A Monsieur Mathias,

Madagascar vous a adopté
A Ilampy comme professeur
Toujours vous êtes attentionné
Heureux aimable interlocuteur.
Il craint Dieu sans le montrer
Aide les gens en difficultés
Sérieusement vous êtes estimés !

“Que Dieu vous bénisse à jamais”

(de la part de… Madame Nivo, ce 22 mars 2009)

Ces paroles d’un morceau des Doors ouvrent ce qu’on pourrait sous-titrer ainsi : « histoire d’un homme ». Prologue. J’étais ce jeudi midi en train de manger à la table de M. Faly et de ses enfants, lorsque, grand et dégingandé pour l’occasion, a surgi l’un des chargés de cours du lycée, un homme habitant à une centaine de kilomètres de là et qui venait d’arriver par taxi-brousse. Nous, nous venions de déguster une bonne assiette de riz accompagné de breads et de viande hachée, nous nous étions désaltérés à grande lampée de ranovolo, devisant somme toute légèrement de choses et d’autres. L’homme qui arrive est d’une autre consistance. De toute évidence, il est soul. Et se montre rapidement agressif. M. Faly est gêné, ses enfants sont là, il se détourne et se refuse poliment à la conversation que souhaite engager le nouveau venu. Devrais-je lui donner un nom ? Non pas ce nom qu’il porte ici au jour le jour, on comprendra dans la suite en quoi cette précaution est nécessaire ; mais un nom qui convienne néanmoins. Je l’appellerai donc… Monsieur Lapin. Oui, cela conviendra. Monsieur Lapin est donc soul, il cherche l’attention de ses congénères humains, et sa détresse trop criante provoquant l’effet inverse de celui recherché, il développe des miasmes d’agressivité envers ses interlocuteurs. Il veut parler. Avec moi ? J’ai déjà eu l’occasion de m’entretenir quelques fois avec lui, mais évidemment, là, c’est autre chose. Quelque chose me dit que j’ai une carte à jouer. Je finis rapidement ma tranche d’ananas, et je l’emmène, loin, loin, loin, c’est-à-dire : juste là, dehors. Faliana et Jacquie qui nous suivent me demandent, mon futur interlocuteur ayant pris un peu d’avance sur moi, s’il est mamo… je réponds par un sourire, un signe de tête et un regard engageant à la discrétion. Monsieur Lapin se dirige en fait vers la pièce qu’il habite lorsqu’il est de passage à Ambatolampy. Sur l’un des deux lits, son colocataire, chargé de cours lui aussi, essaye de dormir. J’attrape l’oreille de Monsieur Lapin par quelques sons bien placés et l’invite à s’asseoir dehors, sur le perron.

Il commence à parler : la suspension de Madagascar annoncée par l’Union africaine cette semaine passe mal. Qui sont-ils pour donner des leçons de démocratie, les membres de cette « union » dont les trois quarts des pays sont gouvernés par des dictateurs ? J’acquiesce prudemment, sentant la rancœur percer à travers son ton de voix, ses mimiques. On lui a proposé trois fois de faire partie de l’équipe nationale de football, les trois fois il a refusé. Il y a du racisme dans ce milieu dit-il : plus on a la peau noire, mieux c’est ; ce présupposé que les noirs seraient plus résistants, plus athlétiques… Monsieur Lapin est un grand sportif. Il gesticule, s’encouble dans sa langue. Trop de choses veulent sortir en même temps de sa bouche, qui est grande, trop grande et fine comme une blessure dans ce visage d’enfant de 40 ans. Son teint, celui d’un Malgache des plateaux, et dans ses yeux, une fixité, un refuge de dureté. L’histoire d’un homme commence là. Avec son père. Son père mort il y a trois semaines, c’était le 4 mars, j’avais participé à la petite cérémonie de condoléances organisée dans le lycée. Quelques mots du proviseur, puis les personnes qui passent, passent, serrent sa main, passent son regard, et passent. Le fitiahavana traverse l’assemblée, à la fois amitié, concorde, solidarité. Maintenant les rôles sont inversés, je paie pour voir, avec un Monsieur Lapin dans sa fourrure de tristesse, les oreilles comme des épineux, la bouche sèche. Lorsque lui-même était âgé de huit ans, son père a quitté sa mère. Sur les 10 enfants qu’ils avaient eu ensemble, l’homme en prit deux avec lui, laissant les huit autres à la charge de cette femme qui ne recevra pour toute allocation de la part de son ex-mari qu’un montant dérisoire de 5000 FMG par mois, l’équivalent de 80 cts de francs suisses. Sentiment d’abandon. Et là-dessus se clôt le premier acte de l’histoire d’un homme.

