Trois sœurs

1 juin 2009

Lorsque l’on tourne le dos à l’océan Indien, poursuivi par le bruit de cire fouettée des vagues, une large langue de sable molle et poreuse garde encore l’empreinte de vos pas sur une vingtaine de mètres, avant que des herbes coupent court à ce langage. Un chemin se dessine qui longe alors des barrières à hauteur de taille faites de bambous, et des bicoques aux toits de palme, gris et sur lesquels une langue goûterait à tout le sel du bord de la terre… A peine plus loin, une pente douce amorce l’entrée dans le village ; longiligne, il enracine la cité côtière de Tamatav dans l’élément liquide. Tournant le regard vers le sud, on découvre alors ce pré d’herbe que l’on vient de traverser : il découpe un silence entre le sable de la mer et le sable de la terre. Deux zébus y paissent. Sur ce silence, enfin, une maison peinte en jaune, une petite maison sans étage et carrée, d’un jaune solide qui pourtant s’envole sur ce rase filet de chlorophylle. Là vivent trois sœurs et leur progéniture.

Aucun signe d’homme, de mari ni de père, mais ces trois femmes, elles se tiennent dans l’ombre de la maison en compagnie de huit enfants prépubères qui, comme tous les enfants, jouent, et faisant ainsi l’expérience la plus concrète de l’opacité de la vie, découpent des habits dans des cartons de bière.

La première des trois sœurs est debout, les yeux rouges, le cheveu crépu, sa mine est froncée comme une page trop souvent tournée et son corps évoque le développement d’une plante souterraine. Trois de ces enfants sont à elle.

La seconde est plus forte d’une ossature qui saille en carré autour de sa gorge, elle est assise sur une souche et ses seins de beurre pèsent dans le tissu noir d’une robe qui les gonfle. Son visage se laisse oublier avec douceur, malgré le trou au milieu des dents : sourire avec lucarne. Une loge sur le balcon du monde.

Trois de ces enfants sont à elle, et la dernière des trois sœurs montre d’un geste que les deux qui restent sont venus à l’être par son corps. Elle se manifeste à peine, appuyée contre le mur de la maison de son petit visage. Une fumée sans feu qu’égayent de petites dents sous un regard clair.

Tout cela passe et revient avec le bruit du sac et du ressac qui salive sur les lèvres du temps. Une maison jaune. Blanche sur un silence vert. Entre deux jaunes de tumulte et de fragilité.

 

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