Rentré sur Ambatolampy en début d’après-midi, je me fis déposer par le taxi-brousse devant le restaurant Au rendez-vous des pêcheurs, vide comme à l’accoutumée. C’est à chaque fois cette même femme qui me sert, une femme dont j’ignore tout, peut-être la cinquantaine, prévenante et, dans l’entente à demi-mot que nous avons développé, véritablement aimable. Je m’assieds et tire un livre de mon sac : « Le Roi Mathias sur une Ile Déserte ». Je l’ai acheté samedi dans la capitale… mais capitale de quoi au juste ? A Tananarive, si le calme semble prévaloir, ce n’est pourtant qu’une bête apparence, un fantôme de souveraineté : comment dire en effet que la ville est « calme » lorsqu’il est nécessaire de militaires postés à travers celle-ci pour la maintenir dans son sommeil ? Et encore, c’est à peine le sien. C’est la guerre qui dort là, et la guerre se réveillera. Parce que ce sont les mêmes actes déplorables de spoliation du bien commun qui se déroulent, jour après jour et dont les premières pages des journaux que les passants regardent matin après matin, rendent avec des exclamations qui désormais ne scandalisent plus personne. Le désintérêt du peuple face à la vie politique du pays est sans doute l’événement le plus inquiétant de ces dernières semaines.

Au rendez-vous des pêcheurs, je découvre qu’une flambée illumine la cheminée. L’hiver est arrivé, arrive, un peu plus chaque jour. La nuit, entre 5 et 10 degrés, la journée, au soleil, parfois jusqu’à 20 degrés. Ce contraste surtout est fatigant. Chaque matin, une brume enveloppe la ville, l’air parfois peuplé d’une bruine froide. Mais ce restaurant est décidément un cas à part. D’abord parce qu’il ne doit y avoir que quelques rares cheminées dans la ville. Ensuite, à cause de ce carrelage, de ces nappes à petits carreaux bleus et blancs, de ce poster délavé d’un Airbus A320 d’Air France, ces statuettes d’art traditionnel malgache et ce crâne de zébu au-dessus du foyer. Lorsque la serveuse m’apporte un filet de zébu avec pour accompagnement des lamelles de carottes et de choux mêlés, je me crois définitivement en Alsace. Un relais pour routier au bord d’une nationale. Il m’est malaisé de rendre cette atmosphère. Lorsqu’il y avait des touristes, cet endroit provoquait mon dégoût ; entendre parler français, ce français de vacancier qui est à peine une langue ; voir des gens dépenser pour un seul repas une somme d’argent qui suffirait à nourrir un autochtone pour toute une semaine, et j’ai eu honte à chaque fois, de venir manger là. Mais aujourd’hui, l’absence des cars et des 4×4 devant le restaurant me met devant le négatif de cette photographie. Sur le négatif, d’où est tirée la photo, on voit des gens du pays. « Improbables », ils semblent ne pas savoir comment faire pour habiter… chez eux. Ils semblent enfermés dans une machine à tirage automatique, incapables de se développer vers autre chose que la carte postale qu’on enverra en Europe pour demander plus de touristes et de subventions. Il faudrait inventer un laboratoire, et de nouvelles méthodes.

Maintenant je suis là et je n’ai pas du tout honte ; au contraire, je viens pour essayer de peupler d’une autre manière, puisque je peux désormais m’asseoir sans me trouver noyé dans la masse des touristes. Atmosphère d’autant plus difficile à décrire que je souhaiterai que ce soient d’autres qui parlent. Elle est faite de désœuvrement, elle est teintée de tristesse et d’une colère qui ne sait comment se dire, se donner libre cours. Le pire, c’est sans doute que personne ici ne sait au juste ce qui se passe. Tout le monde attend que quelque chose se passe, en « haut lieu » ; que les protagonistes d’une histoire par laquelle de moins en moins de gens se sentent concerné, décident que les conditions sont réunies pour faire leur entrée en scène. Le public est devant ce spectacle et il ne peut pas sortir, ni pour aller chercher à manger, ni pour prendre un bol d’air frais, ni pour trouver un lieu où les discussions ne seraient pas happées par les échos de cette scène sans fond. Où est l’ennemi ? Qu’est-ce que nous voulons ? Des poissons ivres dans une mer d’alcool craignant de monter à l’air libre tant on les a convaincu que la surface est en feu. La crise cause du tort au développement du pays ? Argument massue, hiver de la révolution. J’avais vu quelque chose d’important dans les événements qui se déroulaient en janvier : une révolte, ou pour mieux dire une vengeance, et derrière laquelle avançait l’idée que la société est faite par l’homme, pour l’homme… Et non l’inverse.