Acte II. Après nous être déplacés à l’ombre des arbres et des oreilles indiscrètes, Monsieur Lapin parle de l’héritage que son père a laissé. Il n’a rien reçu. Rien. Rien. Rien… Le testament, voix d’outre-tombe. Le père de Monsieur Lapin a légué tous ses avoirs à sa seconde femme ainsi qu’aux enfants qu’il eut de cette dernière. J’écoute. Je suis une citadelle imprenable, la tour de Bouddha aux dix milles facettes de cristal. Monsieur Lapin plisse les yeux, sa voix devient suppliante, pitoyable. Il se retourne sur lui-même comme un mauvais diable, se détourne de moi pour pleurer, pleure, par sanglots étranglés, entre les fils où pend un peu de linge et le muret de pierre qui délimite une propriété. Il me donne une idée des avoirs de son père défunt : de la terre surtout, un grand domaine. Il crache de tristesse sur l’une de ses demi-sœurs, celle qui lui a dit que son père ne leur a rien laissé, à lui et à ses frères et sœurs, parce qu’ils auraient soi-disant essayés de l’empoisonner ; ce que Monsieur Lapin nie, la mort dans l’âme. Il me parle de ses trois enfants à lui, et des terres qu’il a commencé à acheter afin de pouvoir leur laisser un héritage. Il dit qu’il ne les abandonnera jamais. Il se ronge le sang, parle de colère, parle de haine, s’étrangle, se vide de ses organes sur une table d’onyx beaucoup trop blanche où le sang frappe la vue comme le soleil en pleine nuit. Lorsque je lui demande s’il a bu, il répond par la négative, il n’a bu qu’à la veille au soir ; avec j’imagine quelle ampleur pour être dans cet état-là à l’heure qu’il est. J’essaye de le faire crocher sur ce qui tient lieu dans son existence de volonté de vie : ses enfants, ce qu’il a préparé pour eux… Et son parcours qu’il me raconte, l’enfance difficile, la force de se débrouiller, la pauvreté, sa mère qui venait le chercher au lycée quand ses camarades profitaient d’un logement commun, ses études à l’Université, sa licence en histoire-géo, sa passion pour l’océanographie, les larmes qui ont coulé sur ses joues maintes et maintes fois pour adoucir la peine, fertiliser un peu ce noyau dur de la vie, et repartir, et construire malgré tout avec le souvenir obsédant de ce père, dont je sens qu’il espéra toute sa vie une reconnaissance. Father… yes son… I want to kill you. Son père n’a laissé qu’une seule chose le concernant, dans son testament : il y dit qu’il a mis Monsieur Lapin « à la plus haute position ». Il dit que c’est lui, le père, qui l’a mis, lui le fils, dans cette position qu’il est le seul à avoir atteint dans la famille, avoir un baccalauréat et une licence universitaire. Dernier geste d’un salaud, fin de l’acte II.

