Le lendemain de notre arrivée à Madagascar — c’était donc le 30 août — nous nous retrouvions, mon « coreligionnaire » civiliste et moi, assis en début de matinée dans le bureau de la Directrice nationale des écoles FJKM. Esther, ici tout le monde se tutoie, vérité très partielle, mais passons. Courtaude, engoncée dans un tailleur vieillot, le visage rond percé de deux petits yeux inquisiteurs, un regard mêlant, peut-être trop audacieusement, supériorité et chaleur, regard fuyant et évaluateur… pendant ce temps, on nous fait beaucoup de civilités. Etienne m’est d’ailleurs d’un secours certain dans ce genre de situations, avec ce que j’ai envie d’appeler son sens inné des formules de convenances, qui coulent sur lui sans le départir de sa singularité. Il transmet le salut du Département missionnaire protestant, créé très vite des rapports de travail avec notre interlocutrice. Quant à moi, j’observe, je réponds, je sens. Je créé des distances : des pointes silencieuses sur lesquelles l’espace pivote et commence à filer de nouveaux cotons étoilés. Instinct de poète… chercher à composer avec l’invisible.

Mais la Directrice nationale a quelque chose à dire. Oui, maintenant, quelque chose de spécial, elle commence une phrase aux contorsions quasi liturgiques, elle la fait grimper comme un lierre de convenance autour de l’arbre de la parole, pour finalement lâcher le morceau : la longueur de mes cheveux, quoiqu’attachés, pose problème, ou plutôt, risque de poser problème, surtout dans les campagnes où les gens n’ont pas l’habitude de voir les hommes porter autre chose que le carré brosse réglementaire. Ce sont, paraît-il, les stars de cinéma qui ont les cheveux longs (pas les missionnaires, évidemment). Le temps de la voir venir, je l’avais eu et largement. Et de ma citadelle de silence, j’ai répondu que nous réglerions cette affaire à l’usage… autrement dit, j’élude avec politesse.

Ironie du sort, pour quelqu’un qui a pris la décision de remplacer son service militaire par un service civil, que de se retrouver devant des règles d’usage similaires ! Je n’avais guère l’intention de me couper les cheveux, à moins que la situation soit réellement intenable, et je spéculais doucement sur la tension entre l’amour du Christ, les convenances, la différence…

Je n’entendis plus parler de mes cheveux pendant quelques jours. Jusqu’à la semaine dernière : j’étais revenu sur Tana pour assister à une journée d’information sur le FJKM le mercredi 10, journée qui devait commencer très officiellement par une rencontre avec le président de l’Eglise, à 8h tapante, même si ce n’est dans ce pays qu’une façon de parler. Revenant d’une soirée chez des amis le mardi soir, je reçois sur mon téléphone portable un avis de message : Esther me demande de la rappeler, et jusqu’à minuit, de ne pas hésiter. Est-ce que c’est important ? Je m’attends à tout. Au bout du fil, elle se contorsionne à nouveau en excuses pour m’annoncer que je ne rencontrerais pas le président le lendemain matin. Oui moi seulement, j’ai eu cet infime honneur d’être exclu de la séance de présentation officielle, et pour quelle raison ? Je vous le donne en mille : je n’ai pas coupé mes cheveux, et le président est, selon les dires d’Esther, du genre conservateur. L’appel terminé, je me souviens d’un certain Jésus de Nazareth, qui n’a jamais été représenté les cheveux coupés en brosse…

