Ny Aïna

19 janvier 2009

Et j’ai enfoncé mes yeux dans cette tourbière de métal, pour découvrir que la vie n’avait laissé de mon être que ces deux ailes vitrifiées qu’il m’appartenait désormais de mettre en couleurs.

Ny… Aïna. Un vitrail. Traduire par la vie.

Était-ce le prénom d’une étudiante du lycée où j’enseignais ? Et son visage revenait à ma pensée, ses jolies lèvres étaient des cordes et son silence, il me ligotait, tandis que mon regard soudain revenait sur les cinq mois durant lesquels je ne l’avais qu’entraperçue, pour la voir à présent, se transformer, d’une enfant timide en la jeune fille rêveuse que je voyais à présent, et ces boucles de jasmin ondulé et ces chevilles fines, cette attente multicolore et le miel qui coulait de ses yeux, et faisaient comme un miroir où je voyais l’une des femmes que j’aurais été.

Ny Aïna… étais-tu le temps étais-tu cette journée qui avait uni ses mains en moi et délacé sa chevelure noire sur mon ventre ? Nous étions descendus sous la pluie à travers la ville, et partout des scintillements obliques nous réchauffaient les os. Le soleil en bout de course regardait sous les jupes des nuages, et nous dressait, dans une admiration discrète, hors de nous-mêmes. Le cinéma nous vit arriver, nous vit nous déguiser en salle obscure, nous prit dans ses rets et d’autres lumières prirent le relai du désir : nous avons vu La vie des autres nous l’avions vue et elle était troublante sur l’écran de l’Allemagne de l’Est comme dans les rues malgaches où d’autres acteurs oublient qu’ils ne jouent pas. S’il y avait eu des sous-titres, on aurait pu lire : « pendant ce temps, dehors, très loin, la nuit succédait au jour », tandis qu’à l’intérieur le film arrivait à son terme, bien qu’on ne le voulait plus voir finir ; et trop tôt dans la salle on ralluma les machines à éblouir les larmes. J’ouvris un parapluie, le temps du générique. Mais cela aussi dut prendre fin.

Le temps est arrêté. La vie des autres devenue la vie et d’autant plus imparable. Sous les arcades de l’avenue de l’Indépendance, des gens se préparent pour la nuit. Ils s’étendent sur les carrelages, enveloppés dans leurs couvertures, et tout ce qui existe autour d’eux s’unit dans les mêmes tons de bruns, de cendres. Sans malignité la nuit les souligne. Plus loin, tandis que nous marchons, des marchands de rue se signalent, braseros, brochettes, marmites, rhum et brassées de lune, pour un souper aux lampadaires dont la faible intensité lumineuse vibre sur les peaux brunes et désolidarise les chaussures du bitume. Flottements. Silhouettes. Nous marchons et les mendiants marchent avec nous, s’éclopent à nous suivre, à se serrer la ceinture du cœur. Ils glissent dans la nuit : enfants, femmes, femmes et nourrissons, perchés sur le larynx de la peur. La nuit-vie, la vie qui nuit et des lendemains, mais il n’y en aura pas pour tous. Je ne parle pas je ne dors pas je ne suis qu’un morceau de lumière égarée dans le temps, et le temps arrêté m’ignore et entend de loin ma supplique s’il me ressemble lorsque je marche aux côtés de ceux que je ne peux empêcher de s’échouer dans la nuit.

Il y avait un carrefour, nous avons pris à droite. Je me disais qu’il fallait prendre à gauche, je n’ai rien dis, maintenant nous revenons sur nos pas. Nous allons prendre à gauche. Carrefour. J’étais le dernier je suis le premier et j’avance, rien ne m’empêche et je me laisse porter je sens le temps qui veut reprendre son voyage à travers moi, refaire de moi un espace ; de jeu. Le temps, dans la vérité de cet instant, est une goutte d’eau, qui de loin, de très loin tombe et s’écrase, fraîche, contre ma peau, sur l’intérieur de mon poignet. Elle a trouvé le moyen d’atterrir à cet endroit précis alors que j’avais la main dans ma poche. Maintenant elle se creuse un chemin dans les nerfs étoilés de ma paume, l’artère cubitale est un esprit qui frémit, une sensibilité, un arc qui se tend et doucement ouvre sa bouche d’âme.

Les larmes que j’avais versées, je n’avais pas compris qu’elles étaient d’une rosée matinale. Les ombres qui courent, ne couraient pas autour de moi. La cruauté de la vie défenestrée leur sourit lorsque je les repousse hors de l’ombre. Et je l’entends, animer leurs ailes, le vitrail en miette et ses couleurs qui remontent vers la surface. A la crête des vagues, l’herbe pense. Qu’on prenne une brindille pour un arbre divin n’est qu’affaire de perspective.

 

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