Les fleurs du Jacaranda
5 septembre 2008
Antananarivo, départ de la pension Havoso à 11h, en taxi jusqu’à la station essence de Soierana. Chemin faisant, alors qu’avec le chauffeur nous fumons une clope et devisons de tout et de rien, nous croisons le convoi présidentiel, motos et 4×4 toutes sirènes dehors. Déposé au bord de la route avec mes bagages, quelque chose comme 50 kg au total. Un gosse vend des journaux… A peine le temps de lire la première page traitant des cyclones à venir pour 2009 que j’étais rejoint par M. Faly, le directeur du lycée dans lequel je vais enseigner. Le trajet en voiture, son fils de 10 ans à l’arrière, je l’ai peuplé de questions. Les collines rouges défilent, piquetées de pins et d’eucalyptus, révélant soudain le tracé d’une veine ferrugineuse, les routes de terre, et les maisons, toitures d’herbes grises, appelées kinina, les murs en briques d’argile, les façades recouvertes d’un ciment de sable d’un terne écarlate, Sienne, ou Mahabalipuram en Inde du Sud. C’est toujours ce mélange de sensations passées, l’expérience se mêlant au présent approfondissant les perceptions, les faisant glisser sur les pentes de l’âme, remonter jusqu’aux yeux dans un tourbillonnement candide et vivace.
Quel est le nom de cet arbre aux fleurs violettes ? Oui celui-ci, d’un violet profond, intense, ces grosses fleurs qui explosent de tous leurs feux rentrés, et rassemblés en grappes immenses à quelques mètres du sol dans les rues de Tana… Le Jacaranda, c’est son nom, mais il n’y en a pas là où nous allons, il y en a d’autres, d’autres alors : noms des arbres, noms des ruines, noms des matériaux de construction, des provinces, des régions, des districts, des communes que nous traversons, noms sonores, sans équivoque, aucun sens caché, pas de sens à chercher, seulement quelques pépites de sons et les affects qu’ils véhiculent, les accents et les prononciations. We are stones immaculated chantait Jim Morrison. D’chacaranda, avec tonique au lancé du dch et léger roulement du R.
Maintenant la route, « route nationale 7 ». Et son revêtement est de bonne qualité, largeur : une dizaine de mètres, le bitume est exquis comme disait Cingria sur son vélo. J’ai un de ses bouquins dans mon sac, me dis-je… Presque deux heures de trajet sillonnant, entre questions et silences, entre mes pensées et ce que je parviens à prendre de consistance de mon environnement. Des villages ont poussé le long du bitume, quelques miettes de couleurs et de formes humaines dans un paysage vorace, oscillant comme un estomac entre la faim et la digestion, un doux désert largement déboisé et qui montre sa chair. Que peut valoir une route ici ? La conduite au klaxon, la priorité au plus lourd, le visage mexicano-malgache de M. Faly, son rire et sa gentillesse… la détermination et la dureté aussi, mais qu’il semble tellement impropre de montrer dans ce pays. Un peu de méfiance, non ? Comme souvent déjà, je me dis : n’oublie que tu es un blanc… Et certes c’est une catégorie générale, mais le savoir ne m’y fera pas échapper dans le regard des gens, disons : peut-être plus tard. Pour l’instant, comme en me baladant dans la ville cet après-midi, je fais partie d’un groupe abstrait regroupant les touristes, les colonisateurs d’antan, les colons d’aujourd’hui et les capitalistes du monde « développé » d’aujourd’hui, qu’ils soient européens, américains ou chinois. Cette ville, c’est Ambatolampy… Il paraît que c’était ma destination !
Publier un commentaireYou must be logged in to post a comment.