Difficile, dans cet imbroglio de convenances, de savoir qui ne tolère pas quoi, et qui fait des pieds et des mains pour être bien vu par ses supérieurs. Sans doute ces deux aspects font-ils partie d’une même équation. Selon mon nouveau programme, j’aurais donc du rejoindre le groupe après les présentations officielles de 8h. Il n’en fut rien. Durant la nuit, mon bas ventre fut pris de violentes saccades et mes intestins commencèrent à se vider de leurs contenus à une vitesse inorganique. J’appelais Esther au matin pour lui annoncer que j’étais malade. La journée à la pension, à courir aux toilettes, à grelotter, à suer… jusqu’au soir. Mon état est inquiétant, on m’emmène chez le médecin. Je reconnais autour de moi les affairements grégaires, les dispositifs solidaires d’urgence qui se mettent en place, ce dont je suis gré, autant à Esther et à son adjoint, tous deux très prévenants, qu’à Etienne et Edouard qui m’accompagnent dans la voiture et dont la présence me permet de lâcher des résistances sociales difficiles à tenir avec 40° de fièvre. Le premier médecin qui m’ausculte est une malgache : elle suppose que j’ai attrapé le paludisme et me rédige une ordonnance en conséquence, avec doses massives d’anti-palud à prendre immédiatement. Mes deux acolytes ont ce réflexe : nous avions entendu parler d’un test pour dépister le paludisme, et ce médecin ne m’a pas fait, n’a pas les moyens de me faire le test en question. Ni une ni deux, ils appellent Marc, un ami suisse, lui aussi envoyé par le DM autour d’un projet de formation continue, à Tana depuis plus de deux ans avec sa famille. Il leurs donne le numéro d’un médecin européen, installé à Madagascar depuis une vingtaine d’années, le Dr Hugues Brun ; le genre de médecin entre les mains duquel l’impression d’être pris en considération renforce la valeur du traitement. Le test palud est négatif. Bonne chose à savoir, puisque les anti-paluds que l’on m’avait prescrits auraient été des plus agressifs pour mon intérieur en souffrance. Qu’est-ce alors ? Un virus alimentaire, sans doute contracté à Ambatolampy où je m’étais aventuré dans quelques gargotes. Suivent alors trois jours de fièvres et de diarrhées, de spasmes douloureux, de solitude. Vendredi, j’accepte finalement l’invitation d’Etienne, et vais habiter chez lui pour quelques jours. Le week-end me trouve en voie de rétablissement, bien entouré, merci l’ami ; lundi je retrouve l’appétit, mardi le mouvement ; mercredi après-midi, retour à Ambatolampy, où je ramène de Tana de quoi terminer mon installation. Une lampe de bureau, un onduleur, un coussin, une petite poubelle, un cendrier artisanal, un tapis, des bougies, un modem, des éponges, linges de cuisine, spatules, etc.

J’ai formé un nouveau territoire, je l’ai sorti du chaos, je l’ai peuplé. Un nouveau bout de « chez moi », constitué avec le morceau de placenta volé il y a 27 ans au sortir du ventre de ma mère ; une nouvelle manière d’être au monde, d’être là. Je ne sais pas si le virus m’a quitté, où bien si mon organisme a simplement su s’y faire… Je l’ai capturé, comme un morceau d’expérience nécessaire au lieu où je vis. Il est enveloppé dans un globe oculaire, et cet œil regarde au-dehors désormais.

Sans doute cette maladie m’a-t-elle permis, par défaut, de dire par mon absence mon mécontentement eu égard aux intrigues dont mes cheveux étaient la cible. C’est là, m’a-t-on dit, le genre d’action de représailles typiquement malgache : quelque chose ne va comme on veut, alors on ne vient pas. Inutile de dire que, personnellement, j’aurais préféré être bien portant, et présent ce jour-là à fouailler le silence pour en extraire quelques pépites de sons, brûlantes et vivaces, à lancer dans le champ de la vie malgache. J’en ai pleuré… et c’est bien qu’à travers ce voyage viral j’ai pu atterrir autrement dans l’univers qui est le mien aujourd’hui.

Grande île, je t’ai connu par le ventre. Ma volonté existe. La terre est la Terre. Et mes cheveux — ma chevelure de méduse et de bacchant — virevoltent dans les airs et les convenances et les chants, toutes griffes dehors. Ou pour mieux dire : tous serpents dehors ! …Evohé !

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