Rouge-blanc-vert ? Rouge-blanc… bleu ? Rouge sang ? Ou bien le noir de la colère, ou bien le blanc de la trêve ? Personnellement j’avais opté pour le drapeau vert du Roi Mathias 1er, dit le Réformateur. Je nageais, comme lui jadis, parmi l’effroi et les délices de l’exil, poussant ma nature à l’observation et à la réflexion des choses de la nature. Humains de couleur brune, de couleur blanche, de couleur jaune, de couleur ocre ; Malgaches, Occidentaux, Chinois, Indo-pakistanais ; et dans la langue du pays, Gasy, Vazàha, Sinoa, Karàna. Sans oublier les Africains, les Elohims, les Lémuriens et les habitants de l’ancienne Mû. Il était temps de passer tout cela au crible.

25.06.2009, 21h (GMT+2)

Cohue et cohue inimaginable, car oui l’imagination a ses limites, surtout lorsqu’il s’agit de former une image du désordre. Les marchands ambulants ont envahis chaque centimètre carré de trottoir : les stands, les tentes, les tréteaux et les bancs, fabriqués avec trois bouts de planche, dix mille gargotes à ciel ouvert avec leurs étalages de viandes, de brochettes, de sambosa et de nems frits sur place, de saucisses, barbes à papa et bonbons colorés, chips, cacahuètes grillées, enrobées, caca pigeon, ces vers de terre de pâte frite, sans oublier les liquides, bières, rhums et “boissons hygiéniques”, tel qu’on appelle ici toutes les boissons non-spiritueuses, limonades, cocas et compagnie. L’avenue de l’Indépendance, le quartier d’Analakely tout entier sont submergés par ces installations commerçantes qui n’ont attendus ni autorisation, ni organisation pour s’inviter à la fête. La circulation est bloquée. Dans le quartier chinois de Behoririka, jouxtant la grande avenue, les passants marchent au coude à coude avec les voitures, et tous se font hélés de toutes parts par des vendeurs de bijoux en toc, montres de faussaire, films piratés, fripes et autres objets insolites.

La nuit tombée, j’ai cherché un peu de solitude et de tranquillité, afin de — comprenne qui pourra —me sentir moins seul. Je les ai trouvées dans un restaurant indien, puis dans le cabaret le plus réputé du centre-ville. Mais ne brûlons pas les étapes, car, tandis que je traverse la rue d’un lieu à l’autre, le mot “vazaha” fuse régulièrement à mes oreilles. Comme cela arrive en temps de nerf, il m’agace. Certes il ne doit pas y avoir plus 0,001 blanc au mètre carré, mais ce mot… Les interjections qui me parviennent, telles que je les décode et les ressens en pleine rue en cette veille de fête nationale, pourraient donner ceci : “eh regardez il y a un blanc !”, “eh tu as vu le blanc là ?!” La douleur, je dis bien la douleur, naît de l’indifférence totale au fait que j’existe en tant qu’être sensible, avant d’exister en tant que « ce blanc » dont on présuppose qu’il fait partie d’un monde parallèle, et ne peut pas comprendre que c’est lui qu’on désigne du doigt. Mais c’est aussi là que l’acte de traduction prend toute sa portée : « vazaha » ne pouvant être rendu exactement par « blanc », et devant ainsi d’emblée être compris comme une catégorie aux ramifications complexes.

Le dictionnaire Malagasy-Frantsay que j’ai pu me procurer traduit « vazaha » par « étranger, surtout européen ». Mais le dictionnaire Français-Malgache traduit quant à lui « étranger » par « vahiny », mot qui qualifierait, ai-je appris d’une autre source, l’étranger en tant que voyageur, apportant les nouvelles, et à qui l’on se doit traditionnellement d’offrir le gîte, le couvert, voire davantage. Dans le même dictionnaire, « Européen » trouve deux traductions possibles : « Eoropeana » ou « Vazaha ». L’expression « les blancs » quant à elle y est traduite par « ny vazaha ». Quelles conséquences en tirer ? Tout d’abord, je l’ai compris au fil de mon séjour, le mot « vazaha » peut désigner de manière inclusive, dans l’usage courant, tous les étrangers blancs, qu’ils soient Européens, Américains, Australiens, Russes, etc. Deuxièmement, que le mot français « étranger », sans distinction de couleur de peau ou de culture, est intraduisible en Malagasy. Le titre du livre homonyme d’Albert Camus est traduit par « Vahiny » : un non-sens dans la traduction qui s’explique d’après moi par l’inconsistance de la langue malgache lorsqu’il s’agit d’exprimer des concepts. Rien d’étonnant dès lors à ce que le Français soit d’un apprentissage difficile pour des individus de langue maternelle malgache. Ils sont habitués à une langue imagée et sonore, qui s’enroule autour des choses et prend son temps ; la langue française, plus rapide, plus abstraite, leur est une violence, qu’ils apprennent à manier parmi les troubles attraits du pouvoir. De deux formes de pouvoir : celle, historique, héritée de la colonisation française, et celle du surcodage que permet la langue française, dont toutes les institutions gouvernementales malgaches utilisent les vocables organisationnels et hiérarchiques.

N’est-ce pas dès lors le moment rêvé pour parler d’un tel sujet : la veille de la fête de l’Indépendance envers l’étranger blanc, abstrait et dominant ? Et peut-être le lieu également, le cabaret du Glacier étant sans doute, de tout Madagascar, le territoire qui affiche la plus grande densité en mâles blancs de plus 50 ans, et en filles faciles. Écrivant au bar, enveloppé de musique tropicale, et pas un seul être humain sur la piste de danse… tout le monde est dehors mais ça ne va pas durer. Sur le grand écran, derrière les musiciens, on projette la demi-finale de la Coupe des Confédérations, Brésil-Afrique du Sud. A la mi-temps, 0-0, le cabaret a fini par se remplir, et les humains ont pris possession de cette piste qui va devenir un lieu de dissolutions et de distinctions sociales et alcoolisées.

