Aux cœurs distants
30 avril 2009
La parole sembla suffire quelques temps. Et puis… elle ne suffit plus. Le sens perd peu à peu de sa portée, et bientôt ce sont davantage les sons qui portent, et on voudrait alors n’être plus que son… n’être plus que son et traverser enfin cette étendue. Et encore, dira-t-on, un son décomposé, recomposé, d’un ordinateur jusqu’à un téléphone cellulaire, mais qu’importe : quelque chose passe. Tout comme dans la lettre écrite, le papier, l’encre et le dessin de plume, deviennent peu à peu plus importants que les mots. Plus tard, l’on se rend compte que même là, en fait, ce n’est pas du son qui passe, c’est autre chose, dans le son… la matérialité… de quelque chose d’immatériel ? Quelque chose de certes raréfié, ténu, et qu’on ne m’entendrait pas prononcer, et qu’on ne verrait pas se dessiner sur mon visage ni sur mon corps. Qu’on pourrait peut-être sentir, si l’on était lové, vraiment tout contre moi. Cela se passe entre ma tête et mes pieds, et je sais l’endroit précis de l’encoche.
Dans le transport des ombres
26 avril 2009
Un homme, le dos appuyé contre le bord de la fenêtre, parle d’amour et d’économie, de mariage, de sexe. Dans sa tête s’allient le Zen et la volonté de puissance… Et je me reprends en passager. Syrinx et tambours éclaircissent l’air autour de ses tempes tandis qu’il plaque ses accords sur la harpe.

Aloaka, l’ombre, l’ombre fraîche, entrouverte par les montagnes sur le dessin du fleuve, et deux pirogues qui glissent sur les eaux brunes. Au milieu de chacune d’elles, deux passagers, et à leurs extrémités, deux rameurs, les bras unis et continués par leurs pagaies de palissandre. Tous entendent l’eau porter plus loin leurs obscurités, traces aussitôt intégrées par le fleuve ; et c’est peut-être pour cela qu’ils chantent, les piroguiers, entre Miandrivazo et Antsiraraka, engendrant un chemin étoilé de notes et de noms qui constellent l’espace fuyant de cette grande rivière, la Tsiribihina. Ils ont une origine et ils ont une destination, l’un d’eux se trouve à l’avant, l’autre à l’arrière de la pirogue, tissant un corps de chant à ces embarcations, qui entraîne à comprendre ce mouvement non comme un trait tiré sur une carte, mais comme un segment qui se déplace le long d’une ligne infinie. Deux jours… L’éphémère est notre temps, et temps plus dense d’avoir gagné cette dimension supplémentaire. Le Même dans la changeante allure du destin, les doigts et les notes projetées portant à l’émulsion des couleurs.
Un homme, le bras appuyé contre le bord de la fenêtre : Antananarivo est encore cette ville assiégée lorsque je la traverse en taxi. Le jardin d’Ambohijatovo, à force d’être piétiné par les manifestants d’un bord à l’autre, ressemble à un désert miniature. Trois camions stationnent ce samedi à l’entrée du parc, bourrés de jeunes militaires, mitraillette à la main. Plus loin, des groupes de gens font la queue devant les lieux où des produits de premières nécessités sont distribués à bas prix. Le beurre, le lait, apparaissent par intermittence. Et ils sont désormais nombreux ceux qui, par nécessité, ont cessés pour un temps de payer leurs impôts. La vie civile a certes repris ses droits depuis l’instauration du régime de transition, mais c’est comme si elle avait un point de côté et ne parvenait pas à reprendre son souffle. Dans le taxi où je discute avec le chauffeur — d’amour et d’économie, de mariage, de sexe —, les paroles exposent leurs vibrations sonores dans l’air qui les réabsorbe aussitôt. La capitale, dit-il, n’est plus malgache, elle est en train de devenir africaine ; c’en est fini du mora mora, tout doit aller vite, tout le monde veut avoir du pouvoir, de l’argent et de l’amour, vite. Intercision culturelle. Depuis la libéralisation du marché malgache en 1995, lors du retour au pouvoir de Didier Ratsiraka, tendance que son successeur, l’actuel « président légal » en exil de luxe, a porté jusqu’à son point de non-retour, de coupure, depuis lors a commencé ce cisaillement psycho-social de la population et ce début de schizophrénie capitaliste sur le mode « pays en voie de développement »… actuellement sur la case « blocage des institutions ». Directement sans passer par la case départ, autrement dit, sans recevoir les mânes des régulateurs institutionnels de la mondialisation.