Dans l’acte III, le drame vire au cauchemar. Assis dans l’herbe, le dos appuyé contre le muret de pierres, Monsieur Lapin parle de quelque chose, quelque chose… qu’il n’a jamais dit à personne. L’étranger se regarde en lui-même et se demande ce qui appartient à l’homme et ce qui appartient à l’alcoolique. Mes oreilles percées laissent s’écouler sa voix : lorsqu’il me parle des grenades offensives qu’il a programmé d’acheter… lorsqu’il me raconte ce qu’il a « préparé »… Réunir sa belle-mère et ses enfants, pour les faire sauter, tous, les crever d’un coup. Ô solution miraculeuse et désespérée ! Mon oreille descend et descend, jusqu’à sa voix. En réponse, j’essaye tout d’abord de ne rien faire d’autre que lui rendre les conséquences probables d’un tel acte. L’enfermement, s’il est arrêté, par lequel il se retrouverait dans la position du père abandonnant de facto ses enfants. Ou, s’il n’est pas arrêté, cette haine contre le monde dont il dit être le porteur, comme d’un virus, se mettant à ronger le visage restant de sa vie, et risquant de se retourner définitivement contre lui. Puis : j’affirme qu’il a le choix. Sans en rien savoir. J’affirme pour faire loi. J’essaye de l’amener à se déprendre de l’impression de fatalité qu’engendre un plan mûrement préparé et qui n’attend que la main qui dégoupille, pour en finir. Mes affects me touchent maintenant que j’écris, mais alors j’étais calme, en résistance, en tension vers l’attention pure, mon ressentir branché sur ma pensée, un filtre ne laissant passer que les informations touchant à mon interlocuteur, analysant le contexte de notre discussion, le lycée, les élèves, essayant de cautériser à vitesse réelle, de pivoter plus vite qu’il ne changeait de posture, comme une proie que l’on a cessé de guetter pour lui faire comprendre qu’elle est de toute façon à notre merci. Cela n’en reste pas moins terrible. Je suis en face d’un homme qui dit ne plus se reconnaître lui-même, pleurant comme un enfant qui a même oublié comment l’on faisait pour chanter pour se rassurer un peu dans le noir. Je le convaincs de l’utilité de laisser tomber ses cours de l’après-midi, de prendre du repos, de s’occuper de lui. Nous tournons en cercles divergents convergents durant quelques minutes, jusqu’à ce qu’il accepte ma proposition. Il s’assure mille fois de ce que je vais dire au proviseur pour obtenir ce congé, veut se donner à voir sous le terme de « désarroi », surtout pas sous celui d’ivrogne. Je retourne voir M. Faly, lequel sait très bien à quoi s’en tenir. Compréhensif et sensible, tel que j’ai appris à le connaître. Mais la honte ne vole pas loin dans cette histoire, et ce d’autant que le système scolaire malgache est fortement basé sur la réputation des différents lycées. Au demeurant, il est étonné et satisfait que j’aie pu obtenir de Monsieur Lapin qu’il renonce à ses cours de l’après-midi. L’étranger, l’outsider, répondis-je, avait là une carte à jouer. La chose est convenue, ce dont j’informe celui qui erre maintenant dans le jardin. Il entre dans sa chambre. Et une bonne heure après le début de l’histoire, c’est la fin de l’acte III.

Je passe boire un café chez moi, lis un moment, puis rejoins M. Faly à la bibliothèque où nous devons trouver des livres pour les cours de renforcement que nous sommes en train d’organiser. A 16h, j’attends dans la cour de l’école que les professeurs se réunissent pour aller s’entraîner au basket. On pourrait appeler ça l’entracte. Les enfants ont presque fini de rejoindre leurs classes après la pause, quand j’aperçois Monsieur Lapin à l’autre bout du préau, titubant, suscitant rires gênés dans une atmosphère en flottement. Vraisemblablement, il a l’intention d’aller donner sa deuxième série de cours de l’après-midi, et je le vois trop tard pour réagir.

Acte IV, une heure plus tard, tandis que nous sommes en train de reprendre notre souffle après notre premier match profs-élèves : Monsieur Lapin ressurgit de son terrier, et, l’haleine puante d’alcool, vient au bord du terrain où j’échange quelques mots avec lui. Je lui avais fait promettre de ne pas boire ; de toute évidence quelque chose n’a pas encore donné le tour. Une fois de plus il semble avoir perdu son jeu, il erre sans cartes en main, et tente de nous faire croire qu’il est tout à fait capable de jouer au ballon, alors qu’il roule lui-même sans attaches terrestres.