26.06.2009, 9h30.

Rentré avant la fin du match, je profitais cette nuit-là d’un sommeil réellement nécessaire à l’hôtel Tropic Asia. Les événements de ces dernières semaines, dernières semaines de ma présence à Madagascar, m’épuisent. Je donne tout ce que j’ai… je ne voudrais faire autrement.

Après une douche délicieusement chaude, je sors et gravis les ruelles jusqu’à l’Eglise catholique de Faravohitra, non loin de laquelle se trouve la meilleure gargote-de-douceurs que j’aie rencontré dans cette ville. On y mange et on y boit debout, à même la rue, ou à l’intérieur du petit espace ménagé dans ces cahutes de bois peint. Un beignet de pain, un beignet de banane, et un café-chaussette bien sucré. Me mettant alors en quête d’un endroit où m’asseoir pour écrire, je tombe à nouveau sur le Glacier d’Analakely : un café y jouxte le cabaret, et je m’installe à une petite table ronde, en face de la porte d’entrée et des pâtisseries boursoufflées de crème pâtissière qui se trouvent dans une vitrine à ma droite. Tandis que je suis là, assis écrivant réfléchissant buvant mon thé on ne sait pas, des hommes blancs, cinq au total, trois Français, deux Italiens, ayant chacun entre 40 et 60 ans de vie dans les pattes, s’installent et repartent, accompagnés de jeunes femmes du pays. Plutôt jolies ; indéniablement vulgaires pour la plupart. Et ces hommes ! Je me suis souvent posé la question de ces gueules de blanc, des vraies gueules de bagnards, mais grasses, et se profilant dans des épaisseurs d’inertie. C’est un type à part entière. De là à dire qu’il représente la majorité de la présence « vazaha » à Madagascar, il y a certes précipice, et pourtant : en plein centre ville et les plus bruyants, les plus voyants, ces « blancs » marquent de leur empreinte l’imaginaire associé à cette catégorie.

« Vazaha ». Qu’en est-il dans la bouche d’un Gasy ? Ce n’est pas, à proprement parler, du racisme. Il m’est arrivé, lors de discussions avec des Européens comme moi affectés par cette nomenclature réductrice, de faire remarquer que ce serait là une erreur de catégorie. La violence, psychique, symbolique, du point de vue de l’étranger, n’en est pas moins réelle. Mais le terme “vazaha” ne recouvre pas une idée raciale. On pourrait d’ailleurs retourner cette question de catégorie à l’Europe : ce qu’on y regroupe sous le terme de racisme dépasse amplement les spéculations sur l’existence de races pures telles que le monde les a héritées du 19e et du 20e siècle. Pourtant, assumant qu’une catégorie est une interface entre l’être humain et le monde qui l’entoure, une interface qui opère une sélection à la fois horizontale (sociale) et verticale (naturelle), nous comprendrons que si ce ne sont pas des idées raciales qui sont en cause, ce n’en sont pas moins des idées. L’idée que le vazaha est plus riche ; qu’il est plus développé, plus civilisé ; que les plus belles femmes du pays semblent lui être réservées ; qu’il détient les clés de tout un monde de subventions et d’aides internationales ; et bref, en un mot, qu’il peut davantage. Idée générale renforcée par le fait que les vazaha sont d’une taille moyenne plus élevée que celle des autochtones, et que la couleur de leur peau ainsi que leur pilosité produisent un complexe d’attirance-répulsion aux yeux de ces derniers : fahahafahana, étrangeté.

Cette ambiguïté se traduit dans la vie de tous les jours par des attitudes qui dénotent à la fois le rapport historique du colonisé au colonisateur, à la fois le rapport d’intérêt au présent entre des forces soucieuses de leur avenir. J’ai été témoin de scènes stigmatisant ce qui, avant d’être une question de droit dans l’attribution des catégories, est une réalité de fait. Sur la plage de Morondava, le jour de la fête pascale, tandis que les Gasy, à pied, se rendaient en longeant le bord de mer jusqu’au site d’un gigantesque pique-nique collectif, un homme blanc d’une cinquantaine d’année, monté sur un quad, a surgi telle une bête extraordinaire, et, ayant repéré deux filles dans le flux de ces vacanciers d’un jour, parla avec elles deux minutes avant de les emporter sur sa monture rutilante vers des horizons auxquels mon imagination écœurée refusa, alors, de consentir. C’est le même type de “prélèvement” qui a lieu, jour après jour, dans les rues et les lieux “chauds” de la  capitale et des villes de province, mais où le plus choquant demeure que ce type d’action est accepté et parfois même encouragé par la population locale. Pourquoi donc ? Le plus souvent par attrait du gain, que ce gain soit une affaire de vie ou de mort, au niveau de la survie et du développement individuel et/ou social, ou bien recherché par cupidité ; mais aussi pour des questions d’honneur semble-t-il — un vazaha, ça fait bien sur un tableau de chasse, lequel n’existe pas sans ses résonances sociales —, c’est-à-dire d’inclusion et de distinction ; enfin, sans doute, par curiosité, intérêt culturel, rencontre inédite, et amour. Reste à notifier l’arbitraire d’une telle séparation des motivations. Car elles sont toutes en prise avec le complexe affectif collectif du “vazaha”, et sont toutes, au-delà des échelles de valeurs qui se permettraient d’en juger, les expressions de volontés de vivre.

