Le bluff cosmique
13 octobre 2008
J’ai tenté l’autre jour quelque chose qu’a posteriori on jugera à l’envi plutôt osé, voire inconsidéré. Mais qui me jugera ? Et en fonction de quels critères ? — Cours de philosophie du jeudi matin, de 7h à 9h, avec ma classe de 1ère scientifique. Suivant le texte d’Aristote tout d’abord (« car le mythe est composé de merveilleux »), j’étais parti sur les chemins d’une réflexion sur la notion de croyance, et continuais bientôt en leur faisant l’exposé des mythes d’origine des Aztèques et des Grecs. Mon but ? Montrer qu’il n’existe pas d’arguments suffisants pour affirmer le caractère supérieur d’une croyance sur toutes les autres ; autrement dit, relativiser l’absolu de la croyance, avec pour ambition de ne pas jeter l’absolu avec l’eau du bain, ou du moins le sentiment de l’absolu. Quid de la foi ? La grande blinde est à 10 milliards d’êtres humains — à vous de parler.
Vous voulez commencer par les Aztèques ou par les Grecs ? Les Aztèques ? Très bien allons-y. Pour les Aztèques, ce peuple d’Amérique centrale qui connut son apogée il y a de cela 500 ans, il n’y eut pas une seule mais cinq créations. Et ce ne sont pas des inventions de ma part, ce peuple croyait vraiment que le monde a été créé cinq fois ! Cela s’est passé comme suit : la première création, engendrée sous un soleil rubis, fut détruite par des pluies torrentielles, et lorsque ce monde disparut tous les hommes se transformèrent en poissons ; la seconde, illuminée par un soleil de feu, fut détruite par des météores incendiaires, et les hommes se métamorphosèrent en divers animaux ; la troisième création, étrangement illuminée par un soleil noir, fut détruite par des tremblements de terre, et tous les hommes furent dévorés par les bêtes sauvages ; la quatrième débuta sous un soleil d’air et vit les hommes transformés en ouistiti (ils ont l’air de se dire que c’est vraiment n’importe quoi cette histoire, et moi de penser à ce moment-là que ces créations successives suivent étrangement la chaîne de l’évolution) ; la cinquième création, éclairée par notre soleil, subit un déluge, mais un homme et une femme parvinrent à se réfugier sur la plus haute montagne du monde, et lorsque les flots s’apaisèrent et reprirent leurs cours normal, ils descendirent dans la vallée et engendrèrent l’humanité que nous connaissons. Difficile à croire ? Et pourtant. Je vous demande d’essayer de faire un effort d’imagination : essayez de vous mettre à la place d’un Aztèque qui n’a jamais entendu d’autre histoire concernant l’origine du monde…
Passons aux Grecs : au début n’était que Chaos. Qu’est-ce que « le » chaos ? C’est le désordre, ce qui n’a pas, pas encore de forme. Et du chaos naquirent les premières formes, la première génération de dieux, parmi laquelle Eros, Thanatos, Nyx, Érèbe et quelques autres, et enfin Gaïa, la Terre, qui donna naissance, seule, à la deuxième génération de dieux. Gaïa s’unit alors à Ouranos, le Ciel, l’un de ses fils, pour donner naissance à la troisième génération, composée des douze Titans, des trois Cyclopes et des trois Hécatonchires. Ouranos, jaloux de ses enfants, les jeta dans l’abîme ; mais Cronos, l’un des Titans, parvint avec l’aide de sa mère à s’échapper et, armé d’une serpe, émascula le ciel, dont les parties génitales tombèrent dans la mer… et de l’écume ainsi formée, racontent certaines versions du mythe, fut engendrée la divine Aphrodite. Cronos et sa sœur Rhéa s’unirent alors et devinrent les géniteurs de la quatrième génération de dieux, qu’on connaîtra plus tard sous le nom de dieux de l’Olympe. Jalousie, rebelote, du père, Cronos à qui l’on avait prédit que ses enfants lui voleraient le pouvoir : le Titan dévora ses enfants… mais, une fois encore, la mère et le fils jouent de concert pour renverser le tyran, et Zeus devint le nouveau symbole de la souveraineté cosmique. Voilà… Est-ce que vous trouvez cela cohérent ? Des rires, des non, des mines étonnées… Qu’est-ce qui est le plus cohérent, à votre avis ? Que l’univers ait été créé cinq fois, qu’il soit né du Chaos et ait été façonné au gré des passions de plusieurs générations de dieux, ou bien qu’il ait été créé par un seul dieu en très exactement six jours ?