L’épilogue, au lendemain matin, raconte comment Monsieur Lapin a parlé avec le proviseur le soir précédent, comment ce dernier a su le convaincre de laisser tomber ses intentions meurtrières, et, l’alcool semblant avoir fait son chemin hors de son corps, comment il aura semblé au narrateur quelque peu stabilisé et relevant d’une certaine gratitude envers les petites oreilles qui avaient su lui montrer comment se tenir mieux en équilibre sur ses deux jambes. Reste à espérer que nous n’apprenions pas la suite de cette histoire dans la rubrique des faits divers…

Les crêtes des rizières se teintent de jaune ces derniers temps. Une mer ensoleillée ondoyant sous le vent d’un milieu d’après-midi, et des silhouettes aperçues au milieu des vagues tandis que je traverse la vie sur le bord d’une route qui me connais. Je retrouve encore et encore ces odeurs, de charbon, de pourriture, mêlées à celles des corps, et, en ce moment, à celle des mandariniers, lourds de fruits au-dessus des flots verts. Depuis peu, leurs pyramides oranges s’érigent sur les marchés, côtoyant bananes, pommes, carottes, tomates et haricots, sausettes, ails, oignons. Juste en face, les pièces de viande pendent à ciel ouvert, emplissant l’air de mélodies physiques, entêtantes.

Je trouve du riz, des pâtes, des biscottes ou du pain dans l’une des épiceries où j’ai mes habitudes. Pour le beurre, il faut chercher un peu, mais il reste possible de s’en procurer. Des circuits parallèles se mettent en place. Le pays continue de s’appauvrir, c’est une évidence. Mais oui, la vie continue.

Les examens trimestriels de la semaine dernière corrigés, j’ai pu commencer à les rendre ce matin. Nombreux hors sujet, rectifications quant à la forme et quant au fond, ajustements. Certains de mes élèves m’étonnent par leur capacité à comprendre leurs erreurs. D’autres m’égarent par leurs bavardages d’adolescents, par leur manières de ne se sentir pas concernés. A côté de ça, discussions avec les professeurs, les surveillants, avec M. Faly, le proviseur de mon lycée, sur la situation politique, ou plutôt l’espèce de non-situation où pour l’instant nous avons tous un peu l’impression de nager. Je n’aurais jamais pensé que de tels événements puissent être tellement riches en affects, et tellement fatigants.

Les croyants appartenant à la FJKM se sentent blessés par l’arrestation et les mauvais traitements infligés la semaine dernière au chef de fil de leur église, par des soldats affiliés à l’opposition maintenant au pouvoir. Acte symbolique sans doute, mais était-il bien nécessaire ? On sent à certains carrefours se profiler une longue ligne de hontes et de vengeances. Des actions de prière sont entreprises.

Personne, pourtant, ne désire revenir en arrière.

Je parlais cet après-midi, dans notre atelier de conversation du mardi, avec une institutrice qui disait son envie de crier, simplement : crier. Ce ras-le-bol du cercle où semble enfermé le pays, comme condamné à revivre tous les dix ans les mêmes agitations et les mêmes privations. La tristesse parvient à peine à chuchoter du fond des gorges, et continue de nous écraser légèrement la cage thoracique. Et l’impuissance. Quand ce pays connaîtra-t-il une ère de justice ? Nos enfants ?… Combien de générations encore, avant que les mentalités se décident à changer ? Cette bêtise de la division en “habitants des côtes” et “habitants des haut-plateaux”. L’histoire de ce roi des Imerina qui avait amené les tribus à faire un pacte par lequel jamais plus elles ne se devraient se tirer dans les pattes.