De mon point de vue — du point de vue d’un individu qui dispose du même arrière-plan culturel et du même pouvoir d’achat que ces “blancs” dont je fais partie au premier coup d’œil —, le vazaha se présente comme un seigneur-bouffon, à la fois aimé et haï, moqué et admiré. Un seigneur qui fait de Madagascar son terrain de jeu ; un bouffon qui se fait jouer par sa population. Le premier aspect, celui du seigneur, est vrai de tous les touristes qui ne cherchent pas à vivre à même la vie d’une population, mais d’une vie importée et calquée sans aucun ménagement sur celle-ci. Un terrain de jeu, un espace de vie avec son folklore, ses figures pittoresques, ses bizarreries, sa langue, ses plantes exotiques et ses femmes. Un terrain de chasse, où l’on a mis en place des pavillons luxueux afin que ces affamés d’images, de souvenirs, de chairs et de distinctions, puissent se régénérer. Mais un terrain de chasse où, écosystème humain oblige, le chasseur devient la proie, et la proie de ce système affectif que le colon avait mis en place : celui de la pitié. Les justifications, apprises par cœur et transmises de père en fils et de mère en fille, d’un peuple mis en demeure de s’humilier devant le plus riche, sont devenues des armes dans les mains de celles et ceux qui en ont compris le « truc ». La colère du seigneur devenu bouffon, comme celle d’un mari cocu, peut faire des dégâts en retour. Mais le plus alarmant n’est pas là ; il est dans le fait que, à un moment donné, une population se satisfasse d’utiliser le « truc » des blancs et de prendre ces derniers à leur propre jeu. Le jeu en question reste celui des blancs, reste : une machine de capture.

Or la donne va changer du fait que les « vazaha », de leur côté, ne sont ni un groupe uniforme, ni une entité du passé. Chacun d’entre eux jouit d’une justification à sa mesure, en l’espèce des nouveaux horizons que lui a offerts son expatriation. Une retraite modeste en Europe permettra de mener ici une vie aisée ; un échec professionnel ou sentimental, pourra trouver éventuellement consolation ; et davantage encore, puisque ces terres exotiques, et les îles plus qu’aucunes autres, sont chargées symboliquement d’espoir, voire de rédemption, c’est une vieille histoire ; si vous êtes en quête d’expérience, vous trouverez ce que vous cherchez ; quelqu’un d’entreprenant trouvera de quoi faire ; un intellectuel, de quoi penser ; et pour peu qu’une dimension humanitaire s’ajoute à l’une ou l’autre de ces options, voilà notre Occidental moyen parfaitement à sa place sur la Grande île, justifié qui plus est par sa propre société, laquelle ne manquera pas d’utiliser cette justification à d’autres fins. Dans l’absolu, autant de bonnes que de mauvaises raisons, qui le sont réciproquement les unes pour les autres, et vice versa. Il ne saurait en résulter pourtant une communauté entre ces hommes — majoritairement ce sont des hommes — et ces femmes expatriés. Deux aspects se présentent ensemble : d’une part l’on évite de regarder les autres blancs, dans une tentative pour oublier jusqu’à leur existence ; d’autre part l’on forme un groupe d’affiliés, de copains, plus rarement d’amis, qui permet de recréer un microcosme social reprenant à son compte certaines des lignes affectives qui formaient auparavant, avant l’expatriation, un chez-soi sécurisant et potentialisant. Et bien sûr, distinction oblige, si vous faites partie d’un groupe, vous éviterez de regarder de trop près les membres d’un autre groupe. Des lignes de conduite collective s’ébauchent rapidement, se coagulent autour de certaines phrases, jeux de mots, intellections partielles ; un bassin d’expériences communes où se mélangent et se reformulent les repères, les accords et les distinguos. On pourrait aller jusqu’à dire que le degré de tolérance vis-à-vis d’un autre blanc dans de tels groupes se fixe à l’aune du manque que les individus qui le composent ressentent envers les mœurs de leur pays d’origine. Et tandis qu’on autorise ainsi dans une proximité à soi des individus et des comportements qui auraient semblés intolérables dans cet « autre monde » d’où nous sommes nés, chacun poursuit son rêve particulier dans une relative indifférence à la portée réelle de ses actes dans le « nouveau monde ».

Les Gasy perçoivent troublement ces mouvements, et ce, me semble-t-il, avant tout parce qu’ils ne comprennent pas les modes sociaux de la distinction propres aux Européens ou aux Américains qu’ils côtoient. La catégorie de « vazaha » achève de leur voiler ces réalités. Par ailleurs, leur peu de pratique des formes culturelles étrangères, principalement américaines, européennes, indiennes et chinoises, ne leur permet pas d’opérer une sélection réfléchie. La tecktonik, Beyoncé et Céline Dion, côtoient Bruce Lee et Bollywood au pays du capitalisme universel à l’époque de la fin de l’histoire. Le pays est culturellement submergé de productions étrangères, lesquelles créent, par effet massue, un modèle d’imitation tout trouvé. Sans oublier l’effet politique majeur de cette submersion : un renforcement de l’illusion agissante selon laquelle les « vazaha » formeraient un bloc uni de civilisation supérieure, illusion dont on saisit une partie de la portée lorsque les USA et l’UE refusant de reconnaître à la Haute Autorité de Transition une légitimité, permettent par là-même à la mouvance pro-Ravalomanana de se renforcer. Les partis d’opinion, à Madagascar, paraissent bien peu identifiables sur l’échiquier politique, en vis-à-vis d’un Occident que les gens d’ici perçoivent comme un tout solidaire et civilisé. L’Occident ? L’Europe ? Un navire idéal naviguant paisiblement dans le ciel des espérances.