Les évidences ont la peau dure, même si elles n’ont ici guère plus de 200 ans. Mes élèves n’en reviennent pas de mes récits, je rigole avec eux, le sourire en coin. L’air de dire : qui est le plus fou des deux, de vous et moi, ou des trois, des Aztèques, des Grecs, des Chrétiens ? — Quelles cartes avez-vous en main ? — J’avais introduit dès mes premiers cours les notions de perspective et de circonstance, je les mène aujourd’hui à considérer que ce que l’on croit se revendique d’une cohérence interne liée par les conditions de survie d’un peuple : les Aztèques vivaient dans une région du monde où tremblements de terre et inondations étaient des fléaux fréquents, des désordres qu’il fallait bien subordonner à un ordre cosmique pour s’assurer un peu en cette vie. Mais ce qui était plus important à mes yeux, dans le déroulement du cours, c’était le mécanisme de la croyance. Lorsque vous n’avez à disposition qu’un seul modèle, qu’un seul mythe de l’origine, et que « tout le monde » croit à cette histoire autour de vous, que la société dans sa majorité nourrit ce mythe de sa foi et le fait ainsi glisser de l’humain vers « LA réalité » : alors vous aussi, vous auriez cru au mythe des cinq soleils, ou bien à celui des émasculations génitrices. Ils entendent… je suis impressionné. Pourtant vous croyez toujours que Dieu a créé le monde ? Oui ? Très bien, mon but n’est pas de remettre en cause vos croyances, seulement de vous montrer qu’il existe un point de rupture à partir duquel la compréhension de comment tout cela se met en mouvement devient possible. Mon discours, qui n’est jamais si direct, véhicule bien ceci : soyez prêt à tout mettre en branle, à tout mettre en suspens, mais d’une suspension qui est un affleurement destructeur ! Telle la bacchante qui heurte le sol de son pied, et se trouve soulevée vers les éclairs dont les vibrations sonores répondent aux tremblements de la terre. Le fragment posthume de Nietzsche sur lequel j’avais travaillé à l’université me revient en sourdine : Dionysos contre le Crucifié… N’est-il pas des croyances « meilleures » que d’autres pour le développement de la vie ? Oui, si l’on adjoint à cette réponse la question suivante : de quelle vie voulons-nous ?
