Une voix de femme lit un poème de Pablo Neruda, un poème qui s’appelle « poésie », sur la bande originale du film Il Postino. Envoûtante… non pas voluptueuse, mais sensuelle. Magie de mes oreilles, et sans doute, apport appréciable de la technique, ici ou là-bas accompagné d’un disque dur qui ouvre pour moi le potentiel de milliers d’heures d’écoute, voyageant par-delà les distances des yeux, par les voies sonores qui sont… plus sphériques…

Revenu il y a deux heures de la capitale, c’est un peu de son que j’ai envie d’envoyer je ne sais où, je ne sais quand, percuter vos tympans. C’est que, voyez-vous, comme dirait Tristan Tzara, je me trouve tout à fait sympathique ! Qui donc ? Mais vous, mais moi ! Qu’on ne s’inquiète pas pour mon état mental, je suis loin de ce genre d’euphorie qui précède le basculement de l’équilibre psychique, seulement enthousiaste, et peut-être par nature. I celebrate myself, and what I assume you shall assume, for every atoms belonging to me as good belongs to you.

Walt Whitman aurait-il apprécié que je me fonde comme je l’ai fait vendredi soir dans les paysages qui me ramenaient vers Tananarive, dans les yeux de mes collègues expatriés que je retrouvais avec joie, dans la musique que nous entendîmes, ensemble, cette nuit-là ? La salle de concert et de cinéma du CCAC, le Centre Culturel Albert Camus — existentialiste de l’absurde, ce qui, on le verra, n’est pas sans importance — est à ma connaissance l’unique salle de concert à l’européenne, l’unique salle de cinéma à l’européenne dans la capitale de Madagascar, peut-être dans toute l’île. Elle est donc peuplée, vous l’aurez deviné, d’une large majorité d’européens. Absurde ? Je ne peux passer outre au dégoût de circonstance qui m’a saisi à la vue de cette classe bourgeoise postcoloniale, si française dans ses accents et ses aises… Mais vous auriez raison de demander : en quoi est-ce que je m’en distingue ? Sûrement en peu de chose, relativement à la population malgache ; pourtant, ce serait émasculer tout sens politique que d’en rester là : ici comme ailleurs les choix quotidiens impliquent davantage que de simple accidents individuels. Je finirais bien par faire lire du Bakounine à mes élèves. Et disons alors, pour m’en sortir d’une pirouette, que me retrouver à écouter trois musiciens virtuoses ce soir-là fut une manière au moins élégante de faire dériver ma première semaine d’enseignement jusqu’en des rivages qui allaient en rouvrir le chaos vers la semaine suivante. Solution de discontinuité : voici donc le récit de mon week-end à Tana.

Les trois musiciens : Rajery, joueur de valiha, prononcez « vali », un instrument traditionnel de Madagascar qui se présente sous la forme d’un cylindre de bois creux sur lequel sont tendues je ne saurais dire combien de cordes ; Ballaké Sissoko, portant sur ses genoux une kora, instrument malien qui ressemble, pardonnez la référence, au Gaffophone ; et le oud de Driss El Maloumi, venu du Maroc et dont la dextérité était tout bonnement difficile à suivre. Mais s’il n’y avait eu que cela ! Son toucher de corde ne cessait de prendre l’ascendant sur sa maîtrise technique, et leur joie à tous trois faisait, par moments, vibrer les photophores que vous et moi cachons dans notre poitrine, jusqu’à les faire sortir et gigoter dans l’entre-deux de nos êtres. L’absurde rêvant l’enfance de la lumière…