Ce soir j’ai cuisiné des nouilles chinoises, agrémentées de carottes et de haricots coupés en dés, bouillon épicé, le tout servi dans une assiette à soupe avec quelques croûtons. Bon appétit très cher ! Merci très cher ! Je vais et viens dans cette solitude, entre mes cours, mon lit, mes repas, mes promenades, l’écriture et la musique, quelques films, visionnés ou produits, des projets, des rêves, et des manques, et des angoisses, des démangeaisons pour sûr, une cigarette en compagnie du jardinier, un salut, quelques mots, un sourire, des cigarettes, un verre de rhum ou de whisky, des bouquins, des souvenirs, tout ça.

Certaines nuits d’angoisse, elles sont nombreuses ces derniers temps, certains soirs de joie créatrice, certains matins qui s’élancent vers tout ce qui peut arriver, certains midis fatigués, vers quoi et comment repartir, et je m’attends pour ne pas perdre ma lyre, et pouvoir m’accompagner d’une chanson lorsque je sors dans le noir, de la vie, les yeux ouverts.

“Ton attention détermine ta réalité”. Ethique parfois difficile à tenir.

Je vous lis m’écrivant d’Europe, je réponds, et me voilà, écrivant, espérant l’interaction transcontinentale qui me mettra en mouvement dans cette dimension que je désire. Elle semble parfois m’oublier, et moi donc ? Mais l’idée du malheur ne m’intéresse guère. Décidément le monde qui court ne perd nullement son haleine.

Et nous continuons de dériver. Continue, et continue…

Il y a de cela une semaine, je faisais accomplir à mes élèves de français une dictée, valant pour note, d’un texte dont je leur avais, une semaine auparavant, donné les mots difficiles, les engageant à les mémoriser. Le résultat m’a surpris, et fasciné. Je n’arrive pas du tout à être désolé des 35 fautes qui situent approximativement la moyenne de la classe. Certains sont allés jusqu’à dépasser les 60 ; d’autres, peu nombreux, sont parvenus à en faire tout de même entre 25 et 15. Que faire ? Mais voyons déjà le texte en question, 1) dans sa version originale - c’est le dernier paragraphe du roman Les vagues écrit par Virginia Woolf - et 2) dans une version que j’ai recomposée avec les fautes les plus parlantes de ces jeunes gens.

1) Et en moi aussi, la marée monte. La vague se gonfle, elle se recourbe. Une fois de plus, je sens renaître en moi un nouveau désir ; sous moi quelque chose se redresse comme le cheval fier que son cavalier éperonne et retient tour à tour. Ô toi, ma monture, quel est l’ennemi que nous voyons s’avancer vers nous, en ce moment où tu frappes du sabot le pavé des rues ? C’est la Mort. La Mort est notre ennemi. C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme ceux d’un jeune homme, comme flottaient au vent les cheveux de Perceval galopant aux Indes. J’enfonce mes éperons dans les flancs de mon cheval. Invaincu, incapable de demander grâce, c’est contre toi que je m’élance, ô Mort.

Les vagues se brisent sur le rivage.

2) Et en mois aussi, la Marie monte. La vague se gonfle, elle se recouvre. Une foi de plus, je son remettre en moi un nouveau mesure ; sous moi quelque chose se regrêce comme le chevale fièvre que son travailler et couronne et routier tour à tour. Au toi, maman tire, quel est l’énemie que nous voyons s’avançer vers nous, en ce maman que tu frappe du chameau le pavé de rire ? C’est la mort. La mort est neutre énemie. C’est contre la montre que je chevosse, le pays eau claire et le cheveux flotont au vent comme se dans un homme, comme flotté avant le cheveux de père cheval galottant aux andes. Jean fonce mais je prend dans le plan de mon cheval. Un vaincu, un capable de demander grasse, se contre trois que je mélange, ou mange.

Le vage se prise sur le privage.