Il s’ensuit une incapacité à sélectionner d’entre les offres proposées par les pays riches. On prend tout, sans distinction. Il y a ce que je viens de mentionner, il y a la précarité de la vie, et il y a ce reste d’histoire coloniale à la française, par laquelle continue d’exister une propension à penser que l’étranger va tout résoudre, et que tout ce qui vient de lui est bon à prendre pour le pays. Or l’on mésestime ainsi le pourquoi de ces aides, relativement à leurs contextes d’émission, avec le risque que le pays malgache serve tout bonnement à éponger les menstrues d’un Occident mal luné. Les étrangers présents sur la Grande île ne sont certes pas dénués d’intentions, et en fait de belles âmes, on trouvera le compte, mais aussi l’addition, plutôt élevés. Beaucoup s’imaginent qui leur est loisible de venir apporter de l’aide (humanitaire) sans autre distinction d’ordre religieux et politique. La catégorie à laquelle l’on doit ce type de vocations, « Tiers-monde », aujourd’hui « pays sous-développé », produit un rapport grossier à la réalité d’une population, et renforce la perception que se fait celle-ci de l’unité supérieurement civilisée des blancs. En regard de cela, il est clair que la plupart des envoyés d’ONG, associations, Etats, sont sous-informés du contexte de leur action. Et qu’ils servent, peu importe qu’ils le sachent ou non, de rouages dans une machinerie économique et culturelle sans précédent dans toute l’histoire de l’humanité.

26.06.2009, 19h.

Ce soir, après m’être reposé quelques heures à l’hôtel, je suis à nouveau parti à l’aventure des rues bondées du centre-ville. La fête battait son plein de plus belle. Et ce malgré l’insécurité, réelle et fantasmée, de ces temps de crise. En début de semaine, une bombe artisanale explosait dans un supermarché Leader Price, dont les autorités ont annoncé qu’elle avait été posée par des anciens employés du groupe Tiko, propriété en déshérence de Marc Ravalomanana : « ayant perdus leurs postes, ils auraient voulu, tout en se vengeant, faire monter le degré d’insécurité pour attirer l’attention de la communauté internationale ». Les manipulations de l’information étant monnaie courante, les guillemets sont d’importance. On parle aussi beaucoup de règlements de compte dans les quartiers populaires de la capitale, des bandes organisées qui continuent de profiter de la faiblesse de l’Etat… Et à la vérité, tout le monde retient son souffle en cette fin de semaine, mais en essayant de ne pas le montrer. Les légalistes vont-ils lancer une offensive ce jour ? Le président pseudo-légal de la République, Marc Ravalomanana, surnommé « Dada » (papa) par ses affiliés, reviendra-t-il pour fêter l’Indépendance ? On savait déjà par les journaux que ce ne serait pas à la tête d’un contingent militaire de la SADC, la décision de ce groupe d’intérêt ayant été confirmée dans la semaine. Mais, même sans armée d’invasion, le personnage causerait certainement des troubles d’importance.

La présence de plusieurs centaines de personnes sur l’avenue de l’Indépendance est donc plutôt bon signe. Les gens ne se laissent pas intimider, comme ce fut le cas durant les mois de février-mars, lors du couvre-feu. Dans ces rues aujourd’hui, une atmosphère d’anarchie douce… et de décadence. Ayant remonté la grande artère d’Analakely, je suis abordé par un Gasy d’une trentaine d’année qui m’a rencontré, paraît-il, dans une boîte de nuit. Nous discutons et de fil en aiguilles nous voici à redescendre le fleuve de ces corps bruns aux joues remontées par les sourires et la manducation. Jonathan — c’est le prénom de celui qui vient de s’inventer mon guide — nous approche des vendeurs de jouets, panoplies de Zorro, de Batman et de princesses, masques en plastique, gadgets lumineux à énergie cinétique, baguettes magiques et sabres lasers, sifflets à bulles de savon, le tout made in China pour le meilleur et pour le pire, tandis qu’à nos oreilles éclatent le bruit de pétards et de fusées vendus sur place au détail et utilisés sans aucune des précautions d’usage qui font la gloire des Occidentaux. Posées en travers de l’espace qui sépare les deux voies de circulation automobile, aujourd’hui impraticables, diverses attractions attirent le tout-un-chacun dans son petit cortège familial : ici, un circuit de petites voitures artisanales montées sur des moteurs de scooter, là, un carrousel aérien dont les nacelles sont tendues de draps dignes d’une literie de grand-mère ; ici deux grandes roues de taille modeste avec leurs cabines-hélicoptère, et là un mini-train, branché sur une génératrice rutilante ; ou encore une ballade à cheval, en carrosse ? Jonathan m’introduit ensuite au monde des jeux d’adresse et de hasard : fléchettes, boîtes de conserve, loto, roulette, dés et dominos, avec prix en argent, en boisson ou en articles de bazar. Je nous offre une partie de lancer de l’anneau ; il s’agit de chapeauter, à l’aide d’un anneau en plastique, l’une des bouteilles de bière ou de soda situées à 3m de distance ; je fais mouche à mon dernier coup. Passés quelques rires, quelques gorgées, et donnée l’assurance que je viendrai lui rendre visite dans le magasin de disque où il travaille, Jonathan s’arrête à une cabine téléphonique humaine et me laisse poursuivre ma route.