D’expérience, je dirais que les théories concernant la croyance sont souvent de la consistance la plus abstraite dans la bouche non des religieux, mais des athées : une espèce de croyants parmi tant d’autres à ne pas reconnaître leur propre ignorance. Vous croyez que Dieu n’existe pas, mais, à vrai dire… vous n’en savez rien. A vrai dire, si quelqu’un savait seulement ce qu’est la vérité ! Oui mes chers, dites-moi : quel est l’animal le plus obstiné ? Et ne me dites pas que c’est l’âne ! C’est qu’il y a nonobstant de quoi être surpris au contact des croyants, et des croyants de toutes espèces, par cette force incroyable avec laquelle ils tiennent leur parcelle métaphysique à l’abri d’une muraille indestructible. Et ce aussi bien contre l’existence d’autres espèces que la leur que contre la pression des institutions religieuses, ces législatrices de l’instinct religieux. Question de survie : chaque corps est différent, chaque psychisme est différent, à chacun ses nourritures et ses poisons. Les adaptations et modifications que chacun apporte au dogme tout en s’en croyant l’un des légataires autorisés, ne cessent en ceci de démontrer la parfaite inadéquation, quant à la réalité humaine, des lois générales du type « tu ne tueras point », « tu ne voleras point », « tu ne commettras pas l’adultère », etc. Lois morales à rétroaction ontologique, qui disent : si vous parvenez à appliquer ces règles, alors oui, vous mériterez d’être appelé « humains », « chrétiens », et d’entrer dans les bonnes grâces de Dieu. En nietzschéen, je tiens l’inverse pour vrai : il faut d’abord être humain pour pouvoir commencer à croire en Dieu et se laisser entraîner dans la structure sociale qui est associée à cette divinité. On remarquera aussi, à l’arrière-plan de la plupart des croyances, l’instillation d’une peur hallucinatoire : que vous cessiez de croire en Dieu et Dieu arrêtera de vous créer ! C’est la part mortifère de toutes les religions : enfermer le désir de vivre de l’humain dans un système de croyance, l’y contraindre, comme moyen d’assurer pour le plus grand nombre le type de stabilité qu’offrent les hiérarchies (gouvernement par le sacré).
Mais pensez-vous que ce soit là la vie entière ? Comment se fait-il en effet que les Grecs, les Aztèques et les Chrétiens, aient eu chacun une vision si différente de la vie ? Ce qui nous renvoie à une question plus importante : peut-on connaître l’origine de la vie, et peut-on dire ce qu’est la vie ? La vie, dans son faramineux développement de circonstances déterminantes, ne peut être cernée par la parole humaine. Par exemple — je reprends mon cour — si vous cherchez à décrire cette salle de classe, vous devrez décrire les habits de chacun, le moindre pigment de peau, la moindre émulsion cellulaire… Si je cherche à décrire la couleur du ciel en ce moment précis : le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, et l’excès arrive à maturité et au moment où je tourne en transe mes élèves me rattrapent de leurs rires. Ils ont saisi. Et ils ont saisi physiquement ce que je voulais leur montrer.
J’ai été invité lundi dernier à manger chez une femme d’une soixantaine d’année, rencontrée dans la rue : elle m’aborda en disant m’avoir aperçu au « Rendez-vous des pêcheurs », un des trois restaurants de la ville dont les prix en font des réserves naturelles de touristes. Elle, elle vend de la vanille, depuis sa retraite il y a trois ans, et parce que son fils aîné « est dans la vanille », les meilleures cultures qui se trouvent au nord du pays. Tous les jours, elle descend en ville, fait les terrasses des restaurants, avec en plus quelques pots de miel, quelques flacons d’huile essentielle et quelques bougies parfumées coulées dans de mignonnes petites marmites en aluminium, ces derniers articles étant des productions de la « ferme de Morarano », inscrite au registre du commerce d’Ambatolampy et dirigée par un Savoyard qu’elle n’apprécie que comme-ci comme-ça. Je sors de la ville à pied, traîne une demi-heure sur une route de terre battue, et rencontre fort à propos un guide qui me mène à bon port. Au milieu d’une savane arbustive, la terre sèche, les rochers, les bosquets, me voici parvenu dans un verger avec petite dépendance, une bâtisse construite par le père de cette quatrième de huit enfants. Elle a choisi d’y habiter à la mort de ses parents, tandis que ses sœurs voulaient vendre la propriété ; ses sœurs en demeurent, me dit-elle, jalouses. Mais elle ne se l’explique pas. Pourquoi, alors qu’elle conserve la mémoire de la famille ? Peut-être est-ce justement cela, lui dis-je, vos sœurs aiment cet endroit et continuent d’y attacher de la valeur, et en même temps elles semblent, d’après le récit que vous m’en faites, vouloir s’en détacher. L’une d’elle, mariée à un homme riche, méprise paraît-il cette campagne reculée. Et cette femme de me raconter sa vie, son premier mariage avec un théologien suisse, son séjour à Saint-Imier, son divorce ; son retour à Madagascar, où elle tombe bientôt enceinte d’une relation avec un étudiant qu’elle finit par quitter ; sa formation de biologiste, son premier boulot, son mariage avec l’homme qu’on a engagé pour l’assister dans sa tâche ; son mari forcé de démissionner par un patron qui n’a pas envie de travailler avec un couple ; son mari un peu « bon à rien » dit-elle, un peu « rustre », n’a jamais retrouvé de « vrai » travail, et c’est elle qui mène la barque tandis que le bonhomme s’active dans la vie paroissiale. Sa première fille, née de sa relation avec l’étudiant, est maintenant âgée de 27 ans, sort avec un allemand de 60, et mène la vie dure à sa mère et à son beau-père qu’elle n’a jamais pu sentir. Elle le traite de fainéant et pousse sa mère à divorcer. Mais ma vendeuse de vanille ne veut pas… difficile de parler de sentiment amoureux, elle se trouverait plutôt entraînée dans un courant de compassion, chevillée à la foi chrétienne comme son père l’a été avant elle, et on sent la fierté dans sa voix lorsqu’elle en parle. C’est à table, autour d’un plat malgache typique, un ragoût de porc mêlé d’herbes amères, que la voilà s’essayant à me convertir… avec beaucoup de gentillesse. Ah oui : elle s’imagine que j’ai besoin d’une mère ! Je le prends avec légèreté, et j’observe ses attitudes, sa franchise — qui épouse étroitement l’image qu’elle se fait d’elle-même et de sa propre vie —, sa manière de tenir le coup, avec Dieu comme roc indestructible, phare dans la nuit des tristesses, des déceptions, des regrets peut-être, de la vie précaire. A chaque fois qu’elle prononce le mot « Dieu » j’ai l’impression qu’on pourrait le remplacer par « fortune », « chance », « vie »… Mais il y a plus que ça. Parce que Dieu a un plan, parce qu’il nous met à l’épreuve et que nous devons lui faire confiance : la confiance qui n’est ici qu’à propos de circonstances dont nous n’avons pas le choix. Accepter la réalité pour en faire quelque chose. Mais comment ne pas se rendre compte aussitôt que l’acceptation simple est déjà une option dans notre comportement vis-à-vis desdites circonstances ? Cette femme a « la foi » et cela l’aide à vivre, non pas seulement parce que la foi console, mais parce que sa vie s’est inscrite dans cette croyance et que ses décisions formant son caractère ont entraînés une fusion de ces deux plans. Dieu a un plan et un seul, et qu’importent les contradictions du dogme. « Toute habitude rend notre main plus spirituelle et notre esprit plus malhabile » écrivait Nietzsche. Il faut suivre les commandements me dit-elle ; mais Dieu n’aime-t-il et ne pardonne-t-il pas à tous ? Je demande : dans son plan, Dieu n’a-t-il pas voulu les meurtriers et les voleurs, et ne les aime-t-il pas du même amour, car sinon qu’en est-il en effet de la toute puissance de son amour ? Toute religion créé du jeu, mais à l’intérieur d’un plan fermé sur lui-même, où l’ouverture est là-bas, tout au fond, tout à la fin, tout à la mort. Je demeure pourtant fasciné par la foi de cette femme qui ressemble à une école buissonnière, bien loin des serments pastoraux et de l’Apocalypse de Jean… A la fin, dit le texte en question, ils ne seront que 144′000 élus, ce qui d’ici quelques années équivaudra à un petit 0,1 % de l’humanité. Mais pour l’heure chacun continue à persévérer dans l’existence avec les moyens du bord… Glorieux système-D de l’humaine volonté de vivre…