Ce que je trouve incroyable, c’est cette capacité à trouver du sens et du connu, même par bribes, par îlots ou par nuages, et d’essayer de recomposer un texte avec ça, malgré toutes les forces qui s’y opposent. Mon premier constat est que le texte était bien trop difficile pour leur niveau de français. Ma dictée fut pourtant d’une lenteur mémorable, je répétais trois fois chaque petit bout de phrase, en séparant et en articulant autant qu’il m’était possible, et mon second constat sera donc qu’il me faut à tous prix les faire travailler sur la phonétique du français, quitte à aller chercher du côté de la logopédie afin de trouver des exercices valables en ce domaine. De ces deux constats, j’ai pensé un moment ne pas compter cette dictée pour note, mais je n’en ferai rien. Mon sentiment est qu’un nombre de faute n’est effrayant que dans la mesure où on le présente comme tel, jugé par une note. Je vais donc adopter une échelle différenciée, afin de ne pas mettre de note en-dessous de 3, et situer la moyenne des élèves autour de 7. Et ce texte, pour difficile qu’il soit, devra être remis intégralement sur le métier à tisser, afin que nous en retirions le maximum de profit pour leur apprentissage.

L’essentiel de l’opération me paraît être de ne pas leur présenter la chose comme s’ils s’étaient trompés, mais au contraire comme s’ils avaient vu juste. Il faudrait juger de leur résultat non en fonction du texte initial, mais à partir des connaissances dont ils disposent pour retranscrire une voix.

Rapport à la situation politique malgache actuelle, même l’anarchie apparente de l’extérieur a un sens, pour autant que l’on sache écouter de manière immanente le cliqueti des aiguilles qui en dessinent la trame.

