Fin de bail pour une souris

18 novembre 2008

Il y a une souris chez moi. J’ai trouvé où elle logeait : quelques trous à la base du mur contre lequel est installé mon lit. En ce moment, il y a un bout de papier qui s’agite devant l’un de ces trous. Je suppose qu’elle le grignote. Pour s’en faire un nid ? C’est en tous cas par ce petit remue-ménage que j’ai découvert sa cachette. Et je ne sais que faire. D’elle. Ou peut-être de moi ? Cette nuit, elle s’est baladée un peu partout dans la pièce, me courant sur les nerfs, comme si je n’avais pas assez de l’humidité de mes cauchemars. Elle s’est mise en mouvement un peu après minuit. Mais jusque là je n’étais guère parvenu davantage à fermer l’œil : mes pensées d’un côté, très volages ce soir-là, obsolètes, érotiques, tortueuses, et de l’autre une sorte de cliquetis, comme un petit os qui se casse, et ce son revenait souvent, et on finit toujours par se dire qu’il y a du fait exprès dans cette manière de revenir aux moments les plus inopportuns, justement quand on allait s’endormir. Fatalement, je me suis levé. J’ai investigué : c’était le son que produisait un petit cafard pris dans une toile d’araignée. Je l’ai regardé un moment, à la lampe de poche, tandis que l’araignée lui tournait autour ; et puis je l’ai achevé ; non pas tellement par pitié que parce que ses velléités de résistance m’empêchaient de dormir. C’est un peu plus tard que ma souris s’est mise à l’ouvrage de sa petite administration. De mon côté, j’ai plusieurs options. Je veux dire plusieurs options dans la manière de m’en débarrasser. Il y a le coup de balais, comme avec la première souris, celle après qui j’ai couru armé à travers l’appartement, que j’ai fini par coincer dans une des deux pièces que je n’occupe pas, et vlan ! un gratte-papier de moins sur cette terre. Il y a ensuite la trappe, le mythique traquenard à fromage ; mais cette technique exige tout un matériel que je ne suis pas convaincu de pouvoir trouver ici, et je veux parler de la trappe, parce que concernant les appétits de ma colocatrice, j’ai pu constater qu’elle se satisfaisait très bien de chocolat, de petit beurre, de pain, de thé, etc. Car il faudra bien que j’en finisse, même s’il y a l’option conte de fée : je la prends, je l’embrasse, elle se transforme en princesse. Et la solution libidinale : elle se transforme en bonniche et vient dormir avec moi. Dernière option, boucher tous les trous, en espérant pour elle qu’il existe d’autres trous qui donnent sur l’extérieur de la maison. Et si c’est le cas, il me faudra de toute façon boucher les trous. Je ne tiens pas vraiment à assumer à moi seul la double vie de cet appartement. Les colocataires profiteurs, non merci. Et puis il y a aussi que ces trous m’angoissent, alors autant en finir, les boucher, taisez-vous. Qu’ils cessent de rendre poreuse la continuité de ma maison et de ma psyché. Un trou, on espère toujours pouvoir l’ouvrir et le fermer quand on en a besoin, comme la bouche, comme le trou du cul, il y a des incontinents des deux espèces, et il n’est guère plus agréable de se trouver dans la compagnie des premiers que des seconds. Le pire, ce sont les diarrhées avec spasme. Parce que le spasme, c’est de l’ouverture totalitaire, c’est de la fleur de douleur, ça s’ouvre et ça s’ouvre sur rien, quand vient le spasme c’est qu’il n’y a déjà plus rien à l’intérieur, et que le mince filet qui s’écoule au dehors semble juste devoir nous rappeler combien il n’y a plus rien à chier de notre être. On est suspendu à la douleur comme s’il n’y avait plus rien d’autre pour nous tenir en vie, et c’est ça qui est atroce, ce rien qui fait l’être, et qui nous soumet tangiblement à sa réalité. Mais voilà, le grignotement recommence, une souris ce n’est pas rien, et une nuit ça va suffire comme ça je crois, merci. Le papier s’agite un peu, se plie. Elle a du tirer un bon coup parce que le papier est presque entièrement entré dans le trou. Bouche-trou. J’ai toujours eu de l’antipathie pour ce que désigne cette expression. Des trous, il y en a partout, et avec un peu de mauvaise foi on pourrait presque en faire une métaphysique, du genre « les trous c’est la vie ». Et bref : c’est toujours la même histoire de déterminer quels sont les trous désirables, et quels sont ceux qui ne le sont pas. Dans une maison, il y a des trous comme les portes, les fenêtres, les trous des éviers et des chiottes, mais ce sont des trous voulus par l’homme, pour sa commodité. Tous les êtres vivants font des trous. On parle même de faire son trou pour dire se faire une place dans le monde. Mais j’ai vu cette nuit une caravane d’énormes cafards en train d’aller vers l’ouest du mur qui me fait face depuis mon lit : eux ne faisaient pas de trous, ils avançaient sur une surface. Et pourtant ! Cette surface creusait mon angoisse, parce qu’il aurait suffit à cette troupe merdeuse et grouillante de prendre le mur latéral pour se jeter sur moi. Toutes considérations qui me rendent actuellement fort peu disponible aux spéculations des Jaïnistes sur la réincarnation. Quand j’ai allumé la lumière, la vision a heureusement disparu, heureusement dis-je car j’aurais été en peine de résoudre pareille situation autrement qu’au lance-flamme, et je n’en avais pas à disposition. Mais l’idée me vient, maintenant que je suis un peu plus calme et presque rasséréné par un repas en compagnie du directeur de l’école et de sa charmante famille, que j’aurais pu aussi bien chanter, faute de flûte, pour emmener gentiment au diable cette noire cohorte de morpions. Oui, je suis allé manger. Du riz, quoi d’autre, voilà qui va en faire de la belle et solide colmatation somato-psychique. Il faut dire que je me suis fait porter pâle ce matin, justifiant mon absence par un problème intestinal, ce qui est tout à fait mensonger en regard de la densité de mes sels, mais guère moins qu’une sorte de vérité en regard de mes élucubrations nocturnes. Après le repas, nous avons parlé, si bien que j’ai pu m’assurer que j’avais toujours cette espèce de contrôle sur ma bouche auquel il m’arrive d’être persuadé d’avoir droit. Assis aux côtés de sa charmante épouse, Monsieur Faly dit oui à toutes mes initiatives : je vais maintenant animer des séances de conversation avec les instituteurs de l’école, et, chose incroyable, il existe des salles disponibles et même du matériel pour faire écouter de la musique à mes classes de philo. Monsieur Faly me dit aussi que, pour les souris, il faut boucher les trous, du moins s’il n’y en a pas trop, des trous, comme chez lui, où le plancher est percé de partout, c’est la meilleure solution. Monsieur Faly… on traduirait ça en français par Monsieur Content, et sa femme se moque de lui de temps en temps, parce que c’est vrai qu’il est trop gentil dans sa manière de présenter les hommes et leurs complications, au risque de glisser sur eux, de se prendre une perpendiculaire pour, finalement, se faire trouer quand même. Ils vont terriblement bien ensemble, Monsieur Faly et sa femme, comme une surface avec les lignes qui la rendent tangible, et permettent de ne pas se confondre avec des plans contraires. Un peu de joie au cœur donc, grâce à cette discussion, où nous avons aussi parlé de l’avenir de leurs fils, 13 ans, qu’ils aimeraient bien voir accomplir des études en Europe, mais les difficultés d’obtention des visas… De la joie pourtant, avec les sourires de Faliana, leur petite fille de dix ans qui m’ouvre le portail à chaque fois que je quitte leur maison, avec cette grâce moitié timide de qui a tellement envie d’apparaître et d’être ! De la joie encore grâce aux enfants dehors que j’ai vu s’amuser autour d’un mini-terrain de foot, tracé à même le sol, leurs doigts heurtant des joueurs déguisés en capsules de bière, coloriées et numérotées. Et vous, vous aviez déjà remarqué que « trou » en verlan ça donne « outre » ? De la vidange… au contenant, se retourner sur soi-même de temps en temps.

 

Publier un commentaire

You must be logged in to post a comment.