Lodóronia Eskwander

9 août 2009

Après un peu plus d’un an au fond d’un tiroir, Lodoronia revient à la lumière du jour. Ce texte, écrit entre les mois de février et d’avril 2008, je le savais susceptible d’être repris et clarifié. C’est désormais chose faite. Épuré de ses contingences, et réparti en 5 chapitres dont l’un est entièrement nouveau, il a bénéficié d’une année de distance et de réflexions autour des thèmes que j’y développais. Le discours est stabilisé et ses objectifs n’ont plus peur de se dévoiler ; désormais, la complexité conceptuelle se révèle tantôt par des phrases directes ; l’enveloppement temporel de la narration est porté à un nouveau degré d’achèvement.

” Science-fiction en prise sur l’histoire, essai de philosophie narrativisée, les concepts y deviennent autant de personnages avant d’engendrer des lignes de pensées qui produisent leurs opacités en amont de tout discours vérifiable. Ce texte s’élance dans l’aventure philosophique contemporaine du mensonge, produisant une typologie du vrai, selon le fait, le droit et la puissance. Il recueille les fruits de mon travail sur l’immanence et le corps sans organes, dont il tente une reformulation différenciée. Questionnant le rapport entre nihilisme et capitalisme, il donne le nom de valorisme à l’éventualité de leur dépassement. Un texte qui vrille enfin autour de la notion de peuple, du postmodernisme, autour des figures de l’intellectuel et de notre rapport à la liberté.”

> Ouvrir Lodoronia Eskwander en format pdf.

Ecriture bruitiste

24 juillet 2009

Voici le poème que Manda, un élève d’une de mes classes de philo, m’avait offert, c’était juste avant mon départ d’Ambatolampy, il en avait les larmes aux yeux, et moi ? Dans le trouble, et essayant de lui donner courage… En l’occurence, Manda a inventé une écriture, une forme de sténo selon sa propre inspiration. Et si ce poème tente de faire la synthèse de la genèse chrétienne et de la théorie de l’évolution, il faut, pour comprendre cette tentative, se souvenir que son auteur n’a jamais entendu parler de créationnisme ni d’intelligent design. Il invente une solution à un problème qui le préoccupe directement.

Cette capacité à s’approprier des lettres grecques, à inventer des symboles, en fait toute une panoplie de caractères, à donner de la couleur et de l’espace à l’expression, à se poser des questions, à produire du sens…

Un homme, le dos appuyé contre le bord de la fenêtre, parle d’amour et d’économie, de mariage, de sexe. Dans sa tête s’allient le Zen et la volonté de puissance… Et je me reprends en passager. Syrinx et tambours éclaircissent l’air autour de ses tempes tandis qu’il plaque ses accords sur la harpe.

Aloaka, l’ombre, l’ombre fraîche, entrouverte par les montagnes sur le dessin du fleuve, et deux pirogues qui glissent sur les eaux brunes. Au milieu de chacune d’elles, deux passagers, et à leurs extrémités, deux rameurs, les bras unis et continués par leurs pagaies de palissandre. Tous entendent l’eau porter plus loin leurs obscurités, traces aussitôt intégrées par le fleuve ; et c’est peut-être pour cela qu’ils chantent, les piroguiers, entre Miandrivazo et Antsiraraka, engendrant un chemin étoilé de notes et de noms qui constellent l’espace fuyant de cette grande rivière, la Tsiribihina. Ils ont une origine et ils ont une destination, l’un d’eux se trouve à l’avant, l’autre à l’arrière de la pirogue, tissant un corps de chant à ces embarcations, qui entraîne à comprendre ce mouvement non comme un trait tiré sur une carte, mais comme un segment qui se déplace le long d’une ligne infinie. Deux jours… L’éphémère est notre temps, et temps plus dense d’avoir gagné cette dimension supplémentaire. Le Même dans la changeante allure du destin, les doigts et les notes projetées portant à l’émulsion des couleurs.

Un homme, le bras appuyé contre le bord de la fenêtre : Antananarivo est encore cette ville assiégée lorsque je la traverse en taxi. Le jardin d’Ambohijatovo, à force d’être piétiné par les manifestants d’un bord à l’autre, ressemble à un désert miniature. Trois camions stationnent ce samedi à l’entrée du parc, bourrés de jeunes militaires, mitraillette à la main. Plus loin, des groupes de gens font la queue devant les lieux où des produits de premières nécessités sont distribués à bas prix. Le beurre, le lait, apparaissent par intermittence. Et ils sont désormais nombreux ceux qui, par nécessité, ont cessés pour un temps de payer leurs impôts. La vie civile a certes repris ses droits depuis l’instauration du régime de transition, mais c’est comme si elle avait un point de côté et ne parvenait pas à reprendre son souffle. Dans le taxi où je discute avec le chauffeur — d’amour et d’économie, de mariage, de sexe —, les paroles exposent leurs vibrations sonores dans l’air qui les réabsorbe aussitôt. La capitale, dit-il, n’est plus malgache, elle est en train de devenir africaine ; c’en est fini du mora mora, tout doit aller vite, tout le monde veut avoir du pouvoir, de l’argent et de l’amour, vite. Intercision culturelle. Depuis la libéralisation du marché malgache en 1995, lors du retour au pouvoir de Didier Ratsiraka, tendance que son successeur, l’actuel « président légal » en exil de luxe, a porté jusqu’à son point de non-retour, de coupure, depuis lors a commencé ce cisaillement psycho-social de la population et ce début de schizophrénie capitaliste sur le mode « pays en voie de développement »… actuellement sur la case « blocage des institutions ». Directement sans passer par la case départ, autrement dit, sans recevoir les mânes des régulateurs institutionnels de la mondialisation.

