C’est depuis la reprise de janvier que j’anime des ateliers de conversation dans le lycée, destinés aux instituteurs principalement, mais auxquels se joignent également quelques surveillants et membres du secrétariat. Le principe de base en est simple : nous nous retrouvons, chaque mardi de 16h à 18h, dans une petite salle en vue d’échanger, de discuter, tout en gardant à l’arrière-plan une volonté de perfectionnement de la langue française. Dans la pratique, les cours ont lieu presque tous les mardis de 16h15 à 17h45, voire 17h30, l’hiver nous ayant peu à peu rattrapé au cours de ces deux derniers mois.

Mais pour ce qui est des échanges et des discussions, ils sont bel et bien au rendez-vous : la sorcellerie (activité occulte qui est toujours de mise à Madagascar, et dont l’efficacité reste prégnante, ne serait-ce que par la peur que ces personnages continuent d’inspirer dans l’imaginaire collectif), la tradition du “retournement” des morts (où j’ai appris qu’il ne s’agit en fait nullement de retourner un corps, mais bien de sortir le cadavre de tel ancêtre hors du tombeau familial, afin de l’emmailloter dans un linceul supplémentaire, voire dans plusieurs linceuls en fonction de la richesse de la famille, cet acte étant accompli après la période des récoltes, lien entre culte agraire et culte des morts qu’il faudrait creuser, et non pas chaque année mais selon les nécessités du moment, typiquement suite à une mauvaise récolte, ou bien, lorsque le christianisme est venu supplanter la croyance animiste, de manière régulière afin d’honorer les morts, d’une manière approchant les visites régulières que les Occidentaux ont gardés l’usage de rendre à leurs morts dans les cimetières), la politique (où j’ai pu entendre la révolte, l’incompréhension, le trouble et les lamentations, aussi bien que les espoirs et les désirs d’un peuple), l’organisation sociale (les impôts, l’absence d’assurance maladie obligatoire, les contrats d’emprunt bancaire que certains ont signés en en comprenant à peine les conditions, les salaires, etc.), et de bien d’autres choses encore qu’un pareil survol ne parvient pas à ressaisir, mais qui font certainement tout son secret délice…

Une atmosphère s’est peu à peu créée, et en fait, une camaraderie. De mon côté, j’ai pris plaisir à me retrouver en compagnie de personnes entre 35 et 55 ans, quelque part un peu plus mature que les élèves auxquels j’enseigne d’ordinaire, quoique tout aussi enfantines, ce caractère décidément très malagasy (et non pas malgache, comme je l’ai appris lors d’une conversation : les Gasy n’aiment pas être appelés “Malgaches”, ils y entendent trop facilement “mal gâché”… un peuple ne devrait-il pas toujours être appelé dans sa propre langue ?). Le plus agréable pour moi se trouve sans doute dans l’explicite de leur volonté d’apprendre, cet empressement à poser des questions, à rapporter la langue à leur propre expérience de celle-ci, bref, à être tendus et conscients de l’être dans un processus d’assimilation. Ce qui ne me dispense pas de les rappeler parfois au calme, l’effet de groupe revenant mêler sa pagaille au galop. De leur côté, il y a du plaisir, à prendre ce moment pour eux, plaisir à continuer d’apprendre, de se relancer dans la vie… S’il m’arrive de le fustiger chez mes élèves plus jeunes, dont le grand nombre rend la chose ingérable, je découvre ici une sorte de santé populaire dans l’amour du bavardage.

Dernièrement, afin de varier un peu nos activités, nous avons entamés sur ma proposition la lecture d’un article du Monde diplomatique, intitulé “Les prophètes ne mentent jamais” (écrit par Alain Garrigou et paru dans l’édition d’avril dernier). Cet article, d’un niveau de français élevé, traitait de la manière dont les zélateurs d’une prophétie de fin du monde, bien au contraire que de tourner le dos à cette dernière devant l’évidence de sa non-réalisation, se lançaient dès ce moment-là dans ses mailles cryptiques avec un surcroît de ferveur et de prosélytisme. Nous avons parlé de millénarisme, l’an mil, l’an 2000, les prophéties New Age concernant le calendrier Maya dont les prévisions s’achèvent avec l’année 2012 ; puis, suivant le cours de l’article, nous nous sommes tournés vers les prophéties des religions séculières, les promesses d’un certain communisme, et celles du capitalisme, les réactions des libéraux lors de la crise de 1929 et des néolibéraux lors de la crise actuelle. L’atelier s’est transformé en cours d’économie politique, de nombreux termes devant être expliqués, et des histoires, des faits, des relations inconnues des gens d’ici, devant être narrées pour parvenir à une intellection cohérente du texte que nous avions sous les yeux.

Il était bien temps alors, ce travail achevé, de revenir vers l’expression orale. Fort à propos, au début de l’atelier d’hier, une institutrice me demanda quels étaient les moyens que je pouvais lui conseiller pour continuer à apprendre le français. Je commençai de manière assez docte : lecture, lecture, lecture. Lisez des romans, des journaux, le dictionnaire à votre droite et le plaisir à votre gauche… Nous glissâmes peu à peu vers l’expression, en parlant de la possibilité d’écouter le journal télévisé, la radio, de répéter les répliques de films, de s’enregistrer pour se réécouter et se corriger, de parler à plusieurs pour tenter une écoute et une correction mutuelles. Je leur racontais mon expérience des laboratoires de langue, lesquels n’existent guère de ce côté de l’équateur. Je leur parlais de la petite scène installée derrière le lycée, avec ses gradins taillés dans une pente herbeuse, et de la possibilité à laquelle j’avais pensé, que j’avais été forcé d’abandonner faute de temps, de créer un théâtre francophone pour exercer mes élèves à la pratique du français. Pour les sortir de leur timidité… Voilà, le mot était lâché. Ce mot tant de fois entendu ici ! La timidité ?

Il y aurait toute une archéologie affective à faire ici. Et quant aux moyens pour s’en sortir, ici et maintenant ? Parler, oui, et plus que cela : exprimer. Le théâtre est sans aucun doute une forme intéressante à cet égard. Mais c’est l’improvisation qui m’en apparaît dans ce contexte comme la forme reine. J’ai mis dès lors chacun des participants en devoir de se trouver un nom et un personnage, forçant certains passages pour obtenir une situation de discours potentiel. A posteriori je trouve avoir manqué un peu d’imagination : se retrouver avec un policier et un criminel dans cette salle de classe… Mais le tout a pris un tour très intéressant. Un pasteur (qui s’est endormi), une jardinière, un fou, une enfant timide, une camionneuse (criminelle), une femme d’affaire, une policière (très inquisitrice), un journaliste (moi-même, qui suis venu semer un peu la pagaille et relancer le débat en cours de route), tous nous nous sommes animés, chacun prenant le temps qui lui était nécessaire pour se lancer dans la partie. Il fallait découvrir le coupable d’un meurtre, et l’heure de la fin de l’atelier approchant, ils ont mis les bouchées doubles pour trouver la solution de l’énigme d’une certaine clé à molette trouvée à côté du corps de la victime… Les plus timides sont parvenus à sortir de leur coquille, grâce à un effet d’entraînement et de pression collective. À la fin de l’atelier, ils m’ont dis la satisfaction qu’ils en avaient ressenti.

Alors, objectif atteint ? Oui, et quelques fils de vie à tisser ailleurs, quelques idées de motifs, quelques nouvelles couleurs et des aiguilles à calibrer pour un prochain tricot libérateur ! La semaine prochaine…

 

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