Le premier cours de Monsieur Mathias
24 septembre 2008
Or voici qu’un jeune étranger, la peau blanche, les cheveux attachés contre l’occiput mais dont quelques mèches jaillissent vers le ciel avec effronterie, se retrouve, par un matin brumeux de la fin septembre, dans la vaste cours d’un établissement scolaire d’une petite ville de Madagascar. Ses cheveux sont bruns, ses yeux aussi sont bruns… comme empreints d’un soleil de stupéfaction : autour de lui, trois bâtiments ; autour de lui, des ribambelles d’enfants et d’adolescents qui bientôt, au son du gong martelé par l’un des professeurs, se rangent en colonnes bien alignées devant les portes de chacun des trois bâtiments. A gauche, la maison allongée des plus petits. Devant, la cantine et quelques salles de cours pour collégiens. A droite, le lycée. Un bâtiment de deux étages, aux murs blancs et bleus, la peinture décatie donnant sur des portes en bois, et à côté de chaque porte un numéro se trouve inscrit, entouré d’un léger cercle bleu. Alors, perché sur un balcon du premier étage, le surveillant général se met à donner de la voix pour faire entrer les colonnes les unes après les autres dans ce lieu de formation et de déformations qui ne disent pas leurs noms. Dans les escaliers, les gosiers de tous ces jeunes gens s’égayent, tintinnabulent comme des billes colorées entre les classes, répartissent leur flux selon cet ordre qu’ils connaissent, tandis que les professeurs, vêtus d’une chemise blanche, attendent en retrait dans la cours. Le jeune étranger porte quant à lui une veste polaire grise, ouverte, sous laquelle un pull fin de coton noir contraste avec la blancheur de l’habillement de fonction des professeurs titulaires. Une comparaison qui n’est pas hasardeuse, puisque lui aussi est en charge ce matin de fournir à ces jeunes têtes de quoi se comprendre autrement soi. Professeur ? Non pas, ici il s’appelle tout simplement « Monsieur Mathias ».
La brume se lève doucement, il est 8h. Les classes sont remplies, les professeurs gagnent leur poste. Le jeune étranger est accompagné ce matin de la frimousse sympathique du surveillant général, de ses lunettes, de son sourire qui est bien le sourire de l’Ancien du collège, celui à qui revient cette charge disciplinaire. Montés ensemble au deuxième étage, ils entrent dans une salle tournée vers la cours, tournée vers l’est et le soleil qui éclate par bref à coups derrière les nuages. Les garçons font leur entrée, vont se placer dans le fond de la classe ; suivent les filles, qui prennent les premiers rangs ; tout le monde s’assied, sort ses affaires… Le surveillant général, Mr Jackie, présente le professeur étranger, raconte des choses dont on comprend ce qu’on en peut comprendre, c’est-à-dire pas grand-chose hormis un prénom, une fonction, un ton de voix qui conseille et cherche à prédisposer favorablement l’auditoire à cette autre voix qu’on n’a pas encore entendue.
Une fois que Mr. Jackie, après avoir serré la main du jeune étranger, fut sorti, un frémissement parcourt l’assemblée. Voyant que le professeur ne réagit pas, une jeune fille du premier rang se lève. Elle se place à côté de lui, et commence à chanter… du fond, les garçons rythment de leurs voix graves la pieuse et joyeuse mélopée que libèrent ces demoiselles souriantes et timides. Le chant monte et descend, les voix se mêlent avec un naturel qui dénote une longue pratique, qui dénote le plaisir de la voix, l’habitude d’une manière de se sentir chez soi, éveillé avec la lumière du matin. Un jeune étranger écoute, regarde ces visages, écoute intensément ces sons qui ne sont plus des chants d’Eglise et de dogmes, écoute parce qu’ici il aurait presque envie de fermer les yeux…
Le jeune étranger, on le sait peut-être, était parti avec l’idée de donner des cours de français. Mais Monsieur Mathias sera connu à Ambatolampy autant pour ses cours de français que pour ses cours de philosophie. La raison en est qu’il n’y a finalement que deux classes de 2nde cette année, et non quatre comme espéré ; la raison en est qu’il a soufflé au proviseur que sa première formation à l’université était une formation de philosophe, et qu’on manquait justement d’un professeur de philosophie pour les deux classes de 1ère. Commence le cours. Et le sujet en sera, cela s’est décidé hier après-midi, un cours plus ou moins ex-cathedra sur la rencontre et la relation. Lorsque vous rencontrez quelque chose, résumerait-il, immédiatement vous entrez en relation avec cette chose, et cette chose entre en relation avec vous. Cette relation, réciproque, ne préexiste pas : elle se fait, elle se construit au fil de la rencontre. Et chaque relation exerce sur ses parties constituantes un pouvoir, qui est un pouvoir de formation et de transformation. Or, il est possible d’avoir une action sur cette formation, et ce, aussi bien lorsque l’on rencontre un objet qu’une personne, ou qu’une manière de penser. De multiples exemples s’enchaînent et cherchent à délier la langue de l’assistance, dont les mines moitié ahuries moitié intriguées créent des fils instables sur lesquels se déplace nonchalamment leur professeur. Du sérieux, de la nonchalance et des sourires, équilibres et déséquilibres, entre les tentatives d’écriture à la craie sur un tableau noir atteint de lèpre, et les mouvements d’un tabouret qui est devenu l’exemple tout trouvé pour initier les lycéens à la distance du regard. Ceci n’est pas un tabouret ! Et qu’est-ce que c’est alors ? Qu’est-ce que c’est ? Imaginez, mes braves ouailles, car l’imagination est l’une des voies qui feront de vous des esprits libres ! Monsieur Mathias veut bien faire, on s’en doute. Il ménagera pourtant ses étudiants en philosophie, n’oubliant pas qu’ils croient que Dieu a créé le monde en six jours, et que le septième, paraît-il, et n’est-ce pas le comble pour un dieu, il s’est reposé.
Se rappelant, rappelant à lui une phrase de Rilke : « Avec douceur je dois détacher d’eux, le semblant d’injustice qui gêne un peu, parfois, le pur élan de leur esprit. »
« La prochaine fois, nous verrons quelles ont été vos réflexions sur ce tabouret qui n’en est pas un, et nous commencerons à étudier un extrait d’un texte d’Aristote sur l’étonnement philosophique ». Un classique se dit-il… pour amener peu à peu les élèves à penser par-delà leurs croyances, vraiment ? Que va-t-il se passer ? Le jeune étranger parviendra-t-il à ses fins ? Mais a-t-il véritablement des fins dans cette histoire, des fins autres que s’essayer au devenir du monde ? Question plus inquiétante : ses élèves parviendront-ils à saisir l’étrange charabia qui sort de ces lèvres roses ? En auront-ils quelque chose à cirer ? Vous le saurez peut-être en lisant la suite des aventures de Monsieur Mathias, l’espèce de philosophe aux cheveux fous qui a un peu mal aux jambes d’être resté toute la matinée debout !
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