Peut-être fut-ce l’effet des vertus ascétiques — je n’avais rien mangé jusque là, et ma première semaine de boulot me laissait fourbu et vidé —, ou d’un retour trop brutal aux épouvantails de la real-politik, mais en sortant du concert je me trouvais plus qu’incommodé par tous ces gens avec lesquels je n’ai jamais eu l’heur de me croire des affinités particulières en raison d’une soi-disant communauté de couleur de peau. Nous partîmes heureusement au plus vite, l’estomac en alerte, petite troupe à travers les rues nocturnes : Etienne, Stéphanie, Alice et moi. Pour arriver dans un restaurant rempli du même genre de faune… L’observateur s’observe… Etre prêt à payer un repas vingt fois le prix qu’il en coûte à un autochtone pour se nourrir, ce qui ne représente pourtant que le tiers d’un repas de même standing en Suisse, et cela pour quoi ? Pour avoir du plaisir à déguster des plats cuisinés, raffinés, dans une enclave européenne, quelque part dans les entrelacs de rues vides où ne trainent plus à cette heure que quelques mendiants attirés par de telles concentrations de capital-monétaire et de capital-pitié. Le bruit des conversations de restaurants m’a toujours donné le mal de mer… La nourriture aidant, une sphère sonore parvient tout de même à se former, fluctuant bientôt de son propre feu autour de notre table. Je retrouvais des distances entre lesquelles tenir à l’intérieur de l’abîme. Nous sommes entre amis. Et tandis que le restaurant se vide peu à peu, l’enfer de l’opposition entre les autres et les autres se dissout. Bonne nuit Madagascar.

Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil chez Etienne, dans le quartier populaire d’Anosivavaka, des coups résonnent contre la porte extérieure en métal. Mon hôte étant sous la douche, je vais ouvrir, tombe sur Lala, la femme de maison — une personne admirable dont il faudra dire un jour quelques mots. — Elle est accompagnée d’un homme d’une quarantaine d’année, portant sur sa peau brune et sous un sourire un peu pincé, un pull à carreaux jaunes. Il dit être un collègue d’Etienne, lequel surgit avec à propos de sa salle de bain pour me sortir d’embarras. Et ni une ni deux, nous voici invités à nous faire masser par les élèves d’un cours de réflexologie dont la femme de ce professeur de mathématique fait partie. Sans trop savoir où nous mettons les pieds, nous disons : oui. On viendra nous chercher à 11h. L’heure venue ne nous vit pas nous dédire. Débuta un long trajet à travers les rues de Tana, tantôt en bus, tantôt à pied. A 12h30, nous arrivons dans la courette d’une maison malgache assez typique : une femme fait la lessive, un coq se ballade, des enfants jouent dans la poussière. Les murs sont défaits comme un lit où la nature aurait dormis d’un sommeil agité. Cherchant à deviner où nous nous trouvions, j’en vins à la conclusion que cette habitation n’était autre que celle du médecin qui proposait les cours en question. Cinq élèves nous accueillent ; et c’est alors que commença le plus fantastique ballet d’incompréhension auquel il m’ait été donné d’assister depuis mon arrivée à Madagascar. Nous parlons la même langue, certes, mais d’un côté comme de l’autre, on ne parvient pas à saisir comment l’autre pense et se positionne. Finalement, à 14h50, après 30 minutes d’attente dont je n’ai pas compris la raison et 50 minutes de cours qui étaient censées en durer 30, on nous dit que le massage peut commencer. Nous avons eu le temps de sortir, d’essayer de trouver quelque chose à manger, de fumer une ou deux cigarettes, et même de nous endormir dans le renflement bizarrement berçant de yin, de yang, d’éclats de nomenclature anatomique et de mots malgaches. Etant mis devant un choix, je demande un massage tonifiant et le médecin n’y va pas par quatre chemins. Je me laisse mener par ses mains huilées, habiles, précises et vives. Quarante-cinq minutes d’une présence cutanée qui m’élague et me purifie jusqu’à l’os. Vient le tour d’Etienne, qui prend l’autre option : le massage relaxant. Assis et huilé, les yeux fermés, il ressemble à un bouddha en pleine méditation. Et puis voilà, nous partons, un peu comme nous sommes arrivés : remerciant sans avoir l’impression de toucher juste (mais tout le monde sourit), et nous nous retrouvons dans la rue sans trop savoir à quoi voulait bien rimer cette journée. Un peu plus loin, dans le grand parc au centre de Tana, une immense assemblée chante pieusement sur la pelouse. Où sommes-nous déjà ? Sur quelle planète ? A quelle époque ?

