Rapport à la misère

14 juin 2009

Donné moi lé 500, donné moi l’argent, donné moi lé stylo, vasaha donné moi lé bonbons, Monsieur sil vou plait, la mine implorante tombant vers la main tendue : indiquant la terre de conditions matérielles insuffisantes à la naissance d’un sourire ? Si cela était si simple…

Mêlés les uns aux autres jusqu’à l’oubli, plusieurs facteurs concourent à la formation de ces tonalités qui, quoiqu’on en puisse croire au premier contact, ne sont pas dénuées de fierté. Il s’agit de comprendre à ce titre nos propres réactions à l’égard de la mendicité. Cet homme, amputé de ses deux jambes, qui avançait de ses bras tendus sur le bitume entre les voitures de l’un des carrefours les plus engorgés de la capitale, j’aurais eu envie de le saisir à bras le corps, de le secouer, de le frapper — comment peux-tu mépriser ta propre vie au point de passer ta journée dans les gaz d’échappement à tendre la main ?! —, mais lui aussi ne fait que survivre. Le cas est extrême, il en montre d’autant mieux le paradoxe dans lequel nous place la mendicité : donner de l’argent à cet homme dans une situation pareille justifie d’emblée son acte; nous reconnaissons alors à sa posture le droit de nous tirer les larmes, d’exhausser notre pitié, et nous ignorons alors volontairement la dimension potentielle engendrée par toute donation de droit. C’est le même problème avec le sens: donner à un mot le droit de désigner une chose nous met non seulement en demeure de réguler son inertie, mais encore de répondre périodiquement à l’entropie de tous ces mondes  prétendument achevés qui jalonnent notre propre inertie.

Pourquoi est-ce un problème ? Simplement parce que nous ne pouvons faire autrement que donner du sens aux événements que nous rencontrons. Le paradoxe de la mendicité se résume donc ainsi : ne pas donner justifierait la misère, donner justifierait l’acte de mendier. Mais qu’est-ce qui est le plus misérable, la misère réelle des gens ou bien ce mode social le plus tristement ordinaire de sa manifestation ?

Nietzsche, dans un aphorisme piquant de brièveté, faisait ainsi état de la tension psychologique où nous porte ce paradoxe : on se sent coupable de donner, on se sent coupable de ne pas donner. Mauvaise conscience qui ne peut être que vicieuse, dès l’instant où l’on a accepté l’idée qu’il y a, dans la misère, une rétribution morale, même si ce n’est là que le réflexe d’un animal qui a construit son monde sur le principe de causalité.

Si donner signifie la validation du cycle social de ce comportement type, il faut voir cependant ce qu’il fait remonter vers nous de potentiels et d’inquiétudes : rappel de la misère réelle dans un monde qui, dès qu’il le peut, préfère oublier ses heures sombres, mais aussi rappel, en forme d’auto-confirmation, de ce que celui qui donne de par cet acte gagne une posture légitimement distante de la misère selon la proportion entre la somme donnée, le pécule du donateur, et la tension psychologique par laquelle ce dernier fait exister cette équation (la “compassion” est un mode de légitimation de cette tension).

L’idée — ou pour mieux dire, la consolation, voire le plaisir comme moment de dé-tente de la pulsion, au sens freudien — selon laquelle donner, ne serait-ce que 200 Ar (environ 14 cts suisses), aidera une personne dans sa misère réelle, fait partie de ces idées courtes qui mènent la vie dure à tout ce qui, de près ou de loin, s’approche de l’animal qui s’est à lui-même donner un nom. De l’autre côté du billet ou de la pièce de monnaie, l’exercice de la mendicité a produit des résultats, et s’en trouve donc momentanément validé. La révolte fondamentale de la misère réelle s’en trouve endormie à bon compte, bête sauvage que le chasseur endort pour presque rien et qu’il revendra à prix d’or sur le marché des prestigieux parcs zoologiques de la civilisation.

La nature ne se pose nullement la question de savoir si elle est douce ou cruelle, si elle trop ceci ou trop cela : sa vie est sa mesure. L’être humain, dans son infatigable besoin de se distinguer — c’est l’un des plus grands bénéfices de la conscience  — a inventé ici les formes jumelles de la pitié et du pitoyable : un rapport à la misère qui, mesurant un écart, fixe ses conditions de reproduction. Ces formes, qui parlent ainsi d’abord pour une distribution sociale de la distinction, se sont trouvées notablement renforcées par la morale chrétienne ; car s’il paraît bel et bien fallacieux d’attribuer ce fonctionnement à cette seule religion, il est clair que sa volonté d’anéantir la cruauté — produisant ainsi une nature amputée, ce qui coïncide avec le problème de notre rapport à la gestion durable de l’écosystème terrestre — a poussé le paradoxe vers les formes radicales que nous lui connaissons aujourd’hui, et qui paraissent si ingérables qu’elles parviennent à en éloigner l’hypothèse de la paresse psychologique, au bénéfice d’une insolubilité tombée du ciel. Le deus ex machina de la mendicité résiste opportunément à la misère réelle dès l’instant de son inscription dans la machine sociale. Les zéros se reproduisent à l’abri d’un dieu qui cumule les charges psychologiques derrière le grand 1 de son infinie pitié. — Dieu a créé l’espèce humaine pour s’apitoyer…

ROSAURA. Je ne te comprends point dans mes plaintes, Clairon, afin de ne pas t’enlever le droit que tu as à tes propres consolations en pleurant ton infortune ; car, comme disait un philosophe, on éprouve tant de plaisir à se plaindre, que pour pouvoir se plaindre on devrait presque chercher le malheur.

CLAIRON. Le philosophe qui disait cela était un vieil ivrogne. Si je le tenais, je lui donnerais quelques douzaines de soufflets et autant de coups de pied, et ensuite il pourrait se plaindre tout son soûl…

Il s’agit ici, reprenant la formule de Gilles Deleuze, de commencer par supprimer et le problème et la solution, pour devenir en mesure d’inventer de nouvelles formes de distinction. A un niveau individuel, il s’agira dans un premier temps de mettre en échec toute tentative de systématisation du comportement par réflexe psychique : toujours donner, ou ne jamais donner, supposent l’un et l’autre une volonté d’apaisement de la tension inhérente au cycle de la mendicité. C’est bien là le vice, la paresse… Accentuer au contraire le relief de la misère réelle que voile ce deus ex machina mènera à en tenir la tension ouverte sur une transformation institutionnelle des affects et des comportements, et ainsi à la possibilité d’une redistribution de la distinction.

En passant, une définition qui s’approche de ce que j’entends par “institution”, elle est de Douglas C. North : “les contraintes humainement créées qui structurent les interactions humaines”.

 

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