Musique, massage et mitrailleuse
29 septembre 2008
Une voix de femme lit un poème de Pablo Neruda, un poème qui s’appelle « poésie », sur la bande originale du film Il Postino. Envoûtante… non pas voluptueuse, mais sensuelle. Magie de mes oreilles, et sans doute, apport appréciable de la technique, ici ou là-bas accompagné d’un disque dur qui ouvre pour moi le potentiel de milliers d’heures d’écoute, voyageant par-delà les distances des yeux, par les voies sonores qui sont… plus sphériques…
Revenu il y a deux heures de la capitale, c’est un peu de son que j’ai envie d’envoyer je ne sais où, je ne sais quand, percuter vos tympans. C’est que, voyez-vous, comme dirait Tristan Tzara, je me trouve tout à fait sympathique ! Qui donc ? Mais vous, mais moi ! Qu’on ne s’inquiète pas pour mon état mental, je suis loin de ce genre d’euphorie qui précède le basculement de l’équilibre psychique, seulement enthousiaste, et peut-être par nature. I celebrate myself, and what I assume you shall assume, for every atoms belonging to me as good belongs to you.
Walt Whitman aurait-il apprécié que je me fonde comme je l’ai fait vendredi soir dans les paysages qui me ramenaient vers Tananarive, dans les yeux de mes collègues expatriés que je retrouvais avec joie, dans la musique que nous entendîmes, ensemble, cette nuit-là ? La salle de concert et de cinéma du CCAC, le Centre Culturel Albert Camus — existentialiste de l’absurde, ce qui, on le verra, n’est pas sans importance — est à ma connaissance l’unique salle de concert à l’européenne, l’unique salle de cinéma à l’européenne dans la capitale de Madagascar, peut-être dans toute l’île. Elle est donc peuplée, vous l’aurez deviné, d’une large majorité d’européens. Absurde ? Je ne peux passer outre au dégoût de circonstance qui m’a saisi à la vue de cette classe bourgeoise postcoloniale, si française dans ses accents et ses aises… Mais vous auriez raison de demander : en quoi est-ce que je m’en distingue ? Sûrement en peu de chose, relativement à la population malgache ; pourtant, ce serait émasculer tout sens politique que d’en rester là : ici comme ailleurs les choix quotidiens impliquent davantage que de simple accidents individuels. Je finirais bien par faire lire du Bakounine à mes élèves. Et disons alors, pour m’en sortir d’une pirouette, que me retrouver à écouter trois musiciens virtuoses ce soir-là fut une manière au moins élégante de faire dériver ma première semaine d’enseignement jusqu’en des rivages qui allaient en rouvrir le chaos vers la semaine suivante. Solution de discontinuité : voici donc le récit de mon week-end à Tana.
Les trois musiciens : Rajery, joueur de valiha, prononcez « vali », un instrument traditionnel de Madagascar qui se présente sous la forme d’un cylindre de bois creux sur lequel sont tendues je ne saurais dire combien de cordes ; Ballaké Sissoko, portant sur ses genoux une kora, instrument malien qui ressemble, pardonnez la référence, au Gaffophone ; et le oud de Driss El Maloumi, venu du Maroc et dont la dextérité était tout bonnement difficile à suivre. Mais s’il n’y avait eu que cela ! Son toucher de corde ne cessait de prendre l’ascendant sur sa maîtrise technique, et leur joie à tous trois faisait, par moments, vibrer les photophores que vous et moi cachons dans notre poitrine, jusqu’à les faire sortir et gigoter dans l’entre-deux de nos êtres. L’absurde rêvant l’enfance de la lumière…
Peut-être fut-ce l’effet des vertus ascétiques — je n’avais rien mangé jusque là, et ma première semaine de boulot me laissait fourbu et vidé —, ou d’un retour trop brutal aux épouvantails de la real-politik, mais en sortant du concert je me trouvais plus qu’incommodé par tous ces gens avec lesquels je n’ai jamais eu l’heur de me croire des affinités particulières en raison d’une soi-disant communauté de couleur de peau. Nous partîmes heureusement au plus vite, l’estomac en alerte, petite troupe à travers les rues nocturnes : Etienne, Stéphanie, Alice et moi. Pour arriver dans un restaurant rempli du même genre de faune… L’observateur s’observe… Etre prêt à payer un repas vingt fois le prix qu’il en coûte à un autochtone pour se nourrir, ce qui ne représente pourtant que le tiers d’un repas de même standing en Suisse, et cela pour quoi ? Pour avoir du plaisir à déguster des plats cuisinés, raffinés, dans une enclave européenne, quelque part dans les entrelacs de rues vides où ne trainent plus à cette heure que quelques mendiants attirés par de telles concentrations de capital-monétaire et de capital-pitié. Le bruit des conversations de restaurants m’a toujours donné le mal de mer… La nourriture aidant, une sphère sonore parvient tout de même à se former, fluctuant bientôt de son propre feu autour de notre table. Je retrouvais des distances entre lesquelles tenir à l’intérieur de l’abîme. Nous sommes entre amis. Et tandis que le restaurant se vide peu à peu, l’enfer de l’opposition entre les autres et les autres se dissout. Bonne nuit Madagascar.
Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil chez Etienne, dans le quartier populaire d’Anosivavaka, des coups résonnent contre la porte extérieure en métal. Mon hôte étant sous la douche, je vais ouvrir, tombe sur Lala, la femme de maison — une personne admirable dont il faudra dire un jour quelques mots. — Elle est accompagnée d’un homme d’une quarantaine d’année, portant sur sa peau brune et sous un sourire un peu pincé, un pull à carreaux jaunes. Il dit être un collègue d’Etienne, lequel surgit avec à propos de sa salle de bain pour me sortir d’embarras. Et ni une ni deux, nous voici invités à nous faire masser par les élèves d’un cours de réflexologie dont la femme de ce professeur de mathématique fait partie. Sans trop savoir où nous mettons les pieds, nous disons : oui. On viendra nous chercher à 11h. L’heure venue ne nous vit pas nous dédire. Débuta un long trajet à travers les rues de Tana, tantôt en bus, tantôt à pied. A 12h30, nous arrivons dans la courette d’une maison malgache assez typique : une femme fait la lessive, un coq se ballade, des enfants jouent dans la poussière. Les murs sont défaits comme un lit où la nature aurait dormis d’un sommeil agité. Cherchant à deviner où nous nous trouvions, j’en vins à la conclusion que cette habitation n’était autre que celle du médecin qui proposait les cours en question. Cinq élèves nous accueillent ; et c’est alors que commença le plus fantastique ballet d’incompréhension auquel il m’ait été donné d’assister depuis mon arrivée à Madagascar. Nous parlons la même langue, certes, mais d’un côté comme de l’autre, on ne parvient pas à saisir comment l’autre pense et se positionne. Finalement, à 14h50, après 30 minutes d’attente dont je n’ai pas compris la raison et 50 minutes de cours qui étaient censées en durer 30, on nous dit que le massage peut commencer. Nous avons eu le temps de sortir, d’essayer de trouver quelque chose à manger, de fumer une ou deux cigarettes, et même de nous endormir dans le renflement bizarrement berçant de yin, de yang, d’éclats de nomenclature anatomique et de mots malgaches. Etant mis devant un choix, je demande un massage tonifiant et le médecin n’y va pas par quatre chemins. Je me laisse mener par ses mains huilées, habiles, précises et vives. Quarante-cinq minutes d’une présence cutanée qui m’élague et me purifie jusqu’à l’os. Vient le tour d’Etienne, qui prend l’autre option : le massage relaxant. Assis et huilé, les yeux fermés, il ressemble à un bouddha en pleine méditation. Et puis voilà, nous partons, un peu comme nous sommes arrivés : remerciant sans avoir l’impression de toucher juste (mais tout le monde sourit), et nous nous retrouvons dans la rue sans trop savoir à quoi voulait bien rimer cette journée. Un peu plus loin, dans le grand parc au centre de Tana, une immense assemblée chante pieusement sur la pelouse. Où sommes-nous déjà ? Sur quelle planète ? A quelle époque ?
La nuit tombée, après avoir dévoré le chili con carne que j’avais préparé, nous regardons Le cave se rebiffe, film en noir et blanc avec Jean Gabin dans le rôle du vieux faux-monnayeur charismatique… Notre sommeil s’annonce lourd au niveau de l’estomac, espiègle et saccadé en regard des fous rires que nous avons piqué en repensant à notre périple du jour. Mais rien ne se passa comme attendu. Au beau milieu de la nuit, je me retrouvai dans une pièce lugubre : murs sans couleur, larges fenêtres sans vitrage creusées dans le béton, par où paraît une lumière de bronze rance. J’étais debout, face à un bureau aux arrêtes brutales derrière lequel se tenait une vieille femme, ratatinée, mais non à cause de l’âge : à cause des microstases, ces drogues qui vous mettent au contact du monde occulte et ont le malheureux effet secondaire de faire ressembler leurs adeptes à des victimes de réducteurs de tête. La femme, que je sais être à la tête d’une maffia influente — ce qui a posteriori me rappelle à la fois un bouquin dont je viens d’achever la lecture (Les guerriers du silence de Pierre Bordage) et à la fois le film de la veille — cette femme donc me propose un marché. Je sens l’entourloupe, et refuse tout net, dressé dans ma splendeur. Instantanément je me retrouve projeté sur le sol. La silhouette maigre et violente surgit de derrière le bureau, armée d’une mitraillette, me met en joue, s’apprête à faire feu. Mû par la vitalité du rêve, mon corps se redresse d’un bond sur ses pieds. Et là — je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris — mon corps de chair et d’os, celui qui, je le rappelle en passant, était en train de dormir, suit le mouvement. Était-ce l’instinct de survie, qui, associé à la puissance du rêve, me poussa à défier les lois dans lesquels les éveillés ont l’habitude de se mouvoir ? Quoiqu’il en soit, je me retrouve d’un coup arqué sur mes orteils repliés, les pieds transis de douleurs, les tendons excédés par cette position incongrue et qui n’avait même pas l’excuse d’avoir voulu imiter un mouvement de kung-fu tel que, sans doute, mon imaginaire avait pu s’en imprégner une fois ou l’autre au cinéma. Je me rendors après m’être assuré que le diable avait eu sa part nocturne. Mais au matin, chaque pas en avant me fait mal, la lenteur me rattrape… je me mets en quatre pour me faire un thé et un peu plus tard, j’appelle mon infirmière préférée (ma mère !) pour lui demander conseil et lui raconter cette histoire qui me tourne la tête en alambique.