De Silvio Berlusconi à l’empire du Japon durant la seconde guerre mondiale, de la prononciation de la langue italienne au métissage de Barack Obama, du Bayern de Münich à la diaspora juive, nous parlons avec Monsieur Rolland tandis que s’achève l’agencement de la petite scène dans le préau de l’école, bientôt prête pour accueillir le « jus concert » qui doit avoir lieu aujourd’hui dimanche, à 14h30. Comme souvent, je suis surpris par la culture de cet homme d’une cinquantaine d’année, autodidacte et grand lecteur. Je lui sers à l’occasion de dictionnaire, d’écho probateur, mais nous nous servons plus souvent l’un l’autre dans le voyage de la pensée à travers l’histoire humaine. « Qu’est-ce qu’un skinhead ? » « Ah c’est un mot qui vient de l’anglais alors ! » « Naples… en Italie ! » « Mais le sud de l’Italie est sous-développé, on peut dire ça ? » Auparavant, je m’étais promené aux quatre coins du collège pour chercher quelques perspectives convenables en vue de filmer la manifestation. Certains élèves des classes de 3e et de 2nde vont chanter et danser paraît-il, pour gagner de quoi partir, par un beau jour de mai, en course d’école. Ce qui se manifeste, dans un cas comme dans l’autre, laisse des traces dans la mémoire de nos connectiques, neuronales ou magnétiques. Transport des images gravées sur dvd, transport des lignes tapuscrites, des bits de données, des signaux pseudo-électriques du système nerveux, ce ne sont pourtant pas des dissolutions, seulement de différents types de passage de la matière. Les ombres de la caverne sont certes des illusions, mais leur matière est bien réelle. Et les opinions que tel ou tel être humain est à même de concevoir sur le versant de son milieu culturel ne sont pas moins des expressions de la forme de son âme que son corps ne l’est d’un autre mode de la matière que cette âme traverse.

Un autre jour, un autre temps. Un homme d’une trentaine d’année est en train de lire le Monde diplomatique à la table d’un restaurant d’une petite ville du centre de Madagascar. La réintégration officielle de la France dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, les tentatives chrétiennes de moralisation du capitalisme en Allemagne, les conséquences de la crise financière au Japon. Le nouveau serveur engagé le jour même veut lui laisser le plateau avec l’assiette ; connaissant le code de la maison, l’homme lui indique qu’il vaudrait mieux lui laisser l’assiette et reprendre le plateau, qu’il pourra ainsi réutiliser pour d’autres tâches. Il s’agirait aussi d’éviter par là l’effet cantine, quoique… Des touristes de passage : un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, des années françaises qui de toute évidence durent moins longtemps que les années malgaches ; sur la droite, un couple constitué d’un homme, blanc, sans doute français, et d’une femme, malgache, lui dans les quarante, elle moins de trente ; juste à côté, toute une famille française qui vient d’arriver, avec quatre enfants, cinq adultes, et deux guides malgaches qui s’éloignent bientôt de leurs brebis pour soi-disant les laisser manger à leur aise. L’homme a ramassé une grande plume blanche dans la cours tout à l’heure, avant d’entrer dans le restaurant. Et lorsqu’il se lève pour partir et qu’il saisit cette plume entre le majeur et l’index, il se sent un archange de passage dans l’étrange pays des hommes.

« Et vous avez vu les baobabs alors ? » Oui, j’ai vu l’allée de baobabs non loin de Morondava pendant les vacances de Pâques, j’ai vu ces grands arbres et leurs racines plongeant dans un plan d’eau couvert de nénuphars, perdus quelque part au milieu d’une brousse sèche dans ce vaste pays : Madagascar. J’ai vu, tandis que la plupart des enseignants du lycée restaient chez eux en raison d’un trop évident manque d’argent. Comme à chaque fois que je suis rentré de vacance, et alors même que tous m’encouragent à visiter leur pays, je perçois ce décalage entre mes moyens et les leurs. C’est alors quelque chose comme de l’amitié, de part et d’autre, qui vient nous relancer en égaux dans l’attention que nous voulons donner à l’événement à vivre. Au fil de ces huit mois, j’ai pu constater que ce rapport était d’autant mieux vécu que chacun de ses membres y jouait sa différence, dépassant la simple asymétrie vers un système dynamique. En l’occurence, il y a aussi le fait que, à la différence de l’envoyé standard d’une ONG, je suis payé par l’Etat suisse à un tarif qui me permet de me prendre pour une association à moi tout seul. Une manière de donner sens aux paroles de l’épicière malgache chez qui je me rends deux à trois fois par semaine et qui me répond, à chaque que je lui souhaite une bonne journée en quittant son établissement : « bonne journée à vous tous ! » Mais que fais-je là, une sorte de parrainage ? Peut-être bien oui, mais « une sorte de », un rôle qui s’est formé au fil des mois pour rencontrer une adéquation entre mes pouvoirs et le milieu dans lequel j’évolue. Je parlerai ainsi plus volontiers de masque, de jeu ou d’ek-stase, que de charger ma mule avec des velléités de protectorat. Lorsque le proviseur du lycée m’a demandé, juste avant les vacances de Pâques, si je pouvais prêter quatre cents mille Ariary (environ trois cents Francs suisses) à l’école pour pouvoir payer les enseignants avant les vacances — les écolages n’ayant pas encore été intégralement perçus —, je ne me suis nullement posé une question morale, du type « bon samaritain », j’ai réfléchi en termes d’économie. Je tire mon éthique en cette matière de Spinoza, et pour faire très vite on pourra y entendre simplement une « solidarité ». Entre êtres humains appelés à survivre…

