Seuil technologique
7 septembre 2008
Il est 9h, dimanche matin. A 500 mètres à l’ouest, du sommet de cette butte où se dresse fièrement une église catholique, celle qui arbore un « 2000 » en grosses lettres blanches, me parviennent par haut-parleurs les paroles et les chants d’un animateur qui prépare les ouailles à l’imminence de la parole sacrée. Outre le fait inéludable qu’il chante faux, le lyrisme chrétien des malgaches me laisse songeur… S’y mêlent heureusement les cris des oies, des poules, des chiens, des cloches, qui me font relativiser cette prestation dominicale. Une prestation suivie d’une messe de 3 heures, ce qui, j’en ai peur, sera ici mon lot hebdomadaire. Mais ce qui me frappe encore, sur une ligne de pensée que j’ai suivie cette dernière semaine, c’est l’utilisation d’un orgue électrique et le volume outrecuidant grâce auquel toute la « commune urbaine » d’Ambatolampy peut sans doute participer à l’allégresse de ce chantre grésillant.
J’étais déjà saisi dans la capitale par la cohabitation lissée entre pauvreté et techniques de communication. Combien de jeunes malgaches avec des écouteurs sur les oreilles, un téléphone cellulaire autour du cou ou dans la poche ? L’exemple d’internet permet quelques distinctions : d’un côté, les organisations gouvernementales et non gouvernementales disposent de connexions haut débit ; entre deux, plusieurs cybercafés dans le centre et les quartiers urbains de Tana offrent la possibilité d’accéder à la toile pour 1 ou 2 francs suisses de l’heure ; de l’autre côté, une multitude pour qui l’accès à la toile mondiale est hors de prix. Un autre exemple. Un des grands opérateurs de téléphone mobile de l’île, Telma, vend des modèles chinois avec carte sim pour 14′000 Ariary, soit 10 francs suisses ; ce qui pourrait paraître dérisoire si l’on ne prenait pas la mesure des salaires d’ici : pour un chargé de cours dans le lycée où je vais enseigner, 140′000 Ar par mois. L’appartement où je suis logé, un trois pièces, coûte 100′000 Ar par mois… Imaginez la surprise d’un de mes interlocuteurs malgaches lorsque je lui annonce le prix de mon studio à Lausanne, 900′000 Ar, sans doute ici le prix d’une maison luxueuse. Et cela marque l’imaginaire, malgré les informations supplémentaires que je peux apporter pour relativiser ce prix à la conjoncture économique et immobilière de la Suisse, ce pays lointain. Quelques informations qui donnent à penser…
Il existe d’une part une disproportion de moyens quant à l’usage des techniques à l’intérieur de la population malgache. Si la plupart des personnes avec qui j’ai traité pour mon travail ont des téléphones portables — et je parle bien d’un pluriel, puisque les plus riches disposent souvent d’un téléphone par opérateur afin de réduire leurs coûts d’appel — il y a, pour tous les autres, et parce que les cabines téléphoniques du pays sont presque toutes hors d’usage, des vendeurs d’appels, installés un peu partout sous leurs parasols au bord des routes, des marchés, avec ce tarif affiché en grosses lettres sur des pancartes vertes ou jaunes : 300 Ar la minute ; et on peut manger à Madagascar pour moins de 1′000 Ar. A quoi il faut ajouter une grande différence, bien plus grande qu’en Europe, entre ville et campagne. Cercle vicieux ou vertueux, ceux qui sont en mesure d’acheter plusieurs téléphones mobiles passent un seuil (seuil technique) au-delà duquel leur réseau relationnel commence à s’intensifier, certaines affaires sont désormais à leur portée, et la maîtrise de la technique apportant un surcroît d’efficacité organisationnelle, les postes plus élevés de la hiérarchie deviennent eux aussi accessibles. L’usage des techniques peut donc servir d’opérateur de distinction, mais la question demeure : cette distinction est-elle valable et pour quel projet ? A quoi se heurte ce projet, et comment est-il né ? Et s’il est né, est-il né une seconde fois ?
Mes questions viennent de ce que ces disparités internes sont encore sans commune mesure avec la maîtrise technique des « vahasa », les blancs, plus généralement les étrangers des pays dits développés. Deux raisons à cela : la première, bien sûr, concerne la richesse. Mais la seconde est plus profonde, ou si l’on préfère, davantage enracinée temporellement : elle concerne l’acculturation technique, le savoir-faire, l’utilisation d’outils qui sont peu à peu entrés dans les mœurs des pays développés durant, en gros, les soixante dernières années. C’est particulièrement flagrant au vu des outils informatiques : non seulement le portable sur lequel j’écris coûte presque 3 millions d’Ariary, mais la maîtrise dactylographique, logicielle et matérielle que j’emporte dans mon bagage d’européen dépasse sans guère de doute celle de la majorité des secrétaires malgaches. On ne peut que constater ici la lenteur de l’administration, en partie due à une inadéquation des moyens. Un roulement éraillé, imprécis, qui laisse des mailles lâches dans le tissu politico-social, ce qui ne manque pas de profiter à la corruption et aux investissements étrangers. Pour l’heure, un des nerfs de la guerre est au vu de cela dans l’intégration, et surtout l’appropriation des moyens techniques hérités de la sphère de puissance des pays dits développés.
Que signifie en effet « maîtriser » un outil ? N’importe quel outil dont l’acculturation s’opère dans une population entre dans l’infrastructure de dépendance de cette dernière. C’est alors la capacité à orienter l’utilisation de l’outil qui détermine la maîtrise. Technique de la technique, qui s’obtient par la production de discours sur la technique, autrement dit, par des techno-logies. Ce type de maîtrise est par définition sujet à sa propre inertie, comme on l’a vu avec le crash des NTIC dans les années 90 ; il n’en constitue pas moins un plan spécifique d’action, décodant/recodant celui de l’utilisation quotidienne. L’Europe, cette chère vieille Europe, n’est sans doute qu’au seuil (seuil technologique) de cette maîtrise concernant l’informatique et les nouvelles techniques d’information et de communication ; les conditions propices en sont formées dans les grandes villes, dans le brouillamini des rythmes industriels et des bits de données fusant à la vitesse de la lumière, des arts, des pirateries et des résistances éthiques. Ici par contre, ce seuil est dans le flou, mêlé de sentiment d’infériorité. Le christianisme, très largement majoritaire, consent à cela en conservant la primauté dans l’ordre du discours. Son surcodage favorise la suprématie des pays dits développés, en mettant hors d’atteinte de la population la possibilité de produire un discours sur son propre devenir, la dénuant de moyens d’action, au niveau des techniques comme au niveau politique, national et international.
Une ville de 26′000 âmes comme Ambatolampy compte à elle seule 5 églises protestantes et 3 églises catholiques. Les cultes et les messes se concurrencent d’un bout à l’autre de la ville : en faisant le tour de la maison, j’ai pu en entendre trois différents. Sur très-haut-parleurs évidemment…
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