La nuit tombée, après avoir dévoré le chili con carne que j’avais préparé, nous regardons Le cave se rebiffe, film en noir et blanc avec Jean Gabin dans le rôle du vieux faux-monnayeur charismatique… Notre sommeil s’annonce lourd au niveau de l’estomac, espiègle et saccadé en regard des fous rires que nous avons piqué en repensant à notre périple du jour. Mais rien ne se passa comme attendu. Au beau milieu de la nuit, je me retrouvai dans une pièce lugubre : murs sans couleur, larges fenêtres sans vitrage creusées dans le béton, par où paraît une lumière de bronze rance. J’étais debout, face à un bureau aux arrêtes brutales derrière lequel se tenait une vieille femme, ratatinée, mais non à cause de l’âge : à cause des microstases, ces drogues qui vous mettent au contact du monde occulte et ont le malheureux effet secondaire de faire ressembler leurs adeptes à des victimes de réducteurs de tête. La femme, que je sais être à la tête d’une maffia influente — ce qui a posteriori me rappelle à la fois un bouquin dont je viens d’achever la lecture (Les guerriers du silence de Pierre Bordage) et à la fois le film de la veille — cette femme donc me propose un marché. Je sens l’entourloupe, et refuse tout net, dressé dans ma splendeur. Instantanément je me retrouve projeté sur le sol. La silhouette maigre et violente surgit de derrière le bureau, armée d’une mitraillette, me met en joue, s’apprête à faire feu. Mû par la vitalité du rêve, mon corps se redresse d’un bond sur ses pieds. Et là — je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris — mon corps de chair et d’os, celui qui, je le rappelle en passant, était en train de dormir, suit le mouvement. Était-ce l’instinct de survie, qui, associé à la puissance du rêve, me poussa à défier les lois dans lesquels les éveillés ont l’habitude de se mouvoir ? Quoiqu’il en soit, je me retrouve d’un coup arqué sur mes orteils repliés, les pieds transis de douleurs, les tendons excédés par cette position incongrue et qui n’avait même pas l’excuse d’avoir voulu imiter un mouvement de kung-fu tel que, sans doute, mon imaginaire avait pu s’en imprégner une fois ou l’autre au cinéma. Je me rendors après m’être assuré que le diable avait eu sa part nocturne. Mais au matin, chaque pas en avant me fait mal, la lenteur me rattrape… je me mets en quatre pour me faire un thé et un peu plus tard, j’appelle mon infirmière préférée (ma mère !) pour lui demander conseil et lui raconter cette histoire qui me tourne la tête en alambique.

Rien de grave, quoique le choc n’ait été qu’en partie corporel. Je trouve un anti-inflammatoire et une pommade chauffante dans une pharmacie de garde, met mes pieds dans un bain d’eau chaude, et je pus constater le soir même une amélioration qui m’a conduit dès ce lundi, traînant la patte, à emmener mon corps de gravité jusqu’à ma capitale personnelle au milieu des collines rocheuses de la région du Vakinankaratra. Je ne suis pourtant pas somnambule : j’ai ce qu’on appelle des « terreurs nocturnes », et souvent le sommeil agité. Certaines personnes peuvent en témoigner, et anciennement le mur de ma chambre, repeint depuis, qui portait la marque de mon front après que j’ai du prendre mes jambes à mon cou devant une horde de rats blancs sortis d’une bouche d’égout au milieu d’une jungle. Voilà ce que c’est que d’être né avec la lune dans le signe du scorpion… Et peut-être m’a-t-on lancé un sort ? Je repense à une autre sorcière, celle qui voulait me faire couper les cheveux… Décidément, l’esprit humain tourne en rond à chercher des justifications au moindre de ses faits et gestes ! Et j’ai trop bien lu Le poisson-scorpion pour me laisser prendre dans les rets d’une magie étrangère à ma souveraineté. On sait bien comment les déracinés ont tendance à virer dans le no man’s land et à s’égayer dans les ténèbres de signes qu’ils génèrent pour se donner un tant soit peu de consistance en ces terres où tout leur est étranger. Signal de leur propre étrangeté.

Une bonne raison pour continuer la lecture et l’étude de ce livre de Nicolas Bouvier avec mes élèves de 2nde… ne pensez-vous pas ? Les cours reprennent demain matin. Et j’ai changé de musique. J’écoute maintenant Angel de Massive attack. Avant de m’endormir, je vais me passer un autre de leurs morceaux, Protection. On y entend la pluie, l’orage au loin. On y entend des nappes cartilagineuses, des battements sanguins, et la voix d’une femme qui résiste et qui aime au cœur de la tempête. Et ton âme qui m’entend, si je l’entends. And poetry arrived, in search of me.

 

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