En quête, une fois de plus, d’un peu de calme, je m’installe dans un restaurant chinois. J’y déguste des travers de porc au gingembre caramélisé d’un délice presque total tout en poursuivant, mon regard tournant en lui-même avec ma langue, mes réflexions sur l’indépendance de Madagascar. Un couple d’origine indo-pakistanaise est assis à la table jouxtant la mienne ; leur petite fille gambade joyeusement à travers le restaurant presque vide, suivie par son baby-sitter, un jeune Gasy qui porte un T-shirt arborant le visage de Kurt Cobain ; il l’emmène voir les poissons dans l’aquarium et la limite avec douceur dans ses jeux. Etranger parmi les étrangers… On dirait vraiment que je fais beaucoup d’efforts pour ne pas être trop proche des autochtones en cette période de fête. Ce n’est pas sans raison. Il y a deux semaines, je partais en course d’école avec 130 élèves et une dizaine d’accompagnants, du côté de Moramanga. Je me suis rarement senti plus seul. N’étant momentanément plus le dépositaire de la fonction d’enseignant, je me retrouvais dans un no man’s land entre adultes et adolescents ; tous parlaient malagasy, et nul ne semblait bien se soucier de mon sort, ni m’expliquer ce qui se passait et pourquoi, ni engager de discussions malgré mes tentatives. J’exagère un peu, mais l’évidence est que je ne fais, et ne ferai jamais partie de ce peuple. J’ai rencontré des personnages de belle facture, partagé des moments de complicité, de joie et de rires, engagé des conversations passionnantes, avec de simples badauds, ou avec certaines des personnes que je côtoie presque quotidiennement ; et j’aime ces gens. Et je peux vivre comme eux, je peux me nourrir comme eux, je peux apprendre leur langue et leurs coutumes, mais il y a une chose qui nous sépare, qui nous a séparé tout au long de cette année, quand bien même nous avions tendance à l’oublier : c’est que je vais partir. De fait, que je peux partir quand bon me semble, alors qu’eux ne le peuvent pas. Ils sont souder à cette île et non par choix, mais par l’impossible dépense que représente un billet d’avion pour la majorité d’entre eux. Ce dont il faut mesurer les conséquences en vertu des processus de formation des mentalités, en prenant garde de ne pas surévaluer cette différence, de ne pas la fixer sur une dichotomie étranger/autochtone. C’est une question de temps et de marquage social, la question du développement et de l’intégration des intensités affectives, lorsque l’individu devient l’un des lieux par lesquels se décide la portée collective des événements.

26.06.2009, 21h30

A peine sorti du restaurant je suis repris par les odeurs bruitistes d’une foule qui se mélange à la nuit. La lune sourit là-haut, et je pense à ce chat du Cheshire qui danse au milieu des pétards comme un gringo aux pieds soulevés par la menace des balles. Je me retrouve bientôt accroché à un autre sourire, celui de l’une des deux femmes qui chantent sur la scène du Glacier, où, accoudé à l’un des pans de bar qui bordent la piste de danse, je laisse mon regard vagabonder le long de ses courbes, mouvantes comme ma main sur le papier, colorées de lignes verticales que dominent un bustier blanc et des manches éléphantesques d’où jaillissent mes propres poignets avec un demi-temps de retard sur les effloraisons saccadées de ses hanches.

C’est dans un tel environnement que j’envisage l’incidence des rapports internationaux sur la question qui m’occupe. Les options que je vais passer en revue sont des abstractions ; je le dis d’entrée de jeu, car c’est justement à ce titre qu’elles seront utiles, agissant comme des révélateurs. Je parlerais en premier lieu d’une politique d’isolement, en second lieu d’une nouvelle colonisation, en troisième lieu d’une émancipation vis-à-vis du modèle néolibéral-occidentalo-centré.

Premièrement, cesser tout type d’interaction avec un pays tel que Madagascar aurait à première vue pour conséquence, après un vent de panique et de chaos, un retour des conditions de vie à ce qu’elles étaient avant la colonisation. Le pays étant actuellement tenu à bouts de bras par des capitaux, des entreprises, des formateurs et des modèles éthiques étrangers, il paraît peu probable que ses structures de fonctionnement survivraient au retrait unilatéral de ceux-là. Dans un deuxième temps, éventuellement, lorsque les forces se seraient stabilisées par l’entremise d’une ou plusieurs guerres civiles, épidémies, famines, un peuple pourrait-il recommencer à émerger de lui-même, et un processus de souveraineté y reprendrait-il figure de proue. Abstraite, cette option l’est en raison de ce qu’elle n’a quasiment aucune chance de survenir, à moins d’un effondrement conjoint de toutes les civilisations actuellement dominantes ou en voie de le devenir. Mais elle permet de reconsidérer le processus qui fait d’une population un peuple, la lenteur de sa maturation, et de saisir combien l’interruption de ce processus par la colonisation est relancée à chaque fois que la communauté internationale dominante émet des verdicts sur la situation politique et économique d’un pays.

Deuxièmement et à l’exact opposé, nous trouvons l’option consistant en un réarmement du colonialisme, replaçant par voie militaire, commerciale et institutionnelle, le pays dans la sphère de domination directe d’une puissance étrangère. Cette option ne saurait rester pour l’heure qu’une pure éventualité, totalement dépendante de circonstances futures. Elle permet quant à elle de mettre à jour le complexe d’attirance-répulsion que continue d’exercer le colonialisme sur les esprits, tant chez les peuples anciennement colons que chez les anciens colonisés. D’une part l’on condamne le colonialisme, d’autre part on le loue ; bipartition qui voile seulement le fait que l’époque actuelle est incapable d’assumer son passé colonial, et de l’assumer dans ses intentions explicites, puisque par ailleurs et sans le dire, le néocolonialisme du marché, de la culture et de l’humanitaire avance ses pions au vu et au su de tous.

Troisièmement, je considérerai l’option qui consiste à une émancipation vis-à-vis du modèle occidentalo-centré, et qui permettrait la mise en œuvre d’une sélection des influences et des structures importées. L’obstacle de premier plan à la réalisation d’une telle option est la distribution actuelle des positions sur l’échiquier contractuel international. Développé / en voie de développement / sous-développé : tels sont les trois degrés de l’échelle qui mène à la société néolibérale qui l’a produite, système de référence à son image. Un type de société qui, on le sait, n’a rien davantage en horreur que le politique. Le contrat proposé par les sociétés néolibérales est le suivant : poser votre tête sur le coussin de notre jeu d’échec, et travailler de votre corps pour que ce coussin ne se transforme pas en billot de décapitation. La tête doit accepter pour ce faire la justification existentielle proposée par le modèle néolibérale : « plus de liberté ». Afin de repousser la tentation de ce modèle et de sa pute blanche, il faudra donc commencer par mettre un terme à cette nouvelle religion d’esclave, et pour cela, mettre au point une doctrine politique qui parie sur les potentialités humaines davantage que sur ses manques sublimés. La satisfaction des premiers degrés de la pyramide des besoins peut bien mener à l’éducation et à l’émancipation d’une population, l’auto-détermination ne peut s’en accroître que de manière relative, et non absolue. Je laisserai le soin à une imagination confuse de pressentir tous les choix possibles que peut engendrer une éducation en partie prescrite par décision gouvernementale ou privée, en partie produite par autant de hasards que peut en croiser l’élaboration d’une vie humaine. Et je conclurai en disant que, premièrement, « la liberté » n’existe que parce qu’existent des circonstances que nous pouvons certes transformer, mais qui de fait, dans le présent où « la liberté » s’engendre, nous sont imposées sans aucune concession. Et deuxièmement, que « les libertés » individuelles et sociales ne sont des libertés que dans la mesure où nous optons pour elles, que n’existe ainsi aucun « libre choix », mais bien, à chaque fois, en chaque occurrence de devenirs qui nous concernent, des choix de libertés.

