And all the children are insane
28 mars 2009
Ces paroles d’un morceau des Doors ouvrent ce qu’on pourrait sous-titrer ainsi : « histoire d’un homme ». Prologue. J’étais ce jeudi midi en train de manger à la table de M. Faly et de ses enfants, lorsque, grand et dégingandé pour l’occasion, a surgi l’un des chargés de cours du lycée, un homme habitant à une centaine de kilomètres de là et qui venait d’arriver par taxi-brousse. Nous, nous venions de déguster une bonne assiette de riz accompagné de breads et de viande hachée, nous nous étions désaltérés à grande lampée de ranovolo, devisant somme toute légèrement de choses et d’autres. L’homme qui arrive est d’une autre consistance. De toute évidence, il est soul. Et se montre rapidement agressif. M. Faly est gêné, ses enfants sont là, il se détourne et se refuse poliment à la conversation que souhaite engager le nouveau venu. Devrais-je lui donner un nom ? Non pas ce nom qu’il porte ici au jour le jour, on comprendra dans la suite en quoi cette précaution est nécessaire ; mais un nom qui convienne néanmoins. Je l’appellerai donc… Monsieur Lapin. Oui, cela conviendra. Monsieur Lapin est donc soul, il cherche l’attention de ses congénères humains, et sa détresse trop criante provoquant l’effet inverse de celui recherché, il développe des miasmes d’agressivité envers ses interlocuteurs. Il veut parler. Avec moi ? J’ai déjà eu l’occasion de m’entretenir quelques fois avec lui, mais évidemment, là, c’est autre chose. Quelque chose me dit que j’ai une carte à jouer. Je finis rapidement ma tranche d’ananas, et je l’emmène, loin, loin, loin, c’est-à-dire : juste là, dehors. Faliana et Jacquie qui nous suivent me demandent, mon futur interlocuteur ayant pris un peu d’avance sur moi, s’il est mamo… je réponds par un sourire, un signe de tête et un regard engageant à la discrétion. Monsieur Lapin se dirige en fait vers la pièce qu’il habite lorsqu’il est de passage à Ambatolampy. Sur l’un des deux lits, son colocataire, chargé de cours lui aussi, essaye de dormir. J’attrape l’oreille de Monsieur Lapin par quelques sons bien placés et l’invite à s’asseoir dehors, sur le perron.
Il commence à parler : la suspension de Madagascar annoncée par l’Union africaine cette semaine passe mal. Qui sont-ils pour donner des leçons de démocratie, les membres de cette « union » dont les trois quarts des pays sont gouvernés par des dictateurs ? J’acquiesce prudemment, sentant la rancœur percer à travers son ton de voix, ses mimiques. On lui a proposé trois fois de faire partie de l’équipe nationale de football, les trois fois il a refusé. Il y a du racisme dans ce milieu dit-il : plus on a la peau noire, mieux c’est ; ce présupposé que les noirs seraient plus résistants, plus athlétiques… Monsieur Lapin est un grand sportif. Il gesticule, s’encouble dans sa langue. Trop de choses veulent sortir en même temps de sa bouche, qui est grande, trop grande et fine comme une blessure dans ce visage d’enfant de 40 ans. Son teint, celui d’un Malgache des plateaux, et dans ses yeux, une fixité, un refuge de dureté. L’histoire d’un homme commence là. Avec son père. Son père mort il y a trois semaines, c’était le 4 mars, j’avais participé à la petite cérémonie de condoléances organisée dans le lycée. Quelques mots du proviseur, puis les personnes qui passent, passent, serrent sa main, passent son regard, et passent. Le fitiahavana traverse l’assemblée, à la fois amitié, concorde, solidarité. Maintenant les rôles sont inversés, je paie pour voir, avec un Monsieur Lapin dans sa fourrure de tristesse, les oreilles comme des épineux, la bouche sèche. Lorsque lui-même était âgé de huit ans, son père a quitté sa mère. Sur les 10 enfants qu’ils avaient eu ensemble, l’homme en prit deux avec lui, laissant les huit autres à la charge de cette femme qui ne recevra pour toute allocation de la part de son ex-mari qu’un montant dérisoire de 5000 FMG par mois, l’équivalent de 80 cts de francs suisses. Sentiment d’abandon. Et là-dessus se clôt le premier acte de l’histoire d’un homme.