Rien de grave, quoique le choc n’ait été qu’en partie corporel. Je trouve un anti-inflammatoire et une pommade chauffante dans une pharmacie de garde, met mes pieds dans un bain d’eau chaude, et je pus constater le soir même une amélioration qui m’a conduit dès ce lundi, traînant la patte, à emmener mon corps de gravité jusqu’à ma capitale personnelle au milieu des collines rocheuses de la région du Vakinankaratra. Je ne suis pourtant pas somnambule : j’ai ce qu’on appelle des « terreurs nocturnes », et souvent le sommeil agité. Certaines personnes peuvent en témoigner, et anciennement le mur de ma chambre, repeint depuis, qui portait la marque de mon front après que j’ai du prendre mes jambes à mon cou devant une horde de rats blancs sortis d’une bouche d’égout au milieu d’une jungle. Voilà ce que c’est que d’être né avec la lune dans le signe du scorpion… Et peut-être m’a-t-on lancé un sort ? Je repense à une autre sorcière, celle qui voulait me faire couper les cheveux… Décidément, l’esprit humain tourne en rond à chercher des justifications au moindre de ses faits et gestes ! Et j’ai trop bien lu Le poisson-scorpion pour me laisser prendre dans les rets d’une magie étrangère à ma souveraineté. On sait bien comment les déracinés ont tendance à virer dans le no man’s land et à s’égayer dans les ténèbres de signes qu’ils génèrent pour se donner un tant soit peu de consistance en ces terres où tout leur est étranger. Signal de leur propre étrangeté.
Une bonne raison pour continuer la lecture et l’étude de ce livre de Nicolas Bouvier avec mes élèves de 2nde… ne pensez-vous pas ? Les cours reprennent demain matin. Et j’ai changé de musique. J’écoute maintenant Angel de Massive attack. Avant de m’endormir, je vais me passer un autre de leurs morceaux, Protection. On y entend la pluie, l’orage au loin. On y entend des nappes cartilagineuses, des battements sanguins, et la voix d’une femme qui résiste et qui aime au cœur de la tempête. Et ton âme qui m’entend, si je l’entends. And poetry arrived, in search of me.
Le premier cours de Monsieur Mathias
24 septembre 2008
Or voici qu’un jeune étranger, la peau blanche, les cheveux attachés contre l’occiput mais dont quelques mèches jaillissent vers le ciel avec effronterie, se retrouve, par un matin brumeux de la fin septembre, dans la vaste cours d’un établissement scolaire d’une petite ville de Madagascar. Ses cheveux sont bruns, ses yeux aussi sont bruns… comme empreints d’un soleil de stupéfaction : autour de lui, trois bâtiments ; autour de lui, des ribambelles d’enfants et d’adolescents qui bientôt, au son du gong martelé par l’un des professeurs, se rangent en colonnes bien alignées devant les portes de chacun des trois bâtiments. A gauche, la maison allongée des plus petits. Devant, la cantine et quelques salles de cours pour collégiens. A droite, le lycée. Un bâtiment de deux étages, aux murs blancs et bleus, la peinture décatie donnant sur des portes en bois, et à côté de chaque porte un numéro se trouve inscrit, entouré d’un léger cercle bleu. Alors, perché sur un balcon du premier étage, le surveillant général se met à donner de la voix pour faire entrer les colonnes les unes après les autres dans ce lieu de formation et de déformations qui ne disent pas leurs noms. Dans les escaliers, les gosiers de tous ces jeunes gens s’égayent, tintinnabulent comme des billes colorées entre les classes, répartissent leur flux selon cet ordre qu’ils connaissent, tandis que les professeurs, vêtus d’une chemise blanche, attendent en retrait dans la cours. Le jeune étranger porte quant à lui une veste polaire grise, ouverte, sous laquelle un pull fin de coton noir contraste avec la blancheur de l’habillement de fonction des professeurs titulaires. Une comparaison qui n’est pas hasardeuse, puisque lui aussi est en charge ce matin de fournir à ces jeunes têtes de quoi se comprendre autrement soi. Professeur ? Non pas, ici il s’appelle tout simplement « Monsieur Mathias ».
La brume se lève doucement, il est 8h. Les classes sont remplies, les professeurs gagnent leur poste. Le jeune étranger est accompagné ce matin de la frimousse sympathique du surveillant général, de ses lunettes, de son sourire qui est bien le sourire de l’Ancien du collège, celui à qui revient cette charge disciplinaire. Montés ensemble au deuxième étage, ils entrent dans une salle tournée vers la cours, tournée vers l’est et le soleil qui éclate par bref à coups derrière les nuages. Les garçons font leur entrée, vont se placer dans le fond de la classe ; suivent les filles, qui prennent les premiers rangs ; tout le monde s’assied, sort ses affaires… Le surveillant général, Mr Jackie, présente le professeur étranger, raconte des choses dont on comprend ce qu’on en peut comprendre, c’est-à-dire pas grand-chose hormis un prénom, une fonction, un ton de voix qui conseille et cherche à prédisposer favorablement l’auditoire à cette autre voix qu’on n’a pas encore entendue.
