Chronique de l’ordinaire
5 mai 2009
Ce n’est que maintenant, après huit mois passés dans ce pays, que je recommence à rencontrer la vie sous les traits de « l’ordinaire ». Sans doute m’est-il d’autant plus difficile d’écrire, mais d’autant plus salutaire, contre l’usure de l’ordre cette fois-ci et non plus contre certaines turbulences trop fortes. Je finis par comprendre certaines choses, avec un naturel trop avenant pour n’être pas suspect, et en même temps, avec un trop de raffinement qui rend friables certaines de mes protections contre la laideur.
Sur la place devant chez moi — un ovale long de 70m et large de 40, un espace de terre entouré par la route et où des pins procurent une ombre agréable —, ont été construit il y a peu cinq bancs en béton de la forme la plus grossière qui soit… et en les voyant je me suis dit : espérons qu’ils y mettent au moins quelques couleurs. C’est fait depuis quelques jours. Ils ont été peints aux couleurs de THB, pour Three Horses Beer, trois profils chevalins blancs soulignés d’un trait noir sur fond rouge pétant. Il faut savoir que la compagnie Star, propriétaire de la marque, elle-même propriété de Coca-Cola, offre de peindre gratuitement n’importe quel bâtiment aux couleurs de sa bière, un moyen promotionnel qui rencontre un immense succès dans un pays où d’une part les moyens financiers sont réduits, et où d’autre part la population a pris l’habitude de prendre de ce tout ce qu’on lui offre, sans davantage de discernement. La compagnie Star multiplie les démarchages à Ambatolampy ces derniers temps, pour la bonne raison qu’une usine de bière concurrente est en train d’y être construite…
Au restaurant hier à midi, je commandais, comme cela m’arrive pour changer un peu du riz que l’on sert ici à tous les repas et malheureusement pas à toutes les sauces, une pizza. Une pizza au poulet pour être précis. Lorsque la pizza arriva sur ma table — table en plastique ivoire recouverte d’une nappe verte, sur une jolie terrasse à l’ombre d’une vieille maison de briques —, le poulet en était absent. Ce que je réalisais trop tard pour en faire la remarque à la serveuse. Le patron de l’établissement, Monsieur Michel, avec qui j’ai lié une relation d’amitié qui tourne autour de la lecture et de l’observation de la société malgache, vint me saluer quelques instants plus tard ; et tandis que je mangeais une pizza aux pâquerettes, je lui fis la remarque qu’en vérité je mangeais une pizza au poulet. Je n’étais pas loin à ce moment-là de me comparer à l’un des enfants perdus, imaginant la nourriture pour la faire apparaître. Mais un patron de restaurant a de toutes autres préoccupations : comment faire en sorte que son service atteigne au minimum de standing que l’on est en droit d’attendre d’un restaurant à l’Occidental… Il alla voir sa cuisinière, qui lui assura avoir mis du poulet sur la pizza. Il l’amena alors avec lui jusqu’à ma table, afin qu’elle puisse constater de ses propres yeux que de poulet nulle trace dans cette assiette. Pour l’occasion, il avait pris un air mécontent qui avait sans doute pour but de faire sentir à son employée qu’il y avait là une erreur à ne pas commettre ; et moi de regretter qu’il n’y ait apparemment pas moyen de prendre quelques vacances loin de l’éducation à l’heure du dîner… La cuisinière, une femme de petite taille, la trentaine, jolie dans son tablier blanc et la tête couverte d’une toque, était pareille à une élève que j’aurais interrogée sur un sujet dont elle ignorait la réponse, ou dont elle n’aurait pas compris la question : peinte de honte de la tête aux pieds. Se sentait-elle en faute, comme l’ont trop bien appris à faire les Malgaches elle jouait la culpabilité. Mimique grimaçante, contrition du corps, regard fuyant, mutisme. On a nettement l’impression dans ces cas-là qu’on vient d’accuser quelqu’un d’avoir commis un péché capital, et que ce quelqu’un se prépare à recevoir des coups de fouet. Ce n’est pas beau à voir. Conséquence, on hésitera d’autant à faire des reproches à quelqu’un, devant ces manières de soumission et de culpabilisation, qui nous font nous sentir nous-mêmes tout ce qu’il y a de plus cruel. Et pourtant, dans mon cas comme dans celui de Monsieur Michel, comment faire autrement ? La santé mentale tient dès lors à avoir des mesures différentes de celle-ci pour juger de soi-même, et à ne pas se confondre avec la rétroaction de l’attitude d’un tel interlocuteur. On ne peut que pressentir dans un frisson toutes les histoires qui fait qu’aujourd’hui l’on met dans les mains d’un détenteur de pouvoir non seulement le pouvoir limité de sa fonction, mais également un pouvoir temporel et spirituel que rien ne justifie hormis ce triste pli dans l’échine d’un peuple.
L’ordinaire… au plus bas d’une telle échelle, il y a ce à quoi j’ai envie de donner ce nom horrible : la médiocrité. Et s’il n’y avait qu’un nom ! Mais il y a ces actes qui vivent de l’ordinaire comme de quelque chose dont ils se nourrissent presque exclusivement. Exemple européen : la lecture des journaux gratuits, qui non content de faire de la propagande à bon compte sont d’un niveau de réflexion quasi nul, est une activité médiocre ; et l’on voit à cette constatation qu’il faut déjà avoir rencontré l’ordinaire d’un peuple pour en reconnaître la médiocrité. Qu’importe que je sois capable de dépasser un tel jugement pour comprendre de telles activités, il y a certains jugements qui sont liés en moi à ma survie, et qui me procurent des affects qui ont trait directement à la vie que j’aime, c’est-à-dire à la vie que je peux vivre. A Madagascar : la paresse, le laisser-faire, le suivisme, la suffisance et l’apitoiement, produisent des actes médiocres. Il y a tellement de choses fantastiques dans ce pays que celles-ci font d’autant plus mal.
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