En l’absence des mégaptères
5 juin 2009
Un corps, un corps de femme parce que je t’imagine, immense, arc-bouté dans l’océan. Ses pieds prennent appuis sur les profondeurs d’où émerge la côte Est de Madagascar… et ainsi debout, tendue, renversée en arrière vers l’inconnu sa tête plonge dans les eaux tumultueuses ! Seules à la surface des mers affleurent ses clavicules. C’est une terre douce et fine : l’île de Sainte-Marie au large de laquelle s’envolent les baleines, dans leurs migrations au cours de l’hiver austral.
Nous n’en sommes pas encore là, de justesse. Dans un mois, les mégaptères seront visibles en nombre autour de l’île. J’ai pourtant le sentiment que les mammifères ailés enveloppent ce monde, malgré leur absence. Une berceuse en filigrane, faite de fragilité, et de puissance. Je suis pris sous le charme. Durant trois nuits et trois jours d’une paix solaire, derrière laquelle on devine la récurrence des grandes pluies et l’aura destructrice des cyclones. Trois jours d’un calme dévorant.
Il est étrange de se retrouver dans un tel décor de carte postale, plages de sable blanc, eau claire et cocotiers, mais avec la possibilité de s’échapper hors de l’image en compagnie du réel. C’est comme si le choix d’être ou de ne pas être nous échappait complètement, comme si je me trouvais submergé par la rencontre d’une terre qui se trouverait au fin fond du monde et dériverait toujours plus loin d’un centre devenu, pour cette raison même, obsolète. Nous ne sommes plus attachés aux continents, seulement à ce glissement de l’être, à cette fuite. La mer étale la nuit nous offre en pâture aux étoiles sans nombre. Et voici que les couleurs de l’aurore s’approchent de nous et à la façon d’animaux que plus rien en nous n’effraye, viennent s’abreuver dans la coupe de notre cœur.
Et j’ai plongé dans ces eaux, habillé pour la première fois de ma vie d’une combinaison, d’une bombonne d’air, d’un masque et de palmes. Il m’a fallu quinze minutes de barbotage pour vaincre ma peur du vide. Oui, le vide, d’avoir sous soi un espace, jusqu’à comprendre que ce milieu, à la différence de l’air, nous porte et que nous pouvons apprendre à y mouvoir notre volume. Je retrouve ce sens de l’orientation sur six directions que je n’avais pas connu, sans doute, depuis ma naissance, et vraiment, on acquiert sous l’eau une dimension supplémentaire, à travers cette portance de l’élément liquide. Mais ce qui frappe surtout c’est ce monde de formes et de couleurs : coraux, poissons multicolores, rayés ou fluorescents, et ces rayons de soleil qui tombent sur toutes choses au ralenti, faisceaux dorés imbibés, suspendus comme des je t’aime sur les lèvres d’un amoureux sur le point de déclarer sa flamme…
Sorti de l’eau, tandis que, bipède vacillant, je retrouvais avec étonnement le sens de la terre, je me disais : la surface de ce monde est recouverte aux deux tiers par les océans, et il aura fallu attendre mes 28 ans pour y pointer le bout de mon nez !
Quelque chose m’a saisi, là-bas, sept mètres à peine sous la surface. Là-bas où l’on ne peut pas parler : était-ce mes oreilles d’équilibriste, ou était-ce l’eau de mon corps ? Ma sensibilité le communique, mais je… ne ressens pas le besoin d’en parler.
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