Une fois que Mr. Jackie, après avoir serré la main du jeune étranger, fut sorti, un frémissement parcourt l’assemblée. Voyant que le professeur ne réagit pas, une jeune fille du premier rang se lève. Elle se place à côté de lui, et commence à chanter… du fond, les garçons rythment de leurs voix graves la pieuse et joyeuse mélopée que libèrent ces demoiselles souriantes et timides. Le chant monte et descend, les voix se mêlent avec un naturel qui dénote une longue pratique, qui dénote le plaisir de la voix, l’habitude d’une manière de se sentir chez soi, éveillé avec la lumière du matin. Un jeune étranger écoute, regarde ces visages, écoute intensément ces sons qui ne sont plus des chants d’Eglise et de dogmes, écoute parce qu’ici il aurait presque envie de fermer les yeux…
Le jeune étranger, on le sait peut-être, était parti avec l’idée de donner des cours de français. Mais Monsieur Mathias sera connu à Ambatolampy autant pour ses cours de français que pour ses cours de philosophie. La raison en est qu’il n’y a finalement que deux classes de 2nde cette année, et non quatre comme espéré ; la raison en est qu’il a soufflé au proviseur que sa première formation à l’université était une formation de philosophe, et qu’on manquait justement d’un professeur de philosophie pour les deux classes de 1ère. Commence le cours. Et le sujet en sera, cela s’est décidé hier après-midi, un cours plus ou moins ex-cathedra sur la rencontre et la relation. Lorsque vous rencontrez quelque chose, résumerait-il, immédiatement vous entrez en relation avec cette chose, et cette chose entre en relation avec vous. Cette relation, réciproque, ne préexiste pas : elle se fait, elle se construit au fil de la rencontre. Et chaque relation exerce sur ses parties constituantes un pouvoir, qui est un pouvoir de formation et de transformation. Or, il est possible d’avoir une action sur cette formation, et ce, aussi bien lorsque l’on rencontre un objet qu’une personne, ou qu’une manière de penser. De multiples exemples s’enchaînent et cherchent à délier la langue de l’assistance, dont les mines moitié ahuries moitié intriguées créent des fils instables sur lesquels se déplace nonchalamment leur professeur. Du sérieux, de la nonchalance et des sourires, équilibres et déséquilibres, entre les tentatives d’écriture à la craie sur un tableau noir atteint de lèpre, et les mouvements d’un tabouret qui est devenu l’exemple tout trouvé pour initier les lycéens à la distance du regard. Ceci n’est pas un tabouret ! Et qu’est-ce que c’est alors ? Qu’est-ce que c’est ? Imaginez, mes braves ouailles, car l’imagination est l’une des voies qui feront de vous des esprits libres ! Monsieur Mathias veut bien faire, on s’en doute. Il ménagera pourtant ses étudiants en philosophie, n’oubliant pas qu’ils croient que Dieu a créé le monde en six jours, et que le septième, paraît-il, et n’est-ce pas le comble pour un dieu, il s’est reposé.
Se rappelant, rappelant à lui une phrase de Rilke : « Avec douceur je dois détacher d’eux, le semblant d’injustice qui gêne un peu, parfois, le pur élan de leur esprit. »
« La prochaine fois, nous verrons quelles ont été vos réflexions sur ce tabouret qui n’en est pas un, et nous commencerons à étudier un extrait d’un texte d’Aristote sur l’étonnement philosophique ». Un classique se dit-il… pour amener peu à peu les élèves à penser par-delà leurs croyances, vraiment ? Que va-t-il se passer ? Le jeune étranger parviendra-t-il à ses fins ? Mais a-t-il véritablement des fins dans cette histoire, des fins autres que s’essayer au devenir du monde ? Question plus inquiétante : ses élèves parviendront-ils à saisir l’étrange charabia qui sort de ces lèvres roses ? En auront-ils quelque chose à cirer ? Vous le saurez peut-être en lisant la suite des aventures de Monsieur Mathias, l’espèce de philosophe aux cheveux fous qui a un peu mal aux jambes d’être resté toute la matinée debout !
Premières photographies
20 septembre 2008

Une vieille femme, vendeuse de tissu au marché Pochar à Tana…
Cliquez sur ce lien pour voir quelques unes de mes premières photos en territoire malgache. Les rues, les gens, Ambatolampy, et un aperçu de là où j’habite !
Une histoire de virus et de cheveux
19 septembre 2008
Le lendemain de notre arrivée à Madagascar — c’était donc le 30 août — nous nous retrouvions, mon « coreligionnaire » civiliste et moi, assis en début de matinée dans le bureau de la Directrice nationale des écoles FJKM. Esther, ici tout le monde se tutoie, vérité très partielle, mais passons. Courtaude, engoncée dans un tailleur vieillot, le visage rond percé de deux petits yeux inquisiteurs, un regard mêlant, peut-être trop audacieusement, supériorité et chaleur, regard fuyant et évaluateur… pendant ce temps, on nous fait beaucoup de civilités. Etienne m’est d’ailleurs d’un secours certain dans ce genre de situations, avec ce que j’ai envie d’appeler son sens inné des formules de convenances, qui coulent sur lui sans le départir de sa singularité. Il transmet le salut du Département missionnaire protestant, créé très vite des rapports de travail avec notre interlocutrice. Quant à moi, j’observe, je réponds, je sens. Je créé des distances : des pointes silencieuses sur lesquelles l’espace pivote et commence à filer de nouveaux cotons étoilés. Instinct de poète… chercher à composer avec l’invisible.
