuie sur une poignée : au bout d’un moment, on ouvre la porte…

La conscience d’être est conscience de la continuité de l’existence, mais la moindre des choses est de constater que cette conscience est elle-même discontinue. Alors peut commencer la morphogénèse d’une conscience qui n’est plus conscience de la continuité de l’être mais de la discontinuité de la conscience : une conscience discontinue du discontinu, une conscience chaotique.

Certes, la vie n’arrête pas de continuer… Je m’en ressouviens après la grande peur inhérente à certains effondrements. Ce n’est pourtant pas cela qui m’enveloppe et me donne un corps. Ce n’est pas d’être conscient que je suis qui me donne d’être encore, c’est d’être qui me fait conscient, et parfois seulement.  J’ai à ce propos quelques doutes à émettre vers ceux qui clament que le monde va mal parce que les gens n’ont pas assez conscience des problèmes qui se posent à l’humanité présente : la clameur, ce bruit de foule qui s’agrège. Et ce ne sont pas seulement les groupes mais les individus qui font ainsi masse d’eux-mêmes, coagulés sous un mot d’ordre, manière de se protèger des grands vents qui nous fouettent la face à toute heure et brûlent sans laisser de reste.

A la question “qu’est-ce que vous êtes ?”, on répond la plupart du temps par de courtes unités de sens, des articulations rapides et sautillantes qui permettent au plasma de rester croché aux strates en construction. Pourtant l’essentiel de notre vie - et de notre pensée - n’est pas là, n’est pas conscient.

Toute vie est vécue, mais par qui ? La Vie ? Dieu ? Le ça ? Délaissons le neutre, le féminin, le masculin et l’unité. Délaissons les mots, et entrons dans la sensibilité des espaces-temps à zéro dimension.

 

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