Deux jours plus tard, face à mes étudiants — il devait être 8h30 environ — je reprends le schéma que j’avais dessiné au tableau au début du cours, et parle de ce que, pour qu’un mythe rejoigne la réalité, il y faut l’infusion de la foi. Je tente alors de séparer foi et croyance, et, me rendant compte que ces deux mots sont pour eux quasi synonymes, je tente dans un même geste de les initier à la construction de concepts. Oui on peut comprendre ces deux mots comme des synonymes, mais c’est perdre en richesse d’expression, en nuances possibles : de ces deux mots nous pouvons faire deux expressions différentes. La croyance sera ici ce qui est d’emblée appliqué à une fondation mythique, à son système de règles, à ses codes de comportements psychiques et sociaux. La foi sera quant à elle une croyance non appliquée, sera la force, dans l’homme, qui permet la croyance. Cette différenciation nous permet de comprendre comment Aztèques et Chrétiens peuvent exister et croire, en vivant pourtant dans le même univers : leur foi est conceptuellement la même, est le combustible de la production de Même, d’Absolu, et elle découle de l’effort de chaque individu et de chaque peuple pour persévérer dans l’existence. Cette foi qui est le combustible peut donc faire fonctionner différentes machines de croyance. Mais stop. —Le gong va sonner dans quelques minutes et je préfère m’arrêter pour laisser planer nos derniers échanges. J’ai vu aussi que mes élèves peinaient à suivre… la charge de ce cours les laisse un peu pantois ; il faudra reprendre cela plus tard, autrement, autour de questions plus éloignées de la religion. — Si j’avais continué ? J’en serais venu à poser la question du rapport entre forces et formes. A savoir : qu’est-ce qui est premier, de la foi ou de la croyance, du combustible ou de la machine ? Existe-t-il un combustible sans machine, et inversement ? Le combustible est-il appelé par la machine, ou la machine appelée par le combustible ? J’en serai peut-être venu à parler de la stricte contemporanéité des deux, à la manière de Deleuze, simplement pour me sortir d’embarras. Je les aurais amenés ensuite à quitter la métaphysique pour revenir à un empirisme où la question peut en effet trouver cette réponse : dans la vie telle que nous l’expérimentons, foi et croyance vont toujours de pair, comme la libido et ses objets, comme une société et les individus qui la composent.
Pour conclure provisoirement, dire alors que la philosophie n’est pas une croyance ? C’est avec cette affirmation apodictique que j’ai terminé mon cours dans la classe de 1ère littéraire le jour précédent. La philosophie n’écrit pas des mythes, mais la philosophie questionne, et c’est ainsi qu’il ne faut pas croire simplement ce qu’on écrit les philosophes : ils interrogent et notre tour nous les interrogeons. La croyance offre une alternative : c’est oui ou non. La réflexion philosophique dépasse le « ou » pour entrer dans le devenir en tentant de n’en rien retrancher. Et sans doute est-ce là, en quelque manière, du bluff, rien que du bluff. Le philosophe utilise des arguments et des preuves, discute, débat ; il apprend à deviner les cartes de son adversaire, il traque et plaque, signe des chèques de toutes les couleurs… Le philosophe apprend à réfléchir, et dans cette réflexion à faire retour sur lui-même en se demandant : pourquoi est-ce que je prends cela pour vrai ? pourquoi ai-je besoin de prendre quelque chose pour vrai ? ai-je en moi quelque chose comme un besoin ? Ne pas bluffer avec soi-même… Le philosophe ne commence pas par répondre, il s’avance au-delà du oui et du non dans le domaine du « je ne sais pas » : l’ignorance comme condition de la connaissance. La suite du texte d’Aristote va d’ailleurs me réserver quelques épines : il y parle de ce que la philosophie ne poursuit pas de fin utilitaire, qu’elle ne sert pas à l’agrément de la vie. Elle ne ferait que poursuivre « la connaissance »… et là sans doute, ah ! je ne suis pas d’accord… La philosophie n’a-t-elle pas été, pour vous-même cher Aristote, un agrément ? Une façon de — — persévérer dans l’existence ? Et n’avez-vous pas été le professeur d’Alexandre de Macédoine ? Mais encore, qu’en est-il de la philosophie politique, vous qui dites de l’être humain qu’il est le zoon politikon, l’animal politique ? Mmmm… décidément : peut-on faire confiance à la philosophie pour dire elle-même ce qu’elle est ? Où êtes-vous, législateurs de l’instinct philosophique ?
Avant de me relire et d’écrire ces dernières lignes, je suis sorti pour manger et faire quelques achats. Pendant le dîner, je repensais à Aristote, à sa certitude de se trouver au sommet de la civilisation, où il n’eut plus qu’à ajouter ce petit plus inutile qui magnifie l’ensemble : « la philosophie ». Six grosses carottes, quatre petits poivrons, une baguette de pain blanc, le seul que l’on trouve ici, et une mangue ; enfin, deux journaux. Chemin faisant, je me suis arrêté au magasin de location vidéo que j’ai découvert la semaine dernière, où l’on propose des films grands publics occidentaux et asiatiques — la production malgache est quasi inexistante —, en format VCD avec la qualité d’une vidéo VHS, piratés va sans dire, pour la modique somme de 700 Ar le film, soit 50 cts suisses. J’ai discuté avec le vendeur, un type d’une nonchalance assez rare, le questionnant notamment sur tous ces gens que j’ai croisé dans la rue en habit du dimanche (nous sommes lundi) ; mais je dois au père du bonhomme l’explication finalement obtenue : il s’agissait là de la sortie d’un culte de consécration, lors duquel certains paroissiens émérites sont intronisés plus avant dans la vie de l’église. Merci… et veloma ! En rentrant chez moi, je croise de nombreux lycéens, certains du FJKM qui me saluent comme leur professeur, certains d’autres lycées. Les garçons, intrigués, fiers, souriants, parfois en regards de défi ; quant aux filles, de très polies et très droites lorsqu’elles sont seules, elles se transforment en petites marmites qui bouillonnent de rire dès qu’elles me croisent à deux ou trois. Quelques visages d’ancêtres, d’une beauté stupéfiante… ces yeux, ces fronts, dont on ne peut que sentir qu’ils ont été habités pendant des années et des années par une volonté de vivre, et que la vie les a gratifié de ses marques de noblesse. Et tantôt aussi, je croise un groupe qui me regarde si bizarrement que je me demande si j’ai l’air d’un fou échappé de la planète Mars. Incidemment — l’incidence ainsi danse, me dis-je, pour introduire cet à propos alambiqué — c’est dans de tels moments qu’il m’arrive de repenser au Département missionnaire de l’Eglise protestante vaudoise, à qui je dois, souvenons-nous en, un tant soit peu de ma présence ici : que penseraient-ils de mes cours de philo ? Je ne crois pas qu’ils s’en offusqueraient autant qu’on pourrait le croire : n’avais-je pas parlé avec ce pasteur des théories darwiniennes ? Les créationnistes restent dans leur coin, mais les chrétiens que j’ai pu rencontrer par ailleurs tiennent à s’ouvrir à la création telle qu’elle se donne à eux au présent. N’est-il pas de bon ton de souligner toute l’importance de l’interprétation pour les Réformés ? Et quant à moi, est-ce que je n’espère pas, au fond, et avec le même genre de franchise que celle dont je parlais tout à l’heure, qu’on me prenne pour un fou ? Qui pourra me saisir ? Qui m’interprète ? Déjà je me secoue pour éloigner l’objectif, et un peu de poudre de fée s’échappe de mon corps en riant. Au final ce qui compte, comme au poker, n’est-ce pas de savoir… s’arrêter à temps ?
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