27.06.2009, 10h30

Un flux s’était tari tandis qu’un autre grossissait derrière les arcades de mon corps. Hier soir, les grands yeux pailletés de la chanteuse-danseuse étaient revenus sur la scène de mon attention planaire, et ses sourires… Je tombais amoureux pour un soir, et dansais, pris dans la transe de cette connexion, approprié par cette relation, jusqu’à la fin du concert à 1h30 du matin. En regardant, durant un moment de pause, les jambes, les bras, les bustes, s’ébattre en rythmes rapides, danseurs parmi lesquels je venais d’être le seul corps blanc, et tournant mon regard d’une manière tangible à cette relation chanteuse-dansé, je me perçus alors dans l’immanence de cette vie. Les corps ont ce pouvoir de produire le plus clair rapport malgré les incompréhensions de langage et d’idée ; et je me souviens du jardinier avec lequel j’avais eu de longues conversations, chacun parlant dans sa langue et sans rien comprendre à ce que l’autre racontait, nous riions de cette incompréhension qui n’avait aucune espèce d’importance. Et que de fois l’inverse se produisit ! Mais la danse a toujours été un moyen de rencontre qui échappait à cette menace, une activité dans laquelle les individus se regardent et s’apprécient pour leur capacité non seulement à suivre une mélodie et un rythme, mais à produire rythmes et formes de par leurs corps, prenant de cours la musique et s’entraînant les uns les autres à des productions plus variées, plus osées, drôles parfois et stylisées selon le caractère de chacun : multiplicité rêvée réelle, éclairée par la nuit !

Ce matin, un peu groggy, je me décide à mettre un terme à cet article. Sur quoi conclure ? J’ai parlé brièvement des rapports internationaux ; j’aimerais poursuivre avec les mesures qui pourraient être prises du côté malgache pour modifier ce rapport à l’étranger. Programme.

1/ Le rapport à la langue française doit impérativement être modifié. La langue des institutions doit devenir le malagasy, pour que le français cesse d’être le langage d’un surcodage institutionnel. D’autre part, l’école doit être donnée en malagasy, et le français, à côté de l’anglais, être enseigné comme langue étrangère (ce qu’il est déjà dans les faits, étant donné son bas degré de maîtrise). Dans le même mouvement, il faut mettre en place un organe qui veillera à une large diffusion des livres en malagasy, ainsi qu’à une traduction à grande échelle d’œuvres issues d’autres cultures.

2/ Le culte du colonialisme doit être banni. Pour cela, il faut mettre à bas les stèles et les monuments construits par les Français à leur propre gloire, et les entreposer, soit dans une cave, soit dans un musée pour les plus révélateurs d’entre eux. J’ai cru halluciner lorsque, il y a trois jours, à l’avant-veille du jour de l’Indépendance, certains élèves m’ont demandé de les photographier devant le monument surmonté d’un coq qui trône au milieu d’une place d’Ambatolampy, et marqué du sceau « Madagascar et dépendances », sans rien remarquer des ambiguïtés foncières d’un tel désir.

3/ Il faut impérativement revoir l’organisation politique du pays, quitte à faire éclater la forme républicaine. L’organisation centralisée actuelle, calquée sur le modèle français, ne convient pas à Madagascar. Elle avait été érigée à l’origine pour profiter des clivages existant, et non pour rassembler le peuple. Des régions, il y en a 22 en tout, si différentes que le Vakinankaratra, sur les hauts-plateaux, et le Saha, sur la côte Est, des régions qui ont chacune leur dialecte, leur climat, leurs mœurs et leurs coutumes, ne peuvent pas vivre sous la houlette d’une seule omnipotence centralisatrice. La France n’est pas un exemple à suivre, et le pays gagnerait certainement à un Etat décentralisé, fédéralisant ses régions à l’instar de la Suisse ou des Etats-Unis.

4/ Procéder à une réélaboration architecturale et urbanistique des grandes villes, spécialement de la capitale, me paraît là encore un impératif. D’une part, ceci est nécessité par l’accroissement de la population, l’insalubrité et l’augmentation de la circulation routière. D’autre part et surtout, les villes sont le lieu des fermentations culturelles les plus puissantes, et doivent être entreprises en conséquence, loin du tous azimuts d’un libéralisme de la précarité qui vérole le visage des passants et rabote leur créativité. Il s’agira dans le même mouvement de valoriser la production culturelle malgache, par l’ouverture de nouvelles scènes, lieux de rencontre, d’exposition, théâtres, cinémas.

6/ Les concessions minières et territoriales accordées aux entreprises étrangères ne doivent plus être détaxées comme elles le sont actuellement, au prétexte que ces entreprises apporteraient des capitaux. Il faut abolir les zones franches qui offrent des salaires misérables à leurs ouvriers. Resserrer le flux des marchandises en provenance de la Chine qui asphyxie la production locale, notamment au niveau des textiles. Valoriser les ressources de Madagascar, les utiliser de manière durable. Replanter les forêts, généraliser l’usage de l’électricité en remplacement du charbon, produire de l’énergie solaire et éolienne, penser et mettre en place un système de gestion des déchets pour l’heure inexistant. Réhabiliter le réseau de chemin de fer et l’agrandir.