Mais la Directrice nationale a quelque chose à dire. Oui, maintenant, quelque chose de spécial, elle commence une phrase aux contorsions quasi liturgiques, elle la fait grimper comme un lierre de convenance autour de l’arbre de la parole, pour finalement lâcher le morceau : la longueur de mes cheveux, quoiqu’attachés, pose problème, ou plutôt, risque de poser problème, surtout dans les campagnes où les gens n’ont pas l’habitude de voir les hommes porter autre chose que le carré brosse réglementaire. Ce sont, paraît-il, les stars de cinéma qui ont les cheveux longs (pas les missionnaires, évidemment). Le temps de la voir venir, je l’avais eu et largement. Et de ma citadelle de silence, j’ai répondu que nous réglerions cette affaire à l’usage… autrement dit, j’élude avec politesse.
Ironie du sort, pour quelqu’un qui a pris la décision de remplacer son service militaire par un service civil, que de se retrouver devant des règles d’usage similaires ! Je n’avais guère l’intention de me couper les cheveux, à moins que la situation soit réellement intenable, et je spéculais doucement sur la tension entre l’amour du Christ, les convenances, la différence…
Je n’entendis plus parler de mes cheveux pendant quelques jours. Jusqu’à la semaine dernière : j’étais revenu sur Tana pour assister à une journée d’information sur le FJKM le mercredi 10, journée qui devait commencer très officiellement par une rencontre avec le président de l’Eglise, à 8h tapante, même si ce n’est dans ce pays qu’une façon de parler. Revenant d’une soirée chez des amis le mardi soir, je reçois sur mon téléphone portable un avis de message : Esther me demande de la rappeler, et jusqu’à minuit, de ne pas hésiter. Est-ce que c’est important ? Je m’attends à tout. Au bout du fil, elle se contorsionne à nouveau en excuses pour m’annoncer que je ne rencontrerais pas le président le lendemain matin. Oui moi seulement, j’ai eu cet infime honneur d’être exclu de la séance de présentation officielle, et pour quelle raison ? Je vous le donne en mille : je n’ai pas coupé mes cheveux, et le président est, selon les dires d’Esther, du genre conservateur. L’appel terminé, je me souviens d’un certain Jésus de Nazareth, qui n’a jamais été représenté les cheveux coupés en brosse…
Difficile, dans cet imbroglio de convenances, de savoir qui ne tolère pas quoi, et qui fait des pieds et des mains pour être bien vu par ses supérieurs. Sans doute ces deux aspects font-ils partie d’une même équation. Selon mon nouveau programme, j’aurais donc du rejoindre le groupe après les présentations officielles de 8h. Il n’en fut rien. Durant la nuit, mon bas ventre fut pris de violentes saccades et mes intestins commencèrent à se vider de leurs contenus à une vitesse inorganique. J’appelais Esther au matin pour lui annoncer que j’étais malade. La journée à la pension, à courir aux toilettes, à grelotter, à suer… jusqu’au soir. Mon état est inquiétant, on m’emmène chez le médecin. Je reconnais autour de moi les affairements grégaires, les dispositifs solidaires d’urgence qui se mettent en place, ce dont je suis gré, autant à Esther et à son adjoint, tous deux très prévenants, qu’à Etienne et Edouard qui m’accompagnent dans la voiture et dont la présence me permet de lâcher des résistances sociales difficiles à tenir avec 40° de fièvre. Le premier médecin qui m’ausculte est une malgache : elle suppose que j’ai attrapé le paludisme et me rédige une ordonnance en conséquence, avec doses massives d’anti-palud à prendre immédiatement. Mes deux acolytes ont ce réflexe : nous avions entendu parler d’un test pour dépister le paludisme, et ce médecin ne m’a pas fait, n’a pas les moyens de me faire le test en question. Ni une ni deux, ils appellent Marc, un ami suisse, lui aussi envoyé par le DM autour d’un projet de formation continue, à Tana depuis plus de deux ans avec sa famille. Il leurs donne le numéro d’un médecin européen, installé à Madagascar depuis une vingtaine d’années, le Dr Hugues Brun ; le genre de médecin entre les mains duquel l’impression d’être pris en considération renforce la valeur du traitement. Le test palud est négatif. Bonne chose à savoir, puisque les anti-paluds que l’on m’avait prescrits auraient été des plus agressifs pour mon intérieur en souffrance. Qu’est-ce alors ? Un virus alimentaire, sans doute contracté à Ambatolampy où je m’étais aventuré dans quelques gargotes. Suivent alors trois jours de fièvres et de diarrhées, de spasmes douloureux, de solitude. Vendredi, j’accepte finalement l’invitation d’Etienne, et vais habiter chez lui pour quelques jours. Le week-end me trouve en voie de rétablissement, bien entouré, merci l’ami ; lundi je retrouve l’appétit, mardi le mouvement ; mercredi après-midi, retour à Ambatolampy, où je ramène de Tana de quoi terminer mon installation. Une lampe de bureau, un onduleur, un coussin, une petite poubelle, un cendrier artisanal, un tapis, des bougies, un modem, des éponges, linges de cuisine, spatules, etc.
J’ai formé un nouveau territoire, je l’ai sorti du chaos, je l’ai peuplé. Un nouveau bout de « chez moi », constitué avec le morceau de placenta volé il y a 27 ans au sortir du ventre de ma mère ; une nouvelle manière d’être au monde, d’être là. Je ne sais pas si le virus m’a quitté, où bien si mon organisme a simplement su s’y faire… Je l’ai capturé, comme un morceau d’expérience nécessaire au lieu où je vis. Il est enveloppé dans un globe oculaire, et cet œil regarde au-dehors désormais.
Sans doute cette maladie m’a-t-elle permis, par défaut, de dire par mon absence mon mécontentement eu égard aux intrigues dont mes cheveux étaient la cible. C’est là, m’a-t-on dit, le genre d’action de représailles typiquement malgache : quelque chose ne va comme on veut, alors on ne vient pas. Inutile de dire que, personnellement, j’aurais préféré être bien portant, et présent ce jour-là à fouailler le silence pour en extraire quelques pépites de sons, brûlantes et vivaces, à lancer dans le champ de la vie malgache. J’en ai pleuré… et c’est bien qu’à travers ce voyage viral j’ai pu atterrir autrement dans l’univers qui est le mien aujourd’hui.
Grande île, je t’ai connu par le ventre. Ma volonté existe. La terre est la Terre. Et mes cheveux — ma chevelure de méduse et de bacchant — virevoltent dans les airs et les convenances et les chants, toutes griffes dehors. Ou pour mieux dire : tous serpents dehors ! …Evohé !
Seuil technologique
7 septembre 2008
Il est 9h, dimanche matin. A 500 mètres à l’ouest, du sommet de cette butte où se dresse fièrement une église catholique, celle qui arbore un « 2000 » en grosses lettres blanches, me parviennent par haut-parleurs les paroles et les chants d’un animateur qui prépare les ouailles à l’imminence de la parole sacrée. Outre le fait inéludable qu’il chante faux, le lyrisme chrétien des malgaches me laisse songeur… S’y mêlent heureusement les cris des oies, des poules, des chiens, des cloches, qui me font relativiser cette prestation dominicale. Une prestation suivie d’une messe de 3 heures, ce qui, j’en ai peur, sera ici mon lot hebdomadaire. Mais ce qui me frappe encore, sur une ligne de pensée que j’ai suivie cette dernière semaine, c’est l’utilisation d’un orgue électrique et le volume outrecuidant grâce auquel toute la « commune urbaine » d’Ambatolampy peut sans doute participer à l’allégresse de ce chantre grésillant.
J’étais déjà saisi dans la capitale par la cohabitation lissée entre pauvreté et techniques de communication. Combien de jeunes malgaches avec des écouteurs sur les oreilles, un téléphone cellulaire autour du cou ou dans la poche ? L’exemple d’internet permet quelques distinctions : d’un côté, les organisations gouvernementales et non gouvernementales disposent de connexions haut débit ; entre deux, plusieurs cybercafés dans le centre et les quartiers urbains de Tana offrent la possibilité d’accéder à la toile pour 1 ou 2 francs suisses de l’heure ; de l’autre côté, une multitude pour qui l’accès à la toile mondiale est hors de prix. Un autre exemple. Un des grands opérateurs de téléphone mobile de l’île, Telma, vend des modèles chinois avec carte sim pour 14′000 Ariary, soit 10 francs suisses ; ce qui pourrait paraître dérisoire si l’on ne prenait pas la mesure des salaires d’ici : pour un chargé de cours dans le lycée où je vais enseigner, 140′000 Ar par mois. L’appartement où je suis logé, un trois pièces, coûte 100′000 Ar par mois… Imaginez la surprise d’un de mes interlocuteurs malgaches lorsque je lui annonce le prix de mon studio à Lausanne, 900′000 Ar, sans doute ici le prix d’une maison luxueuse. Et cela marque l’imaginaire, malgré les informations supplémentaires que je peux apporter pour relativiser ce prix à la conjoncture économique et immobilière de la Suisse, ce pays lointain. Quelques informations qui donnent à penser…
Il existe d’une part une disproportion de moyens quant à l’usage des techniques à l’intérieur de la population malgache. Si la plupart des personnes avec qui j’ai traité pour mon travail ont des téléphones portables — et je parle bien d’un pluriel, puisque les plus riches disposent souvent d’un téléphone par opérateur afin de réduire leurs coûts d’appel — il y a, pour tous les autres, et parce que les cabines téléphoniques du pays sont presque toutes hors d’usage, des vendeurs d’appels, installés un peu partout sous leurs parasols au bord des routes, des marchés, avec ce tarif affiché en grosses lettres sur des pancartes vertes ou jaunes : 300 Ar la minute ; et on peut manger à Madagascar pour moins de 1′000 Ar. A quoi il faut ajouter une grande différence, bien plus grande qu’en Europe, entre ville et campagne. Cercle vicieux ou vertueux, ceux qui sont en mesure d’acheter plusieurs téléphones mobiles passent un seuil (seuil technique) au-delà duquel leur réseau relationnel commence à s’intensifier, certaines affaires sont désormais à leur portée, et la maîtrise de la technique apportant un surcroît d’efficacité organisationnelle, les postes plus élevés de la hiérarchie deviennent eux aussi accessibles. L’usage des techniques peut donc servir d’opérateur de distinction, mais la question demeure : cette distinction est-elle valable et pour quel projet ? A quoi se heurte ce projet, et comment est-il né ? Et s’il est né, est-il né une seconde fois ?