L’amorce d’un cours de philosophie expérimentale sur le thème de l’amour, this magic moment… Elle fut donnée par une réflexion autour de quelques proverbes, de là-bas et d’ici, et d’ailleurs, histoire d’en commencer une, justement, d’histoire, de nous donner quelques fils à suivre et à tisser ensemble, en se laissant le loisir d’aller et venir, de revenir sur nos pas, par monts et par vaux et par temps de soleil, par temps de pluie.
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Le premier proverbe, paraît-il, vient de Turquie : «  Pour l’amour d’une rose, le jardinier est le serviteur de mille épines. » Pourquoi celui-ci en premier ? Que répondre, je n’ai choisi que sur l’instant. La rose, à première vue, figure la femme, et le jardinier figurerait l’homme, mais ne peut-on inverser cette apparence ? Certainement. A vrai dire, nous tournons les mots selon nos désirs. La rose ne figure-t-elle pas la relation ? Et l’amour est un jardin, où l’homme et la femme se cultivent l’un l’autre. La relation entre-eux-deux est un devenir-ensemble qui les voit à la fois séparés et unis… transformation. Sous ce front de fusion, quatre yeux deviennent créateurs, qui font toute la différence. Eux deux et la relation qui font trois, le trois dans le quatre de leurs lèvres, le sept du deux fois trois plus un, porté à l’infini de l’incandescence. Commencements.
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Sous ce front de fusion comme sous les vignes d’un portique, d’une entrée en matière : séduction. Et pour ma part je fais une différence entre « drague » et « séduction » : nous ne parlons pas de tombeurs, de playboys, de femmes fatales, nous parlons de la séduction qui saisit autant celui qui séduit que celle qu’il veut séduire, et inversement ; nous parlons d’un saisissement amoureux, pas de tueurs en série, bien qu’eux aussi tombent amoureux, et il serait intéressant de savoir comment — tombent sous cette force où le monde et la volonté fusionnent et font le fondement de toute histoire, au sens humain.
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« Un seul frôlement de manche suffit à faire naître l’amour ». Comment dit-on je t’aime en japonais ? Je passe aux côtés de ces jeunes gens, et les frôle, illustrant ce vocable. A quoi cela vous fait-il penser ? Qu’est-ce que l’amour, s’il suffit d’un frôlement pour le faire naître ? Frôlement de nerfs, d’yeux, frôlement de peaux, et savez-vous l’importance de la peau dans une relation ? Il est des peaux qui se conviennent, qui s’interpellent et s’appellent, des peaux qui se veulent, ti voglio bene amore, les manches larges d’une tunique japonaise, ou le regard timide, à peine humide d’une femme émue, et le sabre qui glisse entre les boutons de toutes les chemises du monde, décachetant les enveloppes des amoureux et laissant se rejoindre la peau tendue de leurs bustes. Il y a des mots et de la culture dans l’amour, dans la façon d’aimer, mais les sens en sont partout le milieu privilégié : « l’amour est aveugle, il faut donc toucher », disent les Brésiliens. Il y a bien des manières d’aimer et d’être aimé, de toucher, d’être touché ; mais c’est d’abord dans la sensation, mêlée au sentiment de l’être, naissant de frottements à peine perceptibles, que l’amour s’allume, comme il y a ensuite des éthiques, voire des morales qui, trop visibles, ternissent la lumière de ce dieu caché.
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Proverbes malagasy, mes élèves ont compris le battement d’aile du papillon. Ils me traduisent ces paroles : « L’amour est plus important que la confiance et l’espérance ». Ce que cela veut dire ? Pourquoi l’amour serait-il premier sur la confiance, l’espérance ? Parce que, lorsque l’amour existe, il n’est besoin ni de l’une ni de l’autre. Elles expriment un amour qui n’est pas, pas encore, ou qui a été, qui n’est plus le foyer débordant mais l’ombre d’une main qu’on ne voit plus, mais le premier flocon du froid. Confiance et espérance sont deux béquilles de l’amour, lorsque celui-ci est blessé, ou incomplet. Toutes deux expriment un manque, mais l’amour, dans sa plénitude… n’a que faire d’être complet ou incomplet, plein ou vide, parce qu’il fait incessamment jouer ces souffles dans tout cet être qu’il dégage de la matière inerte. Et ce n’est tellement pas la question de la proximité corporelle, qu’on soit proche ou lointain, mais c’est peut-être une autre histoire…
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Pause, quelques instants suspendus entre ici et nulle part. J’ai besoin de ressentir, de reprendre mon souffle…
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« L’amour est comme le feu, si on joue avec, on se brûle ». Proverbe malagasy qu’on retrouve sans doute dans un grand nombre de cultures, pour ne pas dire dans toutes. Ce caractère igné du sentiment amoureux, sa volatilité, ses dangers, la prudence qu’il y faut parfois, mais ce qu’il faut oser aussi dans le feu. Ce jeu trop sérieux pour être pris au sérieux. Cette folie qui nous tient pieds et points liés par devers nous pour nous permettre de découvrir ces raisons que la raison ignore. Vous voyez, l’amour, c’est toujours ce qui commence à exister, maintenant, et… maintenant, et… maintenant, et…
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Ce proverbe inventé par un élève : « L’amour est un labyrinthe, où lorsqu’on entre on se perd », oui, c’est ça ! Oui et on pourrait le retourner, répondis-je à la rivière, le tourner ainsi : « L’amour est un labyrinthe, où une fois entré l’on se trouve. » Doux instants de stupéfaction. Nous y sommes… où donc ? Non non, c’est quand qu’il faut demander ! Mais… comment se trouve-t-on dans l’amour ?…
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Mais c’est bientôt l’heure déjà, le gong va sonner, et finissons, alors, mais sur la possibilité de continuer à l’infini ce dialogue, ce multilogue de désirs, d’âmes, d’expériences au présent qui façonnent nos corps et nos élans. « Amoureux est celui qui, en courant dans la neige, n’y laisse pas la trace de ses pas. » Très beau proverbe, tendre, précis. Mais… qu’est-ce que la neige ? Car ils n’ont jamais vu de neige, ils n’ont jamais senti la blancheur immaculée recouvrir les prés et les routes, les herbes, les pierres, l’hiver préparant la terre à de nouveaux reliefs printaniers, et laisser au regard le sentiment que n’importe quoi pourra être dessiné sur cette étendue, qu’il pourra y aboucher sa vie, s’en pénétrer, et ressentir la lumière infiniment reconduite dans ce dédale de virginités. La lumière, la possibilité de toutes les couleurs. Oui, la neige… L’amoureuse, l’amoureux s’y élancent, ils courent, pleins d’ardeurs, mais n’y laissent pas la trace de leurs pas ; ne la marquent de regrets, ni de reproches. Leur mémoire même est perpétuelle remise en jeu. L’innocence du sentiment amoureux.