De Silvio Berlusconi à l’empire du Japon durant la seconde guerre mondiale, de la prononciation de la langue italienne au métissage de Barack Obama, du Bayern de Münich à la diaspora juive, nous parlons avec Monsieur Rolland tandis que s’achève l’agencement de la petite scène dans le préau de l’école, bientôt prête pour accueillir le « jus concert » qui doit avoir lieu aujourd’hui dimanche, à 14h30. Comme souvent, je suis surpris par la culture de cet homme d’une cinquantaine d’année, autodidacte et grand lecteur. Je lui sers à l’occasion de dictionnaire, d’écho probateur, mais nous nous servons plus souvent l’un l’autre dans le voyage de la pensée à travers l’histoire humaine. « Qu’est-ce qu’un skinhead ? » « Ah c’est un mot qui vient de l’anglais alors ! » « Naples… en Italie ! » « Mais le sud de l’Italie est sous-développé, on peut dire ça ? » Auparavant, je m’étais promené aux quatre coins du collège pour chercher quelques perspectives convenables en vue de filmer la manifestation. Certains élèves des classes de 3e et de 2nde vont chanter et danser paraît-il, pour gagner de quoi partir, par un beau jour de mai, en course d’école. Ce qui se manifeste, dans un cas comme dans l’autre, laisse des traces dans la mémoire de nos connectiques, neuronales ou magnétiques. Transport des images gravées sur dvd, transport des lignes tapuscrites, des bits de données, des signaux pseudo-électriques du système nerveux, ce ne sont pourtant pas des dissolutions, seulement de différents types de passage de la matière. Les ombres de la caverne sont certes des illusions, mais leur matière est bien réelle. Et les opinions que tel ou tel être humain est à même de concevoir sur le versant de son milieu culturel ne sont pas moins des expressions de la forme de son âme que son corps ne l’est d’un autre mode de la matière que cette âme traverse.
Un autre jour, un autre temps. Un homme d’une trentaine d’année est en train de lire le Monde diplomatique à la table d’un restaurant d’une petite ville du centre de Madagascar. La réintégration officielle de la France dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, les tentatives chrétiennes de moralisation du capitalisme en Allemagne, les conséquences de la crise financière au Japon. Le nouveau serveur engagé le jour même veut lui laisser le plateau avec l’assiette ; connaissant le code de la maison, l’homme lui indique qu’il vaudrait mieux lui laisser l’assiette et reprendre le plateau, qu’il pourra ainsi réutiliser pour d’autres tâches. Il s’agirait aussi d’éviter par là l’effet cantine, quoique… Des touristes de passage : un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, des années françaises qui de toute évidence durent moins longtemps que les années malgaches ; sur la droite, un couple constitué d’un homme, blanc, sans doute français, et d’une femme, malgache, lui dans les quarante, elle moins de trente ; juste à côté, toute une famille française qui vient d’arriver, avec quatre enfants, cinq adultes, et deux guides malgaches qui s’éloignent bientôt de leurs brebis pour soi-disant les laisser manger à leur aise. L’homme a ramassé une grande plume blanche dans la cours tout à l’heure, avant d’entrer dans le restaurant. Et lorsqu’il se lève pour partir et qu’il saisit cette plume entre le majeur et l’index, il se sent un archange de passage dans l’étrange pays des hommes.