Nous sommes à 1500m d’altitude environ, mais c’est un hiver sans neige, sans pluie. Les brumes matinales annoncent de grands ciels bleus, et il fait bon prendre un bain de soleil en milieu d’après-midi. Dans le lycée, des vitres ont été ajoutées aux fenêtres des classes du rez-de-chaussée, si bien que les cours peuvent s’y donner désormais sans que les élèves soient habillés jusqu’aux oreilles et serrés les uns contre les autres… ce vent froid qui souffle certains jours ! Il ne nous a pas empêché non plus de nous enthousiasmer à faire tourner une petite machine à souvenir : j’ai fait développer ce week-end quelques centaines de photos d’élèves, prises à leur demande dans la cour du lycée, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’y ont l’air ni dépressif ni frigorifié. Ces jeunes Malgaches aiment se donner en spectacle, et les jeunes filles n’étaient, on s’en doute, pas les dernières à vouloir s’immortaliser en face de l’objectif. Un jeu de séduction tellement évident qu’il en devenait parfois d’une drôlerie irrésistible, tandis que d’autres vraisemblablement posaient déjà pour leur propre postérité. Le majeur et l’index dessinent ainsi le signe de la victoire sur certains de ces clichés, le signe de TGV — le parti d’Andry Rajoelina, président de l’actuelle Haute Autorité de Transition — qui incarne pour les élèves un renouveau possible, un gouvernement qui naît tandis qu’eux-mêmes sortent de l’œuf.

Qu’est-ce que l’hiver ? Et quelle est la condition de toute volonté humaine ? « Je veux que la Terre tourne. »

Le jour le plus long

15 mai 2009

Le jour se lève sur la petite ville d’Ambatolampy, plongée dans les brumes. Au programme : deux heures de français avec la 2nde I, trois heures avec la 2nde II, pause de midi, deux heures de cours de renforcement de français avec la TA I, et deux heures avec la TA II. Jolie promenade de santé. Vu ce qui m’attend, je me cale dans une attitude économique dès le début de la matinée : ne pas s’énerver, ne pas monter les tours, ne pas hausser le ton, prévoir le long terme. C’est ainsi qu’au cours de cette journée je découvre soudain l’éthique d’un métier, comme jamais auparavant. Je me retrouve durant l’après-midi sans plus savoir quel jour nous sommes, j’ai oublié que nous sommes vendredi et que la semaine est sur le point de s’achever. Je pourrais continuer, encore et encore. Recommencer le lendemain, enchaîner les jours, les mois, les années. Attentif… Et tout cela dans un si petit instant ! tel qu’il me révéla à moi-même au sortir de mon dernier cours de la journée, tandis que je me rendais compte qu’effectivement nous étions bien vendredi. Etrange non ? Une dépense d’énergie développée selon une économie optimale : m’a conduit à gagner du temps.

Les élèves de mes deux classes de français ont reçu ce matin leurs travaux de rédaction corrigés d’une manière plutôt inhabituelle. En lieu et place de traits rouges sanctionnant les fautes, apparaissaient sur leurs feuilles des traits verts signalant les expressions correctes. Avec les cours de renforcement que je donne actuellement sur la prononciation du français, c’est l’autre versant de mon nouveau programme visant à sortir mes élèves de l’ornière, suite aux difficultés constatées lors de cette dictée au résultat alarmant dont je parlais il y a quelques temps.

