Solvitur ambulando

6 janvier 2009

C’est l’été, le trop plein été. La pluie déborde du couvercle gris, s’évade avec un empressement tel qu’on se dit qu’elle est en train de fuir quelque chose, qu’elle se jette contre la terre pour des raisons qui ne sont ni celles de la condensation ni celles de la gravité. « La vie bout et la ville brûle, et le ciel se résorbe en pluie », écrivait Artaud. Je m’abrite sous les arcades de l’avenue de l’Indépendance, construites du temps de la colonisation française, je me fraye un chemin pour poursuivre ma route, traverse en courant les morceaux de rues qui séparent ces tunnels, me faufile entre les gens, tantôt avec la vitesse adhésive du gecko, tantôt avec l’allure nonchalante du contemplatif. Je passe dans une agence de voyage où je réserve un billet aller-retour pour la Suisse. Parcours et destinations : sont-ce là deux sœurs qui s’engendrent l’une l’autre, et tantôt se dévorent ? Produire la clé de leur mélange : je tourne en rond sous une rangée d’arcade couleur crème, meurtries, sales, laisse vaquer mon regard vers la pluie, en longs rideaux de charbon dilué. Bientôt, installé contre un mur, je me suis mis à lire. Mais levant les yeux décidément trop souvent, je finis par laisser Bruce Chatwin de côté, sa couverture orange vif posée sur mes genoux comme une brique de méditation.

Le cahier noir, en écho, et le stylo qui glisse sur le papier, attirent bien vite trois gamins en guenilles, les pieds nus ; ils font un tableau tour à tour troublant et apaisant, mouvant, émouvant, et d’une immobilité attentive qui ouvre tout l’espace autour de ma main traçant sur le papier ces signes incompréhensibles. Leurs sourires vont plus loin que moi, ils passent derrière ma nuque, sous mon chapeau, foutent le camp, puis reviennent, cette petite boule rouge avec laquelle ils jouent et se promènent, entre les passants et les autres, ceux qui attendent que la pluie s’arrêtent pour reprendre leur route. Mais pourquoi attendre ? L’incendie terrestre n’est visiblement pas prêt de s’éteindre… On semble regarder, apprécier la fuite du ciel, avec le sentiment alors facile à étreindre que la route se poursuit dans notre immobilité. Il n’est plus nécessaire de se justifier pour s’arrêter et laisser le chemin devenir ce que nous sommes. La pluie, et avec elle tout ce qui dans notre perspective s’éclaire dans la perfection de son rythme, tourne en nous.

« Un manuel soufi, le Kashf-al-Mahjub, dit que, approchant de la fin de son périple, le derviche quitte l’état de cheminant pour devenir le Chemin ; autrement dit, un lieu par lequel quelque chose est en train de passer, et non plus un voyageur suivant sa propre volonté libre. »

Je dessine mentalement le Tao de Spinoza, et lui infuse quelques doses d’éternel retour du même. Une petite fille qui ne doit pas avoir quatre ans, mèches bouclées dressées sur sa petite tête, pull rouge par-dessous une chemise à carreaux bleus et blancs, par-dessous une robe bouffante de coton bleu, sur la poitrine de laquelle sont brodés trois poussins blancs… Ce genre de détail n’apporte rien de déterminant, mais je m’étais mis en tête de décrire les vêtements des gens abrités au même lieu que moi, et voilà qu’ils sont cinq gosses maintenant à me tourner autour. La fillette tend la main vers moi : l’aumône, mais elle ne fait pas l’aumône, elle gribouille un geste qu’elle a vu faire et dont elle ne connaît de toute évidence ni la portée ni le sens. Lorsque je fais non de la tête, ils se mettent tous les cinq à rire, singulièrement réjouis par ma participation, ce « non » qui est lui aussi instantanément devenu simulacre. Aucun ressentiment, aucuns jeu d’acteur, seulement la répétition innocente d’un geste par lequel nous migrons, l’espace de quelques instants. Bribes de perfection. Deux minutes plus tard, les voilà tous à me tendre la main, mais sur le tranchant cette fois-ci, et je serre doucement l’une après l’autre ces petites paumes, veloma, veloma, aurevoir… Les voilà partis. La pluie, elle, ne peut plus continuer de tomber, c’est devenu trop abstrait ; elle tombe, en eaux d’un autre temps, et les espaces se disjoignent pour mieux s’enchaîner.