7/ Il faut également mettre un terme à la corruption des corps constituant de l’Etat, en premier lieu la police, la gendarmerie et les douanes. Actuellement, entre Tananarive et Ambatolampy, cinq contrôles de la gendarmerie nationale occasionnent chacun un versement en-dessous de cape de 1000 Ar, sans quoi le chauffeur ne peut poursuivre sa route, et il en est ainsi dans toutes les régions de Madagascar. A noter qu’une telle politique anti-corruption ne pourra fonctionner sans une revalorisation de certaines professions et une réévaluation des salaires, mais aussi sans une prise de responsabilité citoyenne ; on prendra soin d’y veiller. Mais qui donc ?

Question ouverte.

Addendum

Le peuple malgache, faut-il le redire, ne se sent pas africain. L’Afrique représente pour lui l’exemple à ne pas suivre, un exemple de violences et de corruptions. Souvent, ces derniers mois, il m’est arrivé d’entendre dire : « ça ne va pas du tout, nous devenons comme les Africains ». Encore une fois, c’est une catégorie d’interface, qui touche à peine à la réalité des populations combien diverses qui habitent sur le continent.

Le rapport aux Chinois est plus feutré, sans doute parce que la présence chinoise sait se faire oublier. On parle de l’épicier du coin comme « du Chinois », mais on ne lui adjoint pas de caractéristiques culturelles. Il est là comme un élément du décor, bien davantage que comme un potentiel envahisseur, ou comme le concurrent qu’il est actuellement pour ce qui est de la production et de l’importation de marchandises.

Le caractère insulaire des Malgaches ne peut être lui non plus ignorer. Issus de vagues d’immigration successives, en provenance d’Indonésie, de régions arabisantes et de l’Afrique voisine, la population de Madagascar tient sa forte identité de cette île dont les relevés tectoniques montrent qu’elle s’éloigne du continent africain. La vie insulaire génère sa propre mesure, fortement tendue sur son territoire ; et ses propres méfiances vis-à-vis de l’outre-mer, tel qu’on le voit aussi par exemple avec des îles comme l’Angleterre ou le Japon.

Autre élément d’importance, la population de Madagascar étant une population jeune. Les enfants de ce pays sont beaux, et ils ont bien sûr des sourires magnifiques lorsqu’ils prononcent « vazaha », mais cette innocence, réjouissante en elle-même, est contrebalancée par le fait qu’elle est le produit d’une éducation : les parents montrant à leurs enfants les étrangers qui passent et leur disant « regarde : vazaha… vazaha… ». On aurait envie de leur dire que le blanc n’est pas un objet de foire… Ou bien ? La jeunesse de cette population a un autre impact, dans le rapport cette fois-ci des adolescents à l’étranger : dans cet âge de la recherche de distinctions, par lesquelles s’élaborent le passage à l’âge adulte, le « vazaha » devient presque un passage obligé, en pour ou contre (ce qui, bien entendu, est d’autant plus flagrant que le « vazaha » en question est moins éloigné de leur tranche d’âge).

Autre aspect d’une même problématique : un écologiste avait souligné le lien entre l’environnement naturel dans lequel vit cette population et la formation de son caractère. Les Lémuriens sont certes des animaux pacifiques, doux, et leurs regards, parfois troublants d’expression. Mais il y a peut-être surtout le fait que Madagascar n’abrite aucune des espèces de grands prédateurs (lions, tigres, etc.) que connaissent certaines régions du continent africain. Et que la nature y est par ailleurs généreuse et apaisée — ni volcans, ni tremblements de terre —, si l’on met à part le phénomène cyclonique dont j’avais, dans mon article de février, évoqué l’influence.

Une remarque philosophique pour terminer. La pensée de Spinoza a produit dans l’Ethique les concepts d’affects passifs, produisant une diminution de la puissance, et d’affects actifs, produisant à l’inverse son accroissement ; l’auteur ne semble pas les avoir réédités dans ses opus de philosophie politique. Il y parle pourtant de ce que l’âme d’un peuple se forme par l’intercession d’affects collectifs… Caractère insulaire, langage, culture, alimentation, colonisation, indépendance, gouvernements successifs, etc. produisent de tels affects. Il s’agit de déterminer lesquels sont passifs et lesquels sont actifs, en n’oubliant pas de prendre en compte la dynamique propre à la volonté humaine qui préfèrera vouloir même des conditions désavantageuses que ne pas vouloir du tout. En l’occurrence, si la colonisation présente en première main un affect passif pour une population, l’indépendance présente en première main un affect actif, mais tout dépend ensuite de la dynamisation enveloppée par tel ou tel gouvernement colonial ou indépendant. Au niveau des termes, on dira que plus les affects sont passifs, plus un groupe d’individus est ramené vers la population, production quantitative, tandis que plus les affects sont actifs plus ces individus se constituent en peuple, production qualitative. En conséquence de quoi il faudrait peut-être comprendre une troisième dimension de sélection, non plus verticale ou horizontale, mais… oblique.

