Vers le sud de l’univers
24 mars 2009
Les crêtes des rizières se teintent de jaune ces derniers temps. Une mer ensoleillée ondoyant sous le vent d’un milieu d’après-midi, et des silhouettes aperçues au milieu des vagues tandis que je traverse la vie sur le bord d’une route qui me connais. Je retrouve encore et encore ces odeurs, de charbon, de pourriture, mêlées à celles des corps, et, en ce moment, à celle des mandariniers, lourds de fruits au-dessus des flots verts. Depuis peu, leurs pyramides oranges s’érigent sur les marchés, côtoyant bananes, pommes, carottes, tomates et haricots, sausettes, ails, oignons. Juste en face, les pièces de viande pendent à ciel ouvert, emplissant l’air de mélodies physiques, entêtantes.
Je trouve du riz, des pâtes, des biscottes ou du pain dans l’une des épiceries où j’ai mes habitudes. Pour le beurre, il faut chercher un peu, mais il reste possible de s’en procurer. Des circuits parallèles se mettent en place. Le pays continue de s’appauvrir, c’est une évidence. Mais oui, la vie continue.
Les examens trimestriels de la semaine dernière corrigés, j’ai pu commencer à les rendre ce matin. Nombreux hors sujet, rectifications quant à la forme et quant au fond, ajustements. Certains de mes élèves m’étonnent par leur capacité à comprendre leurs erreurs. D’autres m’égarent par leurs bavardages d’adolescents, par leur manières de ne se sentir pas concernés. A côté de ça, discussions avec les professeurs, les surveillants, avec M. Faly, le proviseur de mon lycée, sur la situation politique, ou plutôt l’espèce de non-situation où pour l’instant nous avons tous un peu l’impression de nager. Je n’aurais jamais pensé que de tels événements puissent être tellement riches en affects, et tellement fatigants.
Les croyants appartenant à la FJKM se sentent blessés par l’arrestation et les mauvais traitements infligés la semaine dernière au chef de fil de leur église, par des soldats affiliés à l’opposition maintenant au pouvoir. Acte symbolique sans doute, mais était-il bien nécessaire ? On sent à certains carrefours se profiler une longue ligne de hontes et de vengeances. Des actions de prière sont entreprises.
Personne, pourtant, ne désire revenir en arrière.
Je parlais cet après-midi, dans notre atelier de conversation du mardi, avec une institutrice qui disait son envie de crier, simplement : crier. Ce ras-le-bol du cercle où semble enfermé le pays, comme condamné à revivre tous les dix ans les mêmes agitations et les mêmes privations. La tristesse parvient à peine à chuchoter du fond des gorges, et continue de nous écraser légèrement la cage thoracique. Et l’impuissance. Quand ce pays connaîtra-t-il une ère de justice ? Nos enfants ?… Combien de générations encore, avant que les mentalités se décident à changer ? Cette bêtise de la division en “habitants des côtes” et “habitants des haut-plateaux”. L’histoire de ce roi des Imerina qui avait amené les tribus à faire un pacte par lequel jamais plus elles ne se devraient se tirer dans les pattes.
Ce soir j’ai cuisiné des nouilles chinoises, agrémentées de carottes et de haricots coupés en dés, bouillon épicé, le tout servi dans une assiette à soupe avec quelques croûtons. Bon appétit très cher ! Merci très cher ! Je vais et viens dans cette solitude, entre mes cours, mon lit, mes repas, mes promenades, l’écriture et la musique, quelques films, visionnés ou produits, des projets, des rêves, et des manques, et des angoisses, des démangeaisons pour sûr, une cigarette en compagnie du jardinier, un salut, quelques mots, un sourire, des cigarettes, un verre de rhum ou de whisky, des bouquins, des souvenirs, tout ça.
Certaines nuits d’angoisse, elles sont nombreuses ces derniers temps, certains soirs de joie créatrice, certains matins qui s’élancent vers tout ce qui peut arriver, certains midis fatigués, vers quoi et comment repartir, et je m’attends pour ne pas perdre ma lyre, et pouvoir m’accompagner d’une chanson lorsque je sors dans le noir, de la vie, les yeux ouverts.
“Ton attention détermine ta réalité”. Ethique parfois difficile à tenir.
Je vous lis m’écrivant d’Europe, je réponds, et me voilà, écrivant, espérant l’interaction transcontinentale qui me mettra en mouvement dans cette dimension que je désire. Elle semble parfois m’oublier, et moi donc ? Mais l’idée du malheur ne m’intéresse guère. Décidément le monde qui court ne perd nullement son haleine.
Et nous continuons de dériver. Continue, et continue…
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