Peu après l’événement en question, j’en avais discuté alors avec Marc Surian, Suisse et ami qui, non content d’exister au sens fort parmi les expatriés de la Grande île en compagnie de sa joyeuse petite famille, y est venu pour mettre au point un programme de formation continue pour les enseignants du primaire. C’est de sa bouche que j’ai entendu parler pour la première fois de la pédagogie de maîtrise, à un moment où j’étais moi-même en train de profiter pleinement de la lecture du Maître ignorant de Jacques Rancière, un livre qui raconte l’aventure éducative d’un professeur du 19e siècle ayant osé prétendre qu’il n’avait rien à apprendre à ses élèves, son rôle consistant avant tout à vérifier l’effort de l’intelligence que ces derniers sont seuls en mesure de produire. Rendre une dictée peinturlurée de rouge, voilà qui n’est pas fait pour donner confiance à un élève en ses propres capacités. Pour Marc, l’exercice même de la dictée — dont on fait souvent l’épreuve maîtresse du français — était un contre-sens pédagogique, pour ce qu’il n’entraîne qu’une évaluation fixative du niveau de l’élève, et ne cherchant manifestement pas à l’entraîner vers un progrès dans son assimilation et sa compréhension des complexités de la langue.

Je me suis souvenu alors de l’exercice qu’un enseignant du secondaire nous avait donné, à moi et à mes camarades en classe de 6e : il s’agissait d’écrire un texte de forme libre à partir d’une dizaine de mots imposés par lui et qui n’avaient pas de rapports directs ou par trop évidents les uns avec les autres. C’est un souvenir important pour moi, parce qu’alors j’avais écrit un poème lyrique, un poème en tous points amoureux et qui m’avait valu non seulement le bénéfice de la note maximale, mais également le privilège ambigu d’avoir à lire ce poème devant toute la classe. Je me suis inspiré de cette expérience, de mes lectures et de ma discussion avec Marc pour entraîner mes élèves dans l’exercice que voici.

Dans un premier temps, j’expliquai à mes élèves ce que j’attendais d’eux : qu’ils écrivent individuellement une rédaction en français, de forme libre et selon leurs propres envies. Cette rédaction devrait répondre aux critères suivants : 1) Comporter les dix mots que j’écrivais au tableau, noms, adjectifs, ou verbes, utilisés dans un sens correct et dans une forme grammaticale adéquate. Je les engageais vivement pour ce faire à aller consulter les dictionnaires que j’avais récemment achetés d’occasion à Tana pour en faire don à la bibliothèque du lycée. 2) Le texte en question devrait avoir une longueur d’au minimum dix lignes. 3) Le texte devait avoir un sens d’ensemble, l’exercice ne consistant en aucun cas à écrire une phrase pour chaque mot et n’ayant aucun rapport les unes avec les autres. Ils pouvaient pour cela choisir de rédiger une petite histoire, un conte, un fait divers, un poème, un article, ou toute autre forme qu’ils estimeraient adéquate. Cela se passait juste avant les vacances de Pâques, et je leur laissai trois semaines pour terminer l’exercice.

Dans un second temps, quelques jours à peine avant la date limite, j’annonçai leur laisser cette heure de cours pour avancer dans leur travail ; et une semaine de plus pour achever la rédaction de leurs textes. La semaine suivante, au jour J, comme nombreux étaient ceux qui n’avaient pas mis un point final à leur rédaction, qui ne l’avaient pas recopiée au propre, ou qui tout bonnement n’avaient rien foutu, je leur laissai une heure supplémentaire avant de ramasser les épreuves. Je ne leur annonçai qu’alors mon intention de ne pas corriger leurs textes comme à l’habitude, mais de souligner en vert ce qui serait correct et ainsi de leur demander dès la semaine suivante de les reprendre pour les améliorer. Un très net soupir de soulagement parcouru l’assemblée… Durant la correction, je me servis donc de mon stylo vert, accompagnant les traits de notes dans la marge signalant un problème de sens (S), de forme (F), de concordance des temps (T), et ajoutant un signe à certains endroits où manquaient des mots, prépositions, verbes ou déterminants.