Acte II. Après nous être déplacés à l’ombre des arbres et des oreilles indiscrètes, Monsieur Lapin parle de l’héritage que son père a laissé. Il n’a rien reçu. Rien. Rien. Rien… Le testament, voix d’outre-tombe. Le père de Monsieur Lapin a légué tous ses avoirs à sa seconde femme ainsi qu’aux enfants qu’il eut de cette dernière. J’écoute. Je suis une citadelle imprenable, la tour de Bouddha aux dix milles facettes de cristal. Monsieur Lapin plisse les yeux, sa voix devient suppliante, pitoyable. Il se retourne sur lui-même comme un mauvais diable, se détourne de moi pour pleurer, pleure, par sanglots étranglés, entre les fils où pend un peu de linge et le muret de pierre qui délimite une propriété. Il me donne une idée des avoirs de son père défunt : de la terre surtout, un grand domaine. Il crache de tristesse sur l’une de ses demi-sœurs, celle qui lui a dit que son père ne leur a rien laissé, à lui et à ses frères et sœurs, parce qu’ils auraient soi-disant essayés de l’empoisonner ; ce que Monsieur Lapin nie, la mort dans l’âme. Il me parle de ses trois enfants à lui, et des terres qu’il a commencé à acheter afin de pouvoir leur laisser un héritage. Il dit qu’il ne les abandonnera jamais. Il se ronge le sang, parle de colère, parle de haine, s’étrangle, se vide de ses organes sur une table d’onyx beaucoup trop blanche où le sang frappe la vue comme le soleil en pleine nuit. Lorsque je lui demande s’il a bu, il répond par la négative, il n’a bu qu’à la veille au soir ; avec j’imagine quelle ampleur pour être dans cet état-là à l’heure qu’il est. J’essaye de le faire crocher sur ce qui tient lieu dans son existence de volonté de vie : ses enfants, ce qu’il a préparé pour eux… Et son parcours qu’il me raconte, l’enfance difficile, la force de se débrouiller, la pauvreté, sa mère qui venait le chercher au lycée quand ses camarades profitaient d’un logement commun, ses études à l’Université, sa licence en histoire-géo, sa passion pour l’océanographie, les larmes qui ont coulé sur ses joues maintes et maintes fois pour adoucir la peine, fertiliser un peu ce noyau dur de la vie, et repartir, et construire malgré tout avec le souvenir obsédant de ce père, dont je sens qu’il espéra toute sa vie une reconnaissance. Father… yes son… I want to kill you. Son père n’a laissé qu’une seule chose le concernant, dans son testament : il y dit qu’il a mis Monsieur Lapin « à la plus haute position ». Il dit que c’est lui, le père, qui l’a mis, lui le fils, dans cette position qu’il est le seul à avoir atteint dans la famille, avoir un baccalauréat et une licence universitaire. Dernier geste d’un salaud, fin de l’acte II.
Dans l’acte III, le drame vire au cauchemar. Assis dans l’herbe, le dos appuyé contre le muret de pierres, Monsieur Lapin parle de quelque chose, quelque chose… qu’il n’a jamais dit à personne. L’étranger se regarde en lui-même et se demande ce qui appartient à l’homme et ce qui appartient à l’alcoolique. Mes oreilles percées laissent s’écouler sa voix : lorsqu’il me parle des grenades offensives qu’il a programmé d’acheter… lorsqu’il me raconte ce qu’il a « préparé »… Réunir sa belle-mère et ses enfants, pour les faire sauter, tous, les crever d’un coup. Ô solution miraculeuse et désespérée ! Mon oreille descend et descend, jusqu’à sa voix. En réponse, j’essaye tout d’abord de ne rien faire d’autre que lui rendre les conséquences probables d’un tel acte. L’enfermement, s’il est arrêté, par lequel il se retrouverait dans la position du père abandonnant de facto ses enfants. Ou, s’il n’est pas arrêté, cette haine contre le monde dont il dit être le porteur, comme d’un virus, se mettant à ronger le visage restant de sa vie, et risquant de se retourner définitivement contre lui. Puis : j’affirme qu’il a le choix. Sans en rien savoir. J’affirme pour faire loi. J’essaye de l’amener à se déprendre de l’impression de fatalité qu’engendre un plan mûrement préparé et qui n’attend que la main qui dégoupille, pour en finir. Mes affects me touchent maintenant que j’écris, mais alors j’étais calme, en résistance, en tension vers l’attention pure, mon ressentir branché sur ma pensée, un filtre ne laissant passer que les informations touchant à mon interlocuteur, analysant le contexte de notre discussion, le lycée, les élèves, essayant de cautériser à vitesse réelle, de pivoter plus vite qu’il ne changeait de posture, comme une proie que l’on a cessé de guetter pour lui faire comprendre qu’elle est de toute façon à notre merci. Cela n’en reste pas moins terrible. Je suis en face d’un homme qui dit ne plus se reconnaître lui-même, pleurant comme un enfant qui a même oublié comment l’on faisait pour chanter pour se rassurer un peu dans le noir. Je le convaincs de l’utilité de laisser tomber ses cours de l’après-midi, de prendre du repos, de s’occuper de lui. Nous tournons en cercles divergents convergents durant quelques minutes, jusqu’à ce qu’il accepte ma proposition. Il s’assure mille fois de ce que je vais dire au proviseur pour obtenir ce congé, veut se donner à voir sous le terme de « désarroi », surtout pas sous celui d’ivrogne. Je retourne voir M. Faly, lequel sait très bien à quoi s’en tenir. Compréhensif et sensible, tel que j’ai appris à le connaître. Mais la honte ne vole pas loin dans cette histoire, et ce d’autant que le système scolaire malgache est fortement basé sur la réputation des différents lycées. Au demeurant, il est étonné et satisfait que j’aie pu obtenir de Monsieur Lapin qu’il renonce à ses cours de l’après-midi. L’étranger, l’outsider, répondis-je, avait là une carte à jouer. La chose est convenue, ce dont j’informe celui qui erre maintenant dans le jardin. Il entre dans sa chambre. Et une bonne heure après le début de l’histoire, c’est la fin de l’acte III.
Je passe boire un café chez moi, lis un moment, puis rejoins M. Faly à la bibliothèque où nous devons trouver des livres pour les cours de renforcement que nous sommes en train d’organiser. A 16h, j’attends dans la cour de l’école que les professeurs se réunissent pour aller s’entraîner au basket. On pourrait appeler ça l’entracte. Les enfants ont presque fini de rejoindre leurs classes après la pause, quand j’aperçois Monsieur Lapin à l’autre bout du préau, titubant, suscitant rires gênés dans une atmosphère en flottement. Vraisemblablement, il a l’intention d’aller donner sa deuxième série de cours de l’après-midi, et je le vois trop tard pour réagir.
Acte IV, une heure plus tard, tandis que nous sommes en train de reprendre notre souffle après notre premier match profs-élèves : Monsieur Lapin ressurgit de son terrier, et, l’haleine puante d’alcool, vient au bord du terrain où j’échange quelques mots avec lui. Je lui avais fait promettre de ne pas boire ; de toute évidence quelque chose n’a pas encore donné le tour. Une fois de plus il semble avoir perdu son jeu, il erre sans cartes en main, et tente de nous faire croire qu’il est tout à fait capable de jouer au ballon, alors qu’il roule lui-même sans attaches terrestres.
L’épilogue, au lendemain matin, raconte comment Monsieur Lapin a parlé avec le proviseur le soir précédent, comment ce dernier a su le convaincre de laisser tomber ses intentions meurtrières, et, l’alcool semblant avoir fait son chemin hors de son corps, comment il aura semblé au narrateur quelque peu stabilisé et relevant d’une certaine gratitude envers les petites oreilles qui avaient su lui montrer comment se tenir mieux en équilibre sur ses deux jambes. Reste à espérer que nous n’apprenions pas la suite de cette histoire dans la rubrique des faits divers…
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