Au revoir, aurore

4 mars 2009

Exercice d’expression orale. Les élèves se sont numérotés de 1 à 6, et apprendront par cœur leur partition pour la semaine prochaine. Je vais essayer de filmer ça…

1 : Bonjour !

2 : Bonjour.

3 : Bonjour ?

4 : Bonjour !

5 : Bonjour…

6 : Quelle heure est-il ?

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1 : Avez-vous vu

3 : comme le soleil

2 : brille dans le ciel

5 : cet après-midi,

4 : l’avez-vous vu

6 : dans le ciel nu et gris ?

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3 : Comment serait-il gris

2 : si le soleil y brille ?

1 : Le ciel doit être bleu,

5 : il est gris quand il pleut,

6 : à moins qu’il ne soit partagé

4 : en zones de silence et de bruit ?

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5 : Je ne comprends pas,

4 : j’ai tout compris.

1 : Qu’y a-t-il à comprendre ?

2 : Que le ciel est d’azur et de cendre ?

6 : Ce n’est pourtant pas difficile à entendre.

3 : Il n’y a qu’à regarder, dehors,

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2 : lorsqu’on a sommeil,

3 : avec les oreilles,

4 : avec les yeux du cœur,

5 : du corps qui rit, qui pleure

6 : et qui sourit

1 : d’être entier dans la nuit.

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6 : Car la nuit tous les chats sont

2 : gris, mais le ciel plein d’étoile

5 : est bleu, et les souris dansent

3 : comme des flèches de silence

1 : déchirant les aurores boréales

4 : qui sont le rideau jeté sur cette scène.

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6 : Au revoir…

5 : Au revoir ?

4 : Bonjour.

3 : Au revoir !

2 : Au revoir

1 : aurore.

Ce que peut un corps

2 mars 2009

« L’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses et d’autant plus apte que son corps peut être disposé d’un plus grand nombre de façons. »

Spinoza, dans l’Ethique (livre II, proposition 14), dit ici tout ce que j’ai envie de dire aujourd’hui. Comment, en bougeant, en écoutant de la musique, en participant à des manifestations, en vivant, avec soi, avec d’autres, en parcourant la terre, l’on devient apte à percevoir un plus grand nombre de choses. De retour à Madagascar depuis une semaine et demi, après deux semaines passées en Suisse, auprès de mes parents, de mes amis, avec Géraldine, deux semaines où j’ai pu rendre visite à quelques uns de mes personnages préférés dans cette étrange histoire qui se passe à l’autre bout d’un monde…

Après avoir demandé aux élèves de mes deux classes de philo d’inscrire au tableau des propositions de sujets sur lesquels ils auraient envie de travailler, nous avons voté, et, dans les deux classes, c’est « l’amour » qui l’a emporté haut la main. Suivi dans l’une par « la danse », dans l’autre par « le comportement ». Spinoza n’est-il pas, plus que jamais, d’actualité ? Comme je ne souhaitais pas traiter le même sujet avec les deux classes en même temps, j’ai retenu l’amour pour la 1ère S et la danse pour la 1ère L, après quoi nous inverserons, avec toutes les variations et réinventions qui s’imposeront.

Ce que peut un corps : l’intuition de l’autre, les positions sexuelles, éthiques et comportements de l’amour humain, relation du corps et de l’esprit, l’âme, relation d’un corps avec un autre corps, avec dix mille corps, avec sept milliards de corps si une telle chose est possible, philosopher comme on rêve, philosopher comme un somnambule, aimer comme aiment les myriades, les myriades de fleurs, les myriades d’assassins, de dieux, comme aiment les pierres et le fin corail illuminant les ténèbres… dansons, oui : encore une fois je vous prie !