Mes questions viennent de ce que ces disparités internes sont encore sans commune mesure avec la maîtrise technique des « vahasa », les blancs, plus généralement les étrangers des pays dits développés. Deux raisons à cela : la première, bien sûr, concerne la richesse. Mais la seconde est plus profonde, ou si l’on préfère, davantage enracinée temporellement : elle concerne l’acculturation technique, le savoir-faire, l’utilisation d’outils qui sont peu à peu entrés dans les mœurs des pays développés durant, en gros, les soixante dernières années. C’est particulièrement flagrant au vu des outils informatiques : non seulement le portable sur lequel j’écris coûte presque 3 millions d’Ariary, mais la maîtrise dactylographique, logicielle et matérielle que j’emporte dans mon bagage d’européen dépasse sans guère de doute celle de la majorité des secrétaires malgaches. On ne peut que constater ici la lenteur de l’administration, en partie due à une inadéquation des moyens. Un roulement éraillé, imprécis, qui laisse des mailles lâches dans le tissu politico-social, ce qui ne manque pas de profiter à la corruption et aux investissements étrangers. Pour l’heure, un des nerfs de la guerre est au vu de cela dans l’intégration, et surtout l’appropriation des moyens techniques hérités de la sphère de puissance des pays dits développés.
Que signifie en effet « maîtriser » un outil ? N’importe quel outil dont l’acculturation s’opère dans une population entre dans l’infrastructure de dépendance de cette dernière. C’est alors la capacité à orienter l’utilisation de l’outil qui détermine la maîtrise. Technique de la technique, qui s’obtient par la production de discours sur la technique, autrement dit, par des techno-logies. Ce type de maîtrise est par définition sujet à sa propre inertie, comme on l’a vu avec le crash des NTIC dans les années 90 ; il n’en constitue pas moins un plan spécifique d’action, décodant/recodant celui de l’utilisation quotidienne. L’Europe, cette chère vieille Europe, n’est sans doute qu’au seuil (seuil technologique) de cette maîtrise concernant l’informatique et les nouvelles techniques d’information et de communication ; les conditions propices en sont formées dans les grandes villes, dans le brouillamini des rythmes industriels et des bits de données fusant à la vitesse de la lumière, des arts, des pirateries et des résistances éthiques. Ici par contre, ce seuil est dans le flou, mêlé de sentiment d’infériorité. Le christianisme, très largement majoritaire, consent à cela en conservant la primauté dans l’ordre du discours. Son surcodage favorise la suprématie des pays dits développés, en mettant hors d’atteinte de la population la possibilité de produire un discours sur son propre devenir, la dénuant de moyens d’action, au niveau des techniques comme au niveau politique, national et international.
Une ville de 26′000 âmes comme Ambatolampy compte à elle seule 5 églises protestantes et 3 églises catholiques. Les cultes et les messes se concurrencent d’un bout à l’autre de la ville : en faisant le tour de la maison, j’ai pu en entendre trois différents. Sur très-haut-parleurs évidemment…
Les fleurs du Jacaranda
5 septembre 2008
Antananarivo, départ de la pension Havoso à 11h, en taxi jusqu’à la station essence de Soierana. Chemin faisant, alors qu’avec le chauffeur nous fumons une clope et devisons de tout et de rien, nous croisons le convoi présidentiel, motos et 4×4 toutes sirènes dehors. Déposé au bord de la route avec mes bagages, quelque chose comme 50 kg au total. Un gosse vend des journaux… A peine le temps de lire la première page traitant des cyclones à venir pour 2009 que j’étais rejoint par M. Faly, le directeur du lycée dans lequel je vais enseigner. Le trajet en voiture, son fils de 10 ans à l’arrière, je l’ai peuplé de questions. Les collines rouges défilent, piquetées de pins et d’eucalyptus, révélant soudain le tracé d’une veine ferrugineuse, les routes de terre, et les maisons, toitures d’herbes grises, appelées kinina, les murs en briques d’argile, les façades recouvertes d’un ciment de sable d’un terne écarlate, Sienne, ou Mahabalipuram en Inde du Sud. C’est toujours ce mélange de sensations passées, l’expérience se mêlant au présent approfondissant les perceptions, les faisant glisser sur les pentes de l’âme, remonter jusqu’aux yeux dans un tourbillonnement candide et vivace.
Quel est le nom de cet arbre aux fleurs violettes ? Oui celui-ci, d’un violet profond, intense, ces grosses fleurs qui explosent de tous leurs feux rentrés, et rassemblés en grappes immenses à quelques mètres du sol dans les rues de Tana… Le Jacaranda, c’est son nom, mais il n’y en a pas là où nous allons, il y en a d’autres, d’autres alors : noms des arbres, noms des ruines, noms des matériaux de construction, des provinces, des régions, des districts, des communes que nous traversons, noms sonores, sans équivoque, aucun sens caché, pas de sens à chercher, seulement quelques pépites de sons et les affects qu’ils véhiculent, les accents et les prononciations. We are stones immaculated chantait Jim Morrison. D’chacaranda, avec tonique au lancé du dch et léger roulement du R.