« Et vous avez vu les baobabs alors ? » Oui, j’ai vu l’allée de baobabs non loin de Morondava pendant les vacances de Pâques, j’ai vu ces grands arbres et leurs racines plongeant dans un plan d’eau couvert de nénuphars, perdus quelque part au milieu d’une brousse sèche dans ce vaste pays : Madagascar. J’ai vu, tandis que la plupart des enseignants du lycée restaient chez eux en raison d’un trop évident manque d’argent. Comme à chaque fois que je suis rentré de vacance, et alors même que tous m’encouragent à visiter leur pays, je perçois ce décalage entre mes moyens et les leurs. C’est alors quelque chose comme de l’amitié, de part et d’autre, qui vient nous relancer en égaux dans l’attention que nous voulons donner à l’événement à vivre. Au fil de ces huit mois, j’ai pu constater que ce rapport était d’autant mieux vécu que chacun de ses membres y jouait sa différence, dépassant la simple asymétrie vers un système dynamique. En l’occurence, il y a aussi le fait que, à la différence de l’envoyé standard d’une ONG, je suis payé par l’Etat suisse à un tarif qui me permet de me prendre pour une association à moi tout seul. Une manière de donner sens aux paroles de l’épicière malgache chez qui je me rends deux à trois fois par semaine et qui me répond, à chaque que je lui souhaite une bonne journée en quittant son établissement : « bonne journée à vous tous ! » Mais que fais-je là, une sorte de parrainage ? Peut-être bien oui, mais « une sorte de », un rôle qui s’est formé au fil des mois pour rencontrer une adéquation entre mes pouvoirs et le milieu dans lequel j’évolue. Je parlerai ainsi plus volontiers de masque, de jeu ou d’ek-stase, que de charger ma mule avec des velléités de protectorat. Lorsque le proviseur du lycée m’a demandé, juste avant les vacances de Pâques, si je pouvais prêter quatre cents mille Ariary (environ trois cents Francs suisses) à l’école pour pouvoir payer les enseignants avant les vacances — les écolages n’ayant pas encore été intégralement perçus —, je ne me suis nullement posé une question morale, du type « bon samaritain », j’ai réfléchi en termes d’économie. Je tire mon éthique en cette matière de Spinoza, et pour faire très vite on pourra y entendre simplement une « solidarité ». Entre êtres humains appelés à survivre…
Et sais-tu, mon ami, que tu rentres chez toi dans moins de deux mois et demi ?
J’avais pris des photos lors de la remise des bulletins du 2e trimestre, et, à la demande de certains élèves et enseignants, en avait fait développé quelques unes. L’idée que je proposai alors, à savoir, faire une photo de tous les enseignants et surveillants et la faire imprimer à mes frais en grand format, avait été acceptée avec enthousiasme. De passage dans la capitale en début de week-end, j’ai donc fait développé un portrait de groupe en 40×50 cm, et suis allé commander un cadre, fait main en deux heures, dans une boutique située dans le quartier d’Ankadivato. De retour à Ambatolampy, nous avons décroché le portrait de Marc Ravalomanana qui se trouvait suspendu au-dessus du bureau du secrétariat à la façon d’un « big brother is watching you » ; et l’avons remplacé par le portrait que voici :

Les femmes au premier rang en équipement de sport, comme avaient lieu des matchs entre élèves et professeurs ce jour-là. La terre battue du préau. Le bâtiment à l’arrière portant le nom de “Misionera”, car subventionné par l’entraide des églises. Tant de visages…
Oui, ces journées sont malgaches.
Mais ces nuits, que sont-elles ? A partir de 18h, tout commerce social a cessé. Et je me retrouve, ou plutôt, je retrouve mon rapport à la nuit, mes questions, mes hasards, mes œuvres. Souvent, je regarde un film à la tombée de la nuit, qui me fait passer de l’autre côté de ce monde. Le Blade Runner blues de Vangélis n’est jamais très loin… Des lumières bleues par faisceaux psalmodient dans mon âme jusqu’à l’aurore, improbable comme tout ce qui appartient encore à ce temps. J’en profite pour écouter de la musique. Je retraverse mes destins préférés. Le T de mon prénom m’est toujours un fidèle témoin de ces contorsions. Le H est parfois un peu lent à trouver le moyen de l’action. A… I… A… I… A. MSCZ. G…

Il parle d’amour avec ses élèves. D’économie, de mariage, de sexe. Dites-moi quelle drôle de chose que cet homme perdu là-bas au fin fond de la Terre…
Nouvelles en vrac
4 avril 2009
J’ai acheté un nouveau matelas, en mousse va sans dire, épaisseur 12, c’est deux degrés de plus que le précédent qui s’était lentement creusé au niveau du bassin, si bien que je dormais depuis quelques temps le cul sur les planches.
J’ai finalement installé une moustiquaire autour de mon lit. De quoi se rire des moustiques et autres bestioles avant de s’endormir. Ceux qui s’imaginent la chose romantique s’imaginent un lit à baldaquin, mais ma moustiquaire ressemble plutôt à une tente molle. Enfin, malgré la finesse du tissu, j’y gagne un peu de tranquillité, tant physique que psychique.
Les manifestants pro-Ravalomanana se font tirer dessus, et si l’on se demande bien pourquoi ils ont attendu que leur président fétiche ait été renversé pour commencer à se bouger le train, on trouve tout aussi sympathique le fait que ceux qui appuient désormais sur la gâchette ait été il y a peu de l’autre côté du fusil et des grenades lacrymogènes.
C’est la fin du second trimestre, les bulletins ont été rendus hier vendredi aux élèves, des bulletins remplis par nos petites mains. Opération pour laquelle j’ai du compter, mine de rien, trois heures cette fois-ci.
J’ai acheté une petite caméra dans la capitale le week-end passé, histoire d’assouvir mes pulsions de capture et de donner une nouvelle extension à mon corps.
La Suisse, pour faire très général, me manque, et ma tendresse souffre de ne pas pouvoir se donner à celle en qui mon cœur… pour qui mon cœur… avec qui mon cœur… sans qui mon cœur… En mangeant exceptionnellement “Au rendez-vous des pêcheurs” ce midi, j’entrevoyais par instants ta silhouette, Géraldine, passer en face de moi. Promesse de mille dîner aux chandelles, espère mon cœur !
Les sms de l’ambassade de Suisse se suivent et se ressemblent : éviter le centre-ville de 10h à 16h. Les titres des journaux. Les discussions. Etc. etc. La lassitude menace décidément les révolutions.
Ah ma chère sœur ! Je suis bienheureux que tu arrives dans deux jours ! Nous allons voyager jusqu’à Diego Suarez, avec Damien, Alice, et comme chauffeur, le frère de mon proviseur. Paysages, mouvement, j’ai bien besoin d’un bon bol d’air, de me sentir en partance à nouveau. Trois mois. Il me reste trois mois à vivre à Madagascar…
Il semblerait bien que je me sois fait piqué un certain nombre de fois par un mille-pieds, bien que je n’ai jamais vu la couleur de l’insecte en question. J’applique une crème à l’endroit indiqué, et l’on m’a conseillé un antihistaminique et un antibiotique, joyeuse valse de pilules matins et soirs.
L’automne est là, les soirées se font fraîches à Ambatolampy. En pull à partir de 17h30 et jusqu’à 8h30, lorsque le soleil, s’il daigne se montrer, nous réchauffe et peut encore taper de sa chère violence sur nos peaux qui ne demandent pas mieux. Le printemps dans l’autre hémisphère commence sans doute à faire éclater ses premiers bourgeons…
Je mène en ce moment une fouille archéologique de mes productions écrites, dans laquelle je ne peux que me rendre compte d’à quel point j’aurais fait un mauvais archéologue : je n’arrête pas de modifier les sources. Au contact de ces passés de ma plume, je me dis aussi : ah ! toutes ces choses que j’ai écrites, et oubliées ! Peut-être ce retour sera-t-il le signe d’une nouvelle floraison ?
Monsieur Lapin a été renvoyé. Sa remplaçante ressemble à une jolie carotte.
Et puis il y a bien sûr toujours une souris qui habite chez moi. Je vis avec elle une sorte de collocation, de laquelle je ne retire certes aucun avantage, si ce n’est celui de ne pas avoir à la traquer. Je lui laisse quelques restes, et en général elle s’en satisfait. Une fois ou deux, elle s’est arrêtée pour me regarder en passant… Mais les souris, tout de même, manquent de discrétion la nuit quand elles grignotent !
Nous devions jouer un match élèves-profs ou profs-élèves hier après-midi pour fêter la fin du trimestre, mais la pluie est venue s’en mêler et le terrain, devenu impraticable, a dû être abandonné aux grenouilles.