Rapport à la misère

14 juin 2009

Donné moi lé 500, donné moi l’argent, donné moi lé stylo, vasaha donné moi lé bonbons, Monsieur sil vou plait, la mine implorante tombant vers la main tendue : indiquant la terre de conditions matérielles insuffisantes à la naissance d’un sourire ? Si cela était si simple…

Mêlés les uns aux autres jusqu’à l’oubli, plusieurs facteurs concourent à la formation de ces tonalités qui, quoiqu’on en puisse croire au premier contact, ne sont pas dénuées de fierté. Il s’agit de comprendre à ce titre nos propres réactions à l’égard de la mendicité. Cet homme, amputé de ses deux jambes, qui avançait de ses bras tendus sur le bitume entre les voitures de l’un des carrefours les plus engorgés de la capitale, j’aurais eu envie de le saisir à bras le corps, de le secouer, de le frapper — comment peux-tu mépriser ta propre vie au point de passer ta journée dans les gaz d’échappement à tendre la main ?! —, mais lui aussi ne fait que survivre. Le cas est extrême, il en montre d’autant mieux le paradoxe dans lequel nous place la mendicité : donner de l’argent à cet homme dans une situation pareille justifie d’emblée son acte; nous reconnaissons alors à sa posture le droit de nous tirer les larmes, d’exhausser notre pitié, et nous ignorons alors volontairement la dimension potentielle engendrée par toute donation de droit. C’est le même problème avec le sens: donner à un mot le droit de désigner une chose nous met non seulement en demeure de réguler son inertie, mais encore de répondre périodiquement à l’entropie de tous ces mondes  prétendument achevés qui jalonnent notre propre inertie.

Pourquoi est-ce un problème ? Simplement parce que nous ne pouvons faire autrement que donner du sens aux événements que nous rencontrons. Le paradoxe de la mendicité se résume donc ainsi : ne pas donner justifierait la misère, donner justifierait l’acte de mendier. Mais qu’est-ce qui est le plus misérable, la misère réelle des gens ou bien ce mode social le plus tristement ordinaire de sa manifestation ?

Nietzsche, dans un aphorisme piquant de brièveté, faisait ainsi état de la tension psychologique où nous porte ce paradoxe : on se sent coupable de donner, on se sent coupable de ne pas donner. Mauvaise conscience qui ne peut être que vicieuse, dès l’instant où l’on a accepté l’idée qu’il y a, dans la misère, une rétribution morale, même si ce n’est là que le réflexe d’un animal qui a construit son monde sur le principe de causalité.

Si donner signifie la validation du cycle social de ce comportement type, il faut voir cependant ce qu’il fait remonter vers nous de potentiels et d’inquiétudes : rappel de la misère réelle dans un monde qui, dès qu’il le peut, préfère oublier ses heures sombres, mais aussi rappel, en forme d’auto-confirmation, de ce que celui qui donne de par cet acte gagne une posture légitimement distante de la misère selon la proportion entre la somme donnée, le pécule du donateur, et la tension psychologique par laquelle ce dernier fait exister cette équation (la “compassion” est un mode de légitimation de cette tension).

L’idée — ou pour mieux dire, la consolation, voire le plaisir comme moment de dé-tente de la pulsion, au sens freudien — selon laquelle donner, ne serait-ce que 200 Ar (environ 14 cts suisses), aidera une personne dans sa misère réelle, fait partie de ces idées courtes qui mènent la vie dure à tout ce qui, de près ou de loin, s’approche de l’animal qui s’est à lui-même donner un nom. De l’autre côté du billet ou de la pièce de monnaie, l’exercice de la mendicité a produit des résultats, et s’en trouve donc momentanément validé. La révolte fondamentale de la misère réelle s’en trouve endormie à bon compte, bête sauvage que le chasseur endort pour presque rien et qu’il revendra à prix d’or sur le marché des prestigieux parcs zoologiques de la civilisation.

La nature ne se pose nullement la question de savoir si elle est douce ou cruelle, si elle trop ceci ou trop cela : sa vie est sa mesure. L’être humain, dans son infatigable besoin de se distinguer — c’est l’un des plus grands bénéfices de la conscience  — a inventé ici les formes jumelles de la pitié et du pitoyable : un rapport à la misère qui, mesurant un écart, fixe ses conditions de reproduction. Ces formes, qui parlent ainsi d’abord pour une distribution sociale de la distinction, se sont trouvées notablement renforcées par la morale chrétienne ; car s’il paraît bel et bien fallacieux d’attribuer ce fonctionnement à cette seule religion, il est clair que sa volonté d’anéantir la cruauté — produisant ainsi une nature amputée, ce qui coïncide avec le problème de notre rapport à la gestion durable de l’écosystème terrestre — a poussé le paradoxe vers les formes radicales que nous lui connaissons aujourd’hui, et qui paraissent si ingérables qu’elles parviennent à en éloigner l’hypothèse de la paresse psychologique, au bénéfice d’une insolubilité tombée du ciel. Le deus ex machina de la mendicité résiste opportunément à la misère réelle dès l’instant de son inscription dans la machine sociale. Les zéros se reproduisent à l’abri d’un dieu qui cumule les charges psychologiques derrière le grand 1 de son infinie pitié. — Dieu a créé l’espèce humaine pour s’apitoyer…

ROSAURA. Je ne te comprends point dans mes plaintes, Clairon, afin de ne pas t’enlever le droit que tu as à tes propres consolations en pleurant ton infortune ; car, comme disait un philosophe, on éprouve tant de plaisir à se plaindre, que pour pouvoir se plaindre on devrait presque chercher le malheur.

CLAIRON. Le philosophe qui disait cela était un vieil ivrogne. Si je le tenais, je lui donnerais quelques douzaines de soufflets et autant de coups de pied, et ensuite il pourrait se plaindre tout son soûl…

Il s’agit ici, reprenant la formule de Gilles Deleuze, de commencer par supprimer et le problème et la solution, pour devenir en mesure d’inventer de nouvelles formes de distinction. A un niveau individuel, il s’agira dans un premier temps de mettre en échec toute tentative de systématisation du comportement par réflexe psychique : toujours donner, ou ne jamais donner, supposent l’un et l’autre une volonté d’apaisement de la tension inhérente au cycle de la mendicité. C’est bien là le vice, la paresse… Accentuer au contraire le relief de la misère réelle que voile ce deus ex machina mènera à en tenir la tension ouverte sur une transformation institutionnelle des affects et des comportements, et ainsi à la possibilité d’une redistribution de la distinction.

En passant, une définition qui s’approche de ce que j’entends par “institution”, elle est de Douglas C. North : “les contraintes humainement créées qui structurent les interactions humaines”.