Maintenant la route, « route nationale 7 ». Et son revêtement est de bonne qualité, largeur : une dizaine de mètres, le bitume est exquis comme disait Cingria sur son vélo. J’ai un de ses bouquins dans mon sac, me dis-je… Presque deux heures de trajet sillonnant, entre questions et silences, entre mes pensées et ce que je parviens à prendre de consistance de mon environnement. Des villages ont poussé le long du bitume, quelques miettes de couleurs et de formes humaines dans un paysage vorace, oscillant comme un estomac entre la faim et la digestion, un doux désert largement déboisé et qui montre sa chair. Que peut valoir une route ici ? La conduite au klaxon, la priorité au plus lourd, le visage mexicano-malgache de M. Faly, son rire et sa gentillesse… la détermination et la dureté aussi, mais qu’il semble tellement impropre de montrer dans ce pays. Un peu de méfiance, non ? Comme souvent déjà, je me dis : n’oublie que tu es un blanc… Et certes c’est une catégorie générale, mais le savoir ne m’y fera pas échapper dans le regard des gens, disons : peut-être plus tard. Pour l’instant, comme en me baladant dans la ville cet après-midi, je fais partie d’un groupe abstrait regroupant les touristes, les colonisateurs d’antan, les colons d’aujourd’hui et les capitalistes du monde « développé » d’aujourd’hui, qu’ils soient européens, américains ou chinois. Cette ville, c’est Ambatolampy… Il paraît que c’était ma destination !
Discontinu continu
1 septembre 2008
Madagascar est le nom d-un territoire constitue principalement de terre emergee, a l-ouest de l-ocean indien… Madagascar est une ile, situee entre l-equateur et le tropique du Capricorne… est une ile de la planete Terre. Je me rends compte aujourd-hui combien ce type d-evidence n-est creux que lorsque ces informations n-ont pas ete vecues. Elles traduisent pour moi aujourd-hui une realite grouillante, une vie quotidienne, des projets, des sensations, des affects, des deplacements mentaux specifiques.
Un cybercafe sur l-avenue de la liberation, clavier a la francaise ou a l-americaine, pour l-instant je nierais donc que le francais soit une langue qui ait besoin d-accents pour etre entendue. J-ai beaucoup pense, ces trois derniers jours, au concept de la ritournelle de Deleuze et Guattari : comment se produit un territoire, d-abord quelque chose qui tient, ensuite comment faire ligne a partir de ce point, comment sortir du chaos, stabiliser un plan d-existence possible, en eprouver les limites, et puis lancer plus loin ses bras, s-aventurer a nouveau, explorer, devenir cosmique. Je remarque a ce propos qu-il me faudra du temps pour parvenir a bien parler de ce que mes sens encore incompletement percoivent du monde qui m-entoure. Les affiner, les affuter. Dresser un couloir d-excavations quantiques a l-interieur de mon corps d-errance, pour capter la seve telle qu-elle-meme se reve.
Hier, invite par le directeur de l-ecole ou je vais enseigner des le 16 septembre, en voiture j-ai traverse Tana la capitale et Tana la suburbaine… defilements de paysages tritures, de lignes ouvragees brisees, mortier, brique, tole, poussiere, comme si la route nous lechait de ses babines rousses, retroussees en lignes de hasards vers les plaines exterieures. Les maisons ne font bientot plus qu-un etage, bientot la notion d-etage perd son sens, on habite, on construit, on s-arrange avec la vie. Plus loin, une riviere ou des hommes montes sur des pirogues attrapent la terre rouge dans des filets. Ils l-amenent sur les rives ou d-autres hommes et femmes en forment des briques, d-un geste precis et rapide. Celles/ci a leur tour sont amenees sur une immense plaine, immense, qu-au premier coup d-oeil je prenais pour un champ de ruine, un champ de guerre… Des fourneaux en briques noircies, en trois etages carres, superposes, jalonnent cette etendue. Des formes humaines s-affairent de maniere erratique, pesant de tout leur poids sur l-oeuvre du jour… Fuite. Nous arrivons chez mon hote, sa femme, ses trois enfants. Un homme de 43 ans, licencie en science naturelle, qui reve de partir en france pour faire un doctorat, qui ne le fera sans doute jamais en raison des complications du systeme de controle et de selection europeen. Un repas de dimanche. D-une telle gentillesse…
Avant de partir, je fume une cigarette dans la petite court, ou, sur une chappe de ciment emaciee, a travers laquelle apparait un ancien dallage de pierre, une fille de sept ans, joueuse et rieuse, accompli pour un public tout trouvé une piece de theatre… dont les roles/titre sont tenus par deux grandioses petits cailloux. Elle les jette et les frappe l-un contre l-autre, produit des etincelles, des morts, des larmes, des rires, de grands sourires… elle ne s-arrete jamais. Et ne laisse jamais mourrir trop longtemps celui que le sort a tué de par sa main : car le voila deja qui rentre dans la danse !