L’avant-dernier pour toujours
8 juillet 2009
Derniers jours sur terre, sur terre rouge, derniers jours en sabre de lune, en tranchant, déchirements et sourires, larmes et ouvertures intangibles, vers un monde autre, vers des temps autres. L’état quantique se résout de lui-même dans le passage du trou noir.
Jeudi et vendredi, ce furent mes derniers cours. Nous avons, comme de juste, fait des jeux avec mes élèves, question pour un champion, pendus et jeux mathématiques. Ils m’ont chanté des mélodies d’adieux, mon coeur était serré, et cette tension de l’adieu où je me sentais, comme j’avais envie qu’elle accouche, qu’elle me libère ! Mais ces derniers jours arrivés, une certaine sérénité me revenait par endroits, exposé à la lumière rouge d’une chambre de développement organiques.
Le vendredi soir, ce fut le pot d’adieu organisé par les enseignants, surveillants et secrétaires. Madame Beby avait préparé des sambos, des nems, des mofy baoly ; il y avait de petites choses à grignoter, des boissons hygiéniques ; et j’apportais de mon côté trois bouteilles de vin du pays, ainsi qu’une bouteille de Lagavulin, whisky écossais de son prénom. Après discours, félicitations et remerciements réciproques, nous avons dansé le afindra findrao, avant d’enchaîner sur toutes sortes de danses gasy à la mode. Mes collègues ont terminé cette courte soirée par un karaoké, comme de juste. Des chants connus de tous, ils les chantaient avec une fraîcheur ! en me faisant des aurevoirs de la main…
Samedi, dimanche, rangements, bagages, nettoyages. Je m’asseyais de temps à autre sur le perron, laissant mon regard vaquer à travers le fine bruine qui n’avait presque pas cessé de tomber depuis une semaine. Les températures ont subi dernièrement un regain de fraîcheur, de 0 à 5 degrés, gel le matin, et ce ciel couvert… Je traîne encore un rhume, et je me souviens des vagues de froid (mangatsika be !) qui venaient me lécher les pieds au cours de ces soirées d’hiver (nirinina). Je vais débarquer demain en plein été, déplacement à travers les saisons du globe, et s’il n’y avait que cela !
J’appréhende mon retour en Suisse, le retour dans le “système”, comme me le disait cette femme d’un charme tout helvétique à laquelle j’allais annoncer mon départ de la Grande île, hier à l’Ambassade. Je vis depuis des mois dans un pays où la précarité est générale, et qui, depuis la crise de janvier-février, est entré en décadence. Pourtant, je continue de croire que la transition actuelle est un moment nécessaire, et que, si elle est bien menée, elle est un gage d’avenir. De l’autre côté, je vais arriver en Europe par la porte de l’aéroport Charles-de-Gaulle, sans doute l’un des endroits les plus hygiéniques et les plus policés de la planète. Mais sans doute, ce n’est pas cela qui m’effraie. J’ai davantage d’appréhension concernant mon propre avenir ; quelle voie ? quel travail ? s’il y a travail ? dans quel domaine ? pour quelle vie ? Je sais où je vais, toujours, mais je ne sais pas comment. Mais quelle importance ?! Qu’il me suffise d’évoquer ces inquiétudes pour les voir d’elles-mêmes se flétrir !!
Lundi, ce fut le dernier repas avec la famille de Monsieur Faly, sa femme, si belle, accueillante, intelligente, ses deux enfants, Fania et Faliana, dont je n’oublierai jamais les sourires, ma gardienne des clés ; avec M. Rolland, sa fille, Mihaly, qui m’a offert un dessin, sa femme et son fils. Cadeaux d’un côté, cadeaux de l’autre, derniers échanges de bons procédés, d’affection, d’adresses. Et puis le départ, en voiture avec M. Faly qui était allé cherché le matin même la voiture de son frère à Tana, et qui m’emménera à l’aéroport ce soir à 20h. Derniers “aurevoirs” pour on ne sait combien de temps. Comme je le leur disais, deux, trois, cinq, dix, vingt ans ? Je n’en sais rien. De leur côté, ils avaient le ferme sentiment que je reviendrai d’ici deux ou trois ans, et nos yeux de fouiller l’avenir en quête d’une réponse, ou peut-être de questions.
J’ai donc dormi deux nuits à Tana, mes dernières nuits malgaches. Fait quelques achats, pesé et recalibré mes bagages… J’ai mangé ce matin mon dernier petit-déjeuner au café-chaussette et beignets. Je reçois quelques téléphones de mes élèves, qui me disent encore une fois “à bientôt”. Pour certains, ce fut une séparation difficile, avec ce garçon par exemple, qui m’a offert un poème écrit dans le langage codé qu’il a inventé. Avec cette fille, je discutais avec elle de temps en temps à la pause, la voyant seule dans un coin à regarder les autres… Je vais encore appelé Madame Nivo cet après-midi. Me ballader, faire encore quelques pas en terre rouge. Et puis voilà. Voilà. Voilà voilà voilà voilà voilà. Je ne sais pas très bien ce que j’attends, mais j’attends. L’heure du départ. L’avion, qu’on y soit, qu’on soit parti et en mouvement. A nouveau, relancé sur les cambrures du hasard. Pour que le dernier jour soit toujours l’avant-dernier, et…
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