Et sais-tu, mon ami, que tu rentres chez toi dans moins de deux mois et demi ?

J’avais pris des photos lors de la remise des bulletins du 2e trimestre, et, à la demande de certains élèves et enseignants, en avait fait développé quelques unes. L’idée que je proposai alors, à savoir, faire une photo de tous les enseignants et surveillants et la faire imprimer à mes frais en grand format, avait été acceptée avec enthousiasme. De passage dans la capitale en début de week-end, j’ai donc fait développé un portrait de groupe en 40×50 cm, et suis allé commander un cadre, fait main en deux heures, dans une boutique située dans le quartier d’Ankadivato. De retour à Ambatolampy, nous avons décroché le portrait de Marc Ravalomanana qui se trouvait suspendu au-dessus du bureau du secrétariat à la façon d’un « big brother is watching you » ; et l’avons remplacé par le portrait que voici :

Les femmes au premier rang en équipement de sport, comme avaient lieu des matchs entre élèves et professeurs ce jour-là. La terre battue du préau. Le bâtiment à l’arrière portant le nom de “Misionera”, car subventionné par l’entraide des églises. Tant de visages…

Oui, ces journées sont malgaches.

Mais ces nuits, que sont-elles ? A partir de 18h, tout commerce social a cessé. Et je me retrouve, ou plutôt, je retrouve mon rapport à la nuit, mes questions, mes hasards, mes œuvres. Souvent, je regarde un film à la tombée de la nuit, qui me fait passer de l’autre côté de ce monde. Le Blade Runner blues de Vangélis n’est jamais très loin… Des lumières bleues par faisceaux psalmodient dans mon âme jusqu’à l’aurore, improbable comme tout ce qui appartient encore à ce temps. J’en profite pour écouter de la musique. Je retraverse mes destins préférés. Le T de mon prénom m’est toujours un fidèle témoin de ces contorsions. Le H est parfois un peu lent à trouver le moyen de l’action. A… I… A… I… A. MSCZ. G…

Il parle d’amour avec ses élèves. D’économie, de mariage, de sexe. Dites-moi quelle drôle de chose que cet homme perdu là-bas au fin fond de la Terre…

Malagasy’connection

21 octobre 2008

Pour ceux qui ne me croyaient pas quand je disais que j’étais à Madagascar…!

Et alors, malgré le fait que je me sois fait voler mon appareil photo il y a une semaine et demi à Tana, vous pouvez cliquer sur ce lien pour me voir sous quelques unes de mes coutures, non trouées (tu vois !). Quelques photos d’un week-end avec Etienne à Ambatolampy (qui a un appareil photo, that is to say), des sourires malgaches, des rencontres, et les rails du chemin de fer qui n’est plus utilisé que pour, paraît-il, un train de marchandise par semaine. Salutations !

Premières photographies

20 septembre 2008

Une vieille femme, vendeuse de tissu au marché Pochar à Tana…

Cliquez sur ce lien pour voir quelques unes de mes premières photos en territoire malgache. Les rues, les gens, Ambatolampy, et un aperçu de là où j’habite !

saturnZyklon

15 août 2008

Urizen - William Blake

“Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse, oblige-toi à tournoyer”.

Cette phrase de René Char m’est récemment venue à l’oreille… Elle exprime je crois cet état d’excès dans lequel je me trouvais lors de la première écriture du texte que je re-publie aujourd’hui, dernier-né de la série /da capo/, datant de l’été 2006. Un excès ? Oui mais qui prend le temps de devenir mesure et souffle.

SaturnZyklon accueille des ambitions que j’osais pour la première fois formuler distinctement. Il les accueille : dans un mouvement de lames, de désagrégation. Kristian Birkeland, spécialiste des aurores boréales mort en 1917, y côtoie un employé d’EMS, un fauve vertical, ainsi qu’un cheval sous ses 4 formes successives : cheval-vapeur, cheval-atomique, cheval-lumière, cheval-imaginaire… Une réflexion sur la mