Français etc.
20 octobre 2008
Suite à quelques questions qui me sont parvenues par voie optique, j’apporte ici une ou deux précisions quant à mon dernier post. Or donc : pourquoi est-ce que j’ai fait travailler mes élèves sur des extraits de Balzac et d’Hugo ? Premier point : c’est assez bêtement sensé être le programme, calqué sur le programme des lycées français. Le deuxième point, qui m’empêche pour l’heure de contourner le premier : les auteurs malgaches francophones sont rares, du moins leurs œuvres publiées et accessibles. J’ai trouvé de la poésie, des contes, mais l’un et l’autre genre ne se prêtent guère à l’exercice du résumé. Troisième point : les avantages de la littérature du 19e siècle, outre un langage riche et non trop encore éloigné du nôtre, ce sont ses approches psychologiques et ses foisonnements descriptifs, qui permettent de pratiquer la technique de la mise en relief : comment faire ressortir les traits essentiels ? On apprend par là à identifier des blocs de sens, à repérer des trames, pour ensuite les contracter, etc. Mais peut-être aurait-il été avantageux de commencer par des récits plus simples ? Je me pose la question ! C’est que je ne nage pas vraiment dans l’évidence de ce côté-ci de l’équateur, entre les différentes logiques culturelles et un programme complètement déphasé par rapport à ces dernières. En plus de cela, sans doute, quelques idées plus ou moins personnelles sur l’éducation qui ne correspondent que partiellement avec ces deux réalités !
Au nombre des conditions de possibilité, il faut aussi compter avec le fait que je suis limité par le temps, le tableau noir, la vitesse de mes élèves… si bien qu’un extrait doit pouvoir répondre à des exigences d’ordre pratique ; mais j’ai peiné à chaque fois pour trouver un extrait qui convienne. L’un des soucis principaux étant aussi que ces textes puissent toucher mes élèves. De ce côté-là, un coup de foudre dans un bal, les réflexions d’un condamné à mort, me semblaient pouvoir être des sujets actuels, à Madagascar ou ailleurs. Reste la question du style, mais là, je me vois mal me résoudre à la culture présent-perpétuel : la langue est ce qu’on en fait, le langage créé sa propre temporalité, tout à fait transversale au Temps de l’Histoire qui n’est qu’une vaine abstraction lorsqu’il s’agit de toucher à la volonté de vivre des êtres humains. Il vaut mieux se donner comme exigence de considérer le monde comme s’il n’existait pas de manière standard d’exprimer des sentiments. Par ailleurs, c’est toujours ce même problème de l’individuation que je rencontre ici, avec des élèves qui n’ont qu’une maigre palette d’expression et d’expérimentation et qui ne demandent pas mieux qu’à découvrir d’autres dimensions avec lesquelles entrer en émulation. Ceci dit sans vouloir les idéaliser, puisque, comme je le disais l’autre jour, pour bon nombre ils se désintéressent du français, ou n’ont pas encore eu le déclic du pourquoi de leur présence ici et maintenant. Il n’y a rien de pire qu’un étudiant qui ne sait pas pourquoi il étudie. Un homme qui ne sait pas pourquoi il vit.
Autre question : oui, les autres cours sont tous donnés en malgache. Et cela ne va pas changer à mon avis, ne devrait pas changer. Ce peuple a un besoin urgent de se réapproprier une langue, une logique, une organisation. On parle beaucoup en ce moment d’une malgachisation de l’école, qui a en fait surtout trait, non à la langue, car le malgache est largement majoritaire à l’école et au lycée — mais non à l’université, où la langue imposée est, dans toutes les branches, le français, et sans doute pour l’heure est-ce, du fait des traductions à disposition et des partenariats en place, le moyen le plus efficace de constituer une élite lettrée dans ce pays —, une « malgachisation » disais-je, qui a trait non à la langue mais à la répartition des classes entre les différents bastions de l’éducation : primaire, secondaire, lycée. En faisant passer les classes de 6e et de 5e dans le domaine du primaire, on opère un rallongement du temps d’étude obligatoire, ce qui sans doute n’est pas un mal ; encore faudra-t-il que les ressources humaines et financières suivent la même pente. Entre manque de professeurs, bâtiments vétustes, souvent sans électricité, et quasi absence de matériel scolaire, hormis craies, cahiers et stylos, oui il y a de quoi faire ! Mais comment « rendre malgache », en jouant des esclavages auxquels on se soumet ici pour se libérer là ? Voilà la difficulté majeure.
Les moyens électroniques changent heureusement un peu la donne. La photocopieuse est à disposition pour reproduire la donnée des tests, et pas seulement. Je vais faire bosser mes élèves jeudi et vendredi sur un court texte de Christian Bobin, une page A4 recto-verso, dont j’ai demandé cet après-midi 133 copies au secrétariat du lycée. Et ce texte, oui, je l’ai trouvé… sur internet. Et tout cela, tel que je le vois pour l’instant, pourrait donc changer rapidement. Ce n’est par exemple l’affaire que d’une seule génération avant que la plupart des professeurs aient l’accès et l’usage d’internet. Mais dans une telle perspective, on se doute que certaines questions politiques devront être soulevées, et devront l’être au plus vite, c’est-à-dire avant les prochaines élections présidentielles, dans trois ans. Ou avant que le président actuel ne parvienne à « réformer » la Constitution, comme il en a paraît-il l’intention, pour se permettre d’effectuer un troisième mandat.
Peut-être le tableau que je dresse ici paraîtra-t-il plutôt pessimiste, j’en conviens ! Mais cela n’est pas pour m’inquiéter : la vie est suffisamment optimiste pour l’infini… voire pour davantage encore ?!
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