Ils sont de plus en plus à tenter une sortie. D’autres font les cent pas sous les arcades, discutent, et regardent tomber, diluer, laver, irriguer, noyer. Quelques uns arrivent en courant, ou bien, résignés à l’humidité, d’un pas tranquille, nimbés d’une étrange soumission. Pour les vêtements : guère de différence avec l’Europe, si ce n’est la qualité discutable des coupes et des matériaux, et puis la crasse qu’arborent les plus pauvres comme un drapeau sur un navire sans mât, sans pont, sans coque, flottant à même la mer. Ce qui vient frapper dans ce paysage cependant c’est aussi la variété, du plus pauvre au plus riche, que l’on voit se côtoyer sur les catelles de satin sombre. Les habits trop larges, l’absence de volonté de style ; l’érotisme oublié du corps, qui n’en efface pas la sensualité brute, au contraire ; les chaussures trouées, les thongues ; les bonnets de douche en plastique fin que les femmes portent ici quand il pleut… tout ceci se signale au même titre que les jupes et tailleurs aux couleurs éclatantes, chaussures à talons, mocassins d’hommes d’affaire ou baskets, pour affaires d’un autre genre. De la provocatrice mise en valeur des jeunes courbes, à la recherche coquette et souvent fort imprudente qu’encouragent l’âge et parfois l’embonpoint ; du style banal des jeunes gens qui ne se sont pas encore placés dans un ordre social, à l’énergumène et à ses allures de danseur sur place ; toutes les gammes se jouent sur le clavier coloré d’une société malgache en pleine explosion démographique, jeune et parcourue de bambins et de nourrissons accrochés aux seins des femmes. Et puis — un instant, une vision — la souveraineté de la pluie : une jeune fille solitaire enveloppée dans un manteau sous lequel elle ne peut être que nue, non pas tant parce qu’on ne voit dépasser du cuir beige que la peau brune de ses jambes et de son cou, non, mais ce sont ses yeux qui donnent cette impression, toupilles figées par la vitesse, et la grâce de sa démarche en petits pas qui semblent à peine la retenir de tomber en avant dans la vie.

Face à ces flux et reflux d’étoffes arrachées au temps, je me questionne sur l’abandon des vêtements traditionnels ou locaux, sur cette uniformisation des devantures humaines. Magasins, musées, ateliers, discothèques, abris de cartons, autant de manières d’être à la rue. Mais surtout, autant de manières de poursuivre une fractale de la Création. Pour chacun, par chacun : une voie, un lotus dix mille fois brisés sur lui-même, parcourant l’espace ouvert et inviolable qui commence en-deçà des divinités élues par les hommes, et qui va jusqu’au moindre détail de l’apparence formelle et rythmique des choses, et plus loin encore. Chaque détail est d’une délicatesse extrême, mais sa répétition motivée rend l’ensemble à la fois plus dur et plus souple. La déculturation opérée au travers de la mondialisation ne ferait-elle pas alors grandir, pour l’instant indéfiniment, la possibilité de la culture ? Jusqu’au moment où l’humanité sera elle aussi arrivée à son agence de voyage, et aura pris un billet pour un nouvel ailleurs, un nouveau transport créateur de Même ? Le côté fallacieux de la chose serait de croire qu’il n’y a qu’à attendre. Mais le chemin passe aussi là où nous faisons le chemin.

Il pleut toujours et je vais changer d’endroit.

 

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