Ce matin, avant de redistribuer les rédactions, je fis part à ces jeunes gens de mes constations quant à leur travail. Tout d’abord, ils avaient été fort peu nombreux à prendre la peine d’aller jusqu’à la bibliothèque pour ouvrir un dictionnaire, avec pour résultat que certains mots étaient utilisés dans un sens erroné ou fantaisiste (les plus malins dans ces cas-là sont toujours ceux qui écrivent de la poésie…), avec des fautes de genre, ou encore des fautes consistant à prendre un adjectif pour un verbe ou un nom pour un adjectif. Deuxièmement, ils devaient à tous prix prendre garde au sens de l’ensemble, tant ils passaient parfois du coq à l’âne et concoctaient des phrases prétextes sans grande valeur sémantique. Troisièmement, il était hors de question que j’admette deux textes semblables, et de les encourager de plus belle à la mise en application individuelle de leur intelligence et de leur imagination. Mais individualité ne signifiant pas individualisme, je leur fis également remarquer qu’ils auraient été bien malins (et qu’ils pouvaient encore l’être) d’être solidaire dans l’effort en envoyant quelques personnes chercher les définitions, lesquelles auraient pu ensuite être retransmises aux autres. J’ai pu constater depuis mon arrivée à Madagascar que vraisemblablement cela ne fait pas partie de leurs réflexes, contre tout bon sens vu la situation qui est plus généralement la leur.

Ce matin… Le cours avait commencé avec un peu de retard, du fait que les élèves de la 2nde II n’avaient pas nettoyé leur salle de classe depuis trop longtemps : le surveillant en charge ce matin-là, M. Rolland, les avaient engagés à y passer sur-le-champ un sérieux coup de balais. Il fallut attendre cinq minutes encore que la poussière retombe ; entrer, écouter les élèves commencer leur journée par un chant d’amour chrétien et une prière ; faire l’appel. Après avoir fait mon commentaire, redonné les consignes et rendu les copies, je les laissais dix minutes face à face avec leur travail ; puis entrepris de passer tour à tour vers chacun d’entre eux, afin d’évaluer et de mettre à niveau d’une part le degré de pénétration de mes consignes et remarques, et d’autre part, afin de pouvoir montrer à chacun que j’avais lu son texte, et lui donner un léger coup de pouce en lui montrant ce qu’il fallait prendre en compte pour améliorer son travail. En quelque chose comme une heure, j’ai pu passer vers le tiers des élèves de cette classe — je rappelle qu’ils sont soixante-huit —, et continuerait donc vendredi cette tournée, pour laquelle mes élèves semblent avoir finalement pris l’habitude de me voir venir m’assoir à côté d’eux.

Deux constats pour finir. Le premier concerne mon rapport au programme : je l’ai peu à peu laissé de côté, pour me concentrer sur un apprentissage prenant pour point de départ les acquis de mes élèves, et pour ligne de conduite les difficultés particulières qu’ils rencontraient, étant donné leur langue maternelle et le type d’enseignement qu’ils avaient reçu jusqu’alors. Le second constat concerne l’imagination de mes élèves. J’ai été étonné par sa pauvreté, sa lenteur, sa difficulté à « sortir ». Est-ce du à leurs conditions de vie ? Très peu de lecture, en partie parce que l’accès aux livres est difficile ; quelques films ; d’un peu à beaucoup de télévision ; des musiques peu variées ; et la pression d’un milieu social où l’élément de survie reste prépondérant. Mais je ne crois pas que cela puisse se réduire ainsi. Il y a aussi d’une part cet environnement religieux qui, on le sait, n’a jamais été propice au développement de l’imagination, du moins parmi ceux qui font partie du troupeau. Et il y a, d’autre part et surtout, un pli culturel dans ce pays où l’imagination n’est que rarement valorisée. C’est tout le problème de l’art à Madagascar, qui peine terriblement à émerger. Il y a ici des artisans de talent : ils se cantonnent la plupart du temps à reproduire des formes, à copier. L’industrie touristique est d’ailleurs une catastrophe à ce niveau. Ainsi que le suivisme plus général qu’on constate au niveau politique et culturel. Comment changer cela ? J’avais il y a deux semaines proposé à mes élèves de 2nde I le début d’une histoire, inventée par sur le moment et dont je mettais entre leurs mains la suite du développement. L’histoire en question mettait un jeune homme en position délicate : il avait quitté l’école et ne savait pas quoi faire de sa vie. Nous fîmes ainsi quelques virages, quelques rencontres, mais bientôt cela commença à piétiner, tant et si bien que j’intervins pour raconter l’histoire, et redistribuer la parole à tel ou tel élève tiré au sort afin qu’il décide de la direction que prendrait le récit à certains moments-clés de l’intrigue. Finalement, je fis intervenir un cheval ailé au crin bleu, qui emmena notre personnage vers la planète Vénus. Là, Ranem, c’est le nom du jeune homme en question, trouva du travail dans une imprimerie un peu spéciale : il devait, à l’aide d’une brucelle, enlever un à un les mots imprimés dans les livres, et mettre ces petites choses précieuses dans des éprouvettes qu’il entassait dans des caisses de bois. Ainsi, recréant des pages blanches, il permettait à d’autres livres d’être écrits. Les caisses quant à elles étaient acheminées jusque dans le ciel terrestre où elles étaient lâchées d’une hauteur de dix mille mètres ; elles allaient se fracasser sur le sol, et les mots sortaient alors des éprouvettes, pour s’en aller, s’enfuir, voler jusqu’aux oreilles des hommes dans l’esprit desquels ils se mélangeaient et formaient des phrases. Ce dernier morceau de l’histoire raconté durant les dix dernières minutes du cours leur aura peut-être prêché d’exemple, mais il me paraît essentiel de reprendre ce type d’exercice en les mettant davantage aux prises avec l’histoire à inventer. Etienne a récemment repris l’idée pour les cours de conversation qu’il donne dans son lycée à Anosivavaka, en y apportant cet élément intéressant : écrire au tableau quelques mots que les élèves devront chercher à placer dans l’histoire…

« La pédagogie de maîtrise est une stratégie pédagogique développée par Benjamin Bloom en 1968, qui repose sur l’hypothèse que tout apprenant peut arriver à une maîtrise totale ou du moins de 85 à 90% des notions et des opérations enseignées, si on lui laisse suffisamment de temps et qu’on utilise des moyens adéquats. »

Ce n’est que maintenant, après huit mois passés dans ce pays, que je recommence à rencontrer la vie sous les traits de « l’ordinaire ». Sans doute m’est-il d’autant plus difficile d’écrire, mais d’autant plus salutaire, contre l’usure de l’ordre cette fois-ci et non plus contre certaines turbulences trop fortes. Je finis par comprendre certaines choses, avec un naturel trop avenant pour n’être pas suspect, et en même temps, avec un trop de raffinement qui rend friables certaines de mes protections contre la laideur.

Sur la place devant chez moi — un ovale long de 70m et large de 40, un espace de terre entouré par la route et où des pins procurent une ombre agréable —, ont été construit il y a peu cinq bancs en béton de la forme la plus grossière qui soit… et en les voyant je me suis dit : espérons qu’ils y mettent au moins quelques couleurs. C’est fait depuis quelques jours. Ils ont été peints aux couleurs de THB, pour Three Horses Beer, trois profils chevalins blancs soulignés d’un trait noir sur fond rouge pétant. Il faut savoir que la compagnie Star, propriétaire de la marque, elle-même propriété de Coca-Cola, offre de peindre gratuitement n’importe quel bâtiment aux couleurs de sa bière, un moyen promotionnel qui rencontre un immense succès dans un pays où d’une part les moyens financiers sont réduits, et où d’autre part la population a pris l’habitude de prendre de ce tout ce qu’on lui offre, sans davantage de discernement. La compagnie Star multiplie les démarchages à Ambatolampy ces derniers temps, pour la bonne raison qu’une usine de bière concurrente est en train d’y être construite…

Au restaurant hier à midi, je commandais, comme cela m’arrive pour changer un peu du riz que l’on sert ici à tous les repas et malheureusement pas à toutes les sauces, une pizza. Une pizza au poulet pour être précis. Lorsque la pizza arriva sur ma table — table en plastique ivoire recouverte d’une nappe verte, sur une jolie terrasse à l’ombre d’une vieille maison de briques —, le poulet en était absent. Ce que je réalisais trop tard pour en faire la remarque à la serveuse. Le patron de l’établissement, Monsieur Michel, avec qui j’ai lié une relation d’amitié qui tourne autour de la lecture et de l’observation de la société malgache, vint me saluer quelques instants plus tard ; et tandis que je mangeais une pizza aux pâquerettes, je lui fis la remarque qu’en vérité je mangeais une pizza au poulet. Je n’étais pas loin à ce moment-là de me comparer à l’un des enfants perdus, imaginant la nourriture pour la faire apparaître. Mais un patron de restaurant a de toutes autres préoccupations : comment faire en sorte que son service atteigne au minimum de standing que l’on est en droit d’attendre d’un restaurant à l’Occidental… Il alla voir sa cuisinière, qui lui assura avoir mis du poulet sur la pizza. Il l’amena alors avec lui jusqu’à ma table, afin qu’elle puisse constater de ses propres yeux que de poulet nulle trace dans cette assiette. Pour l’occasion, il avait pris un air mécontent qui avait sans doute pour but de faire sentir à son employée qu’il y avait là une erreur à ne pas commettre ; et moi de regretter qu’il n’y ait apparemment pas moyen de prendre quelques vacances loin de l’éducation à l’heure du dîner… La cuisinière, une femme de petite taille, la trentaine, jolie dans son tablier blanc et la tête couverte d’une toque, était pareille à une élève que j’aurais interrogée sur un sujet dont elle ignorait la réponse, ou dont elle n’aurait pas compris la question : peinte de honte de la tête aux pieds. Se sentait-elle en faute, comme l’ont trop bien appris à faire les Malgaches elle jouait la culpabilité. Mimique grimaçante, contrition du corps, regard fuyant, mutisme. On a nettement l’impression dans ces cas-là qu’on vient d’accuser quelqu’un d’avoir commis un péché capital, et que ce quelqu’un se prépare à recevoir des coups de fouet. Ce n’est pas beau à voir. Conséquence, on hésitera d’autant à faire des reproches à quelqu’un, devant ces manières de soumission et de culpabilisation, qui nous font nous sentir nous-mêmes tout ce qu’il y a de plus cruel. Et pourtant, dans mon cas comme dans celui de Monsieur Michel, comment faire autrement ? La santé mentale tient dès lors à avoir des mesures différentes de celle-ci pour juger de soi-même, et à ne pas se confondre avec la rétroaction de l’attitude d’un tel interlocuteur. On ne peut que pressentir dans un frisson toutes les histoires qui fait qu’aujourd’hui l’on met dans les mains d’un détenteur de pouvoir non seulement le pouvoir limité de sa fonction, mais également un pouvoir temporel et spirituel que rien ne justifie hormis ce triste pli dans l’échine d’un peuple.

L’ordinaire… au plus bas d’une telle échelle, il y a ce à quoi j’ai envie de donner ce nom horrible : la médiocrité. Et s’il n’y avait qu’un nom ! Mais il y a ces actes qui vivent de l’ordinaire comme de quelque chose dont ils se nourrissent presque exclusivement. Exemple européen : la lecture des journaux gratuits, qui non content de faire de la propagande à bon compte sont d’un niveau de réflexion quasi nul, est une activité médiocre ; et l’on voit à cette constatation qu’il faut déjà avoir rencontré l’ordinaire d’un peuple pour en reconnaître la médiocrité. Qu’importe que je sois capable de dépasser un tel jugement pour comprendre de telles activités, il y a certains jugements qui sont liés en moi à ma survie, et qui me procurent des affects qui ont trait directement à la vie que j’aime, c’est-à-dire à la vie que je peux vivre. A Madagascar : la paresse, le laisser-faire, le suivisme, la suffisance et l’apitoiement, produisent des actes médiocres. Il y a tellement de choses fantastiques dans ce pays que celles-ci font d’autant plus mal.