Ce que je redoutais le plus, c’était de me laver les cheveux à l’eau froide. Pas du tout de donner des cours ! Et froide, oui elle l’est, vraiment froide. Je ne m’étais pourtant pas douter d’une chose : que ce qui est à craindre n’est pas tant le contact de l’eau sur le cuir chevelu que le ruisseau glacé dégoulinant de ma chevelure juste dans la fente de mon dos, une fois mon crâne retiré du jet. Tout de même, quel bien cela fait ! Ce saisissement…

Mais attention, je choisis mon moment : de préférence en milieu d’après-midi, histoire de pouvoir ensuite me fumer une cigarette au soleil, appuyé contre le chambranle de la porte-fenêtre, celle qui donne sur le petit jardin devant chez moi. Un vendredi à Madagascar, prenant une douche, pensant à mes cours de français, fumant une cigarette, au soleil en écoutant du blues…

J’ai donné ce matin cinq heures de cours : deux heures en 2nde I, trois en 2nde II, respectivement 65 et 68 élèves à emmener sur les voies tortueuses de ma langue maternelle. Pas de tout repos, d’autant qu’un rhume me poursuit depuis plus d’une semaine et que je suis là à tousser, à me moucher, comme si de rien n’était, pour néanmoins conscient que la trompette de mon nez provoque un brin d’hilarité chez mes élèves. Ils étaient passablement agités d’ailleurs, fin de semaine oblige. Finalement, ils sont peut-être un peu plus rebelles que je ne l’avais imaginé ; c’est aussi que, par rapport à mes classes de philo que j’essaye de former à l’intelligence de la révolte, je me retrouve, professeur de français, à devoir inculquer des notions et des outils qu’il n’est d’autres moyens d’atteindre qu’à travers un travail d’attention, de mémorisation et d’exercice. Le psychomorphage forcé d’en passer par la didactique. Ma capacité à bouger rapidement m’est pourtant d’un égal secours : varier les activités, pousser de la voix, sourire trente secondes après, ne jamais se prendre au sérieux, jouer de l’autorité comme d’une flûte traversière, passant de la musique contemporaine faite de souffles et de cris, aux classiques du 19e siècle, un morceau de Jean-Philipe-Emmanuel Bach que j’ai en mémoire… Le blues de Lightin’Hopkins que j’écoute à présent va me permettre de vous conter quelques unes de ces fugues électriques :

Alors que pour la énième fois un élève profite de ma permissivité pour se rendre aux toilettes — après m’avoir demandé la permission va sans dire —, j’instaure une règle pour les dissuader de quitter le cours à tous bout de champ : au lieu de me demander « est-ce que j’ai la permission Monsieur ? », je leur demande de me réciter « un chasseur sachant chasser sans son chien est un bon chasseur »… Je ne sais pas si cela a eu, directement, l’effet escompté (il faudrait faire des statistiques et franchement j’ai d’autres choses à foutre), mais ils ont clairement saisis la manœuvre.

Un peu plus tard, ne voilà pas qu’un garçon et une fille du premier rang commencent à se disputer ! La fille se saisit de la main du garçon et lui tord les doigts à l’envers, le soumettant à sa volonté. Je les regarde faire et elle finit par le lâcher, mais ça recommence deux minutes plus tard et je décide d’envoyer le garçon à l’autre bout de la salle, tout en rabattant son caquet à la demoiselle qui croit pouvoir prendre ma décision à son avantage.

Ou bien l’autre jour, toujours en classe de 2nde II : un grand murmure se lève soudain autour d’une fille du quatrième rang, et j’aperçois un garçon du rang devant elle en train de lui éponger la main avec son écharpe. M’approchant, je découvre la coupure sur le dos de la main, et l’arme du crime, une lame de rasoir, que les élèves utilisent parfois pour tailler leurs crayons. Elle peut bouger les doigts, et l’écoulement de sang est plutôt de l’ordre du ruisseau. Inutile de les engueuler : comme s’ils ne s’étaient pas rendu compte qu’ils avaient fait une connerie ! Je leurs dit que ce n’est pas franchement très malin, renvoie les curieux s’asseoir à leurs places, et invite les deux protagonistes de l’action à diriger leurs pas jusqu’au secrétariat, en insistant auprès de la demoiselle pour qu’elle demande à ce que la plaie soit, réflexe d’un fils d’infirmière, désinfectée. J’ai vu son pansement aujourd’hui, elle est venue écrire une réponse au tableau, tout à fait heureuse de vivre semble-t-il.

Dans un cours de français, l’improvisation prend donc une autre tournure : comment garder l’attention des élèves accrochée à ma voix ? Etant donné leurs nombres et un niveau de français assez bas — oubliez donc que Madagascar était colonie française il y a moins de cinquante ans, la langue de Molière est pour mes élèves une langue étrangère, certes un peu spéciale puisqu’elle est utilisée dans certaines annonces publicitaires, certains journaux, sur les ondes des radios parfois… mais est-ce si différent de la manière dont l’anglais est utilisé en Europe pour faire « style » ? et de quel style s’agit-il ici ? —, un bas niveau de français qui est dû également à la situation spécifique du lycée où j’enseigne : un lycée de campagne ; et s’il est privé, j’ai appris qu’il était celui qui demandait le moins de frais d’écolages de toute la ville. Etant donné un niveau de français assez bas, disais-je, il m’a fallu reprendre les choses en amont, à commencer par le groupe nominal et l’accord de l’adjectif… Ils sont pour l’heure tout bonnement incapables d’écrire une phrase correctement, hormis quelques élèves doués, ou favorisés par le sort. Un test est prévu dans deux semaines, avant les vacances de la Toussaint. Les facéties des adjectifs de la langue française… pourquoi donc a-t-il fallu que fou devienne folle au féminin ? Ce que cela peut comporter d’arbitraire ? Tout comme ma présence ici, tout comme les habitudes comportementales et mentales de mes élèves.

La classe de 2nde I est plus calme, plus réservée, mais parfois d’autant plus déstabilisante. Il y a par exemple ce garçon qui crie à chaque fois qu’il a fini un exercice et qui demande à ce que je le lui corrige, alors que je viens d’expliquer que nous ferons l’exercice tous ensemble dans cinq minutes… Il y a le problème des réponses au tableau noir : les adolescents qui lèvent la main sont souvent les mêmes, et ils restent la main levée alors même que j’ai annoncé que je ne prendrais pas deux fois l’un d’entre eux. J’enclenche ma petite machine à répétition patiente. Mais non, ils lèvent la main quand même la fois suivante. Et ce ne sont pas forcément les meilleurs éléments de la classe ; souvent, je l’ai compris il y a peu, ces derniers sont au contraire parmi les plus discrets.

J’ai par ailleurs mis en place un calendrier de présentations orales, une opération dont je me demande bien ce qu’elle va donner : chaque élève devra, en 15 minutes, présenter un livre ou partie d’un livre qu’il aura lu et résumé. Je fais depuis deux semaines des exercices avec mes deux classes sur le sujet, après leur en avoir fourni une théorie exhaustive. Cela se passe de la manière suivante : après avoir écrit l’extrait d’un texte au tableau noir, qu’ils recopient diligemment dans leur « cahier d’expression » — de mon côté je commence à avoir de la corne sur les doigts —, je réponds à leurs soucis de vocabulaire et leur pose une série de questions qui doivent les aiguiller vers la forme du résumé. La dernière fois, j’avais choisi un extrait du « Dernier jour d’un condamné » de Victor Hugo ; ce matin, un extrait aux accents émouvants et sensuels du « Lys dans la vallée » de Balzac. Mes questions ont été ce jour les suivantes : 1) qui parle ? 2) où se passe l’action ? 3) quel est l’état d’esprit du personnage principal ? 4) quels sont les autres personnages ? 5) qu’est-ce qui se passe dans l’extrait, ou autrement dit « décrivez en phrases simples le déroulement chronologique de l’action ».

Ils peinent formidablement à répondre à ces questions. Mais ce n’est pas encore ce qui m’étonne le plus. Je passe dans les rangs, rend attentif, corrige ici, questionne là, réexplique ailleurs la consigne ; tente d’expliquer à plusieurs reprises que, s’ils se référaient au texte, ils se rendraient compte que la femme crie non pas avant, mais après que l’homme lui ait volé un baiser au creux du dos… Je reprends bientôt l’exercice au tableau où, bon gré mal gré, les meilleurs élèves répondent plus ou moins correctement aux deux premières questions. C’est un homme ; l’action se passe dans un bal. Pour la troisième question, concernant l’état d’esprit du personnage principal, le problème demeure que mes élèves manquent de vocabulaire ; et le résumé étant affaire de paraphrase, où il s’agit de trouver LE mot juste pour exprimer un sentiment décrit par l’auteur sur plusieurs lignes, ils peinent et, souvent, attendent que je donne la réponse. Même chose pour le déroulement de l’action ; mais je ne comprends toujours pas pourquoi certains de mes élèves n’écrivent tout bonnement rien sur leur cahier pendant le temps que je leur laisse à cet effet. Je leur dis d’essayer, même si c’est faux, même si leur français n’est pas précis ni grammaticalement correct… Et allons-y ! Une fois les cinq réponses écrites au tableau et joliment retranscrites dans leurs cahiers— car ils s’appliquent beaucoup à recopier mes lettres de craie — ces lettres que je finis toujours par tracer agenouiller parterre, avec mes ongles ! — — je leur demande, sur la base de ces réponses, d’écrire, nous y voilà, un résumé de l’extrait. Et quoiqu’il n’y ait là qu’à reprendre l’ordre chronologique de l’action et à y intercaler quelques mentions de l’état d’esprit du personnage principal, en passant dans les rangs je les surprends à recommencer à mélanger le début avec la fin et à faire crier la demoiselle avant que l’homme ne se soit rué comme un enfant dans la soie lumineuse de ses épaules dénudées.

Tout comme je la remarque dans la vie courante des gens d’ici, j’observe chez mes élèves une logique singulière, une tournure d’esprit qui leur rend des plus atypiques certains modes de pensées occidentaux. Leur rendant difficile d’accès certains artifices éducatifs qui sont, en Europe, acquis dès avant le gymnase. Alors je me réjouis, avec un peu d’appréhension, du retour des vacances de la Toussaint : le 14 novembre, quatre élèves de chaque classe passeront à la casserole devant leurs soixantaines de camarades. Un de mes élèves qui se trouve être le neveu du proviseur et qui est hébergé par ce dernier (ou pour mieux dire par la femme de ce dernier), m’a avoué l’autre jour — j’étais invité à manger en leurs compagnies à midi — son trac. Ah ! Je lui ai donné une tape sur l’épaule, et j’ai pris la voix que je sentais la mieux adaptée à la situation pour lui donner courage. Disons aussi que j’ai pris soin de quadriller l’évaluation ; car comment ne pas s’attendre à ce que les élèves en présentation appréhendent l’attitude de leurs camarades ? Neuf points pour la qualité du résumé en tant que tel, 6 points pour l’expression orale, 3 points pour la version écrite que je leurs demandais de me rendre une fois leur présentation effectuée, me disant que l’écriture d’un tel papier leur permettrait d’améliorer sans doute la qualité de celle-là, et enfin, 2 points pour… : après chaque présentation, vous aurez dix minutes pour écrire un résumé de la performance qui viendra d’être faite, et le résumé d’un élève sera tiré au sort, à chaque fois, un pour un. Jolie machine de capture, me disais-je, voilà comment ça marche, prenez-les tous en otage, mais sans en avoir l’air, en montrant que c’est dans l’intérêt de leur apprentissage, ce qui demeure partiellement vrai sans aucun doute. The point is : que ce n’est pas un problème de « discipline » ou même d’autorité, mais simplement que, présentement, j’ai à ma disposition davantage d’artifices, davantage de perspectives qu’eux, des perspectives sur la vie et qui sans doute intriguent dans les couloirs de mon âme, mais qui m’offrent une plus grande capillarité d’emprise sur mon environnement. Mon image du moi est moins friable : ce sont des adolescents, j’ai vécu cela, et, tout comme moi à leur âge, ils ne sont pas dupes de ce que je me comporte avec eux en tacticien.

Le moyen le plus efficace d’obtenir le silence, je l’ai découvert il y a une semaine : se taire. Se taire, regarder les élèves, marcher à travers les rangs, les regarder et se transformer en miroir. Nous ne sommes nullement miroir lorsque nous montrons à l’autre ce qu’il a envie de voir. Le miroir montre la différence, le sentiment d’identité ne vient pas d’ailleurs. Je laisse donc émaner de mon corps et de mon regard l’énergie qui me brûle, je prends corps dans un monde qu’ils ne connaissent pas, faisant passer, avec cruauté et amour, de ce monde étranger quelques densités conductrices jusque vers ce monde qu’ils croient connaître. L’intelligence de la révolte. Qu’est-ce que vous faites : ici et maintenant ? Que voulez-vous devenir ? Sans un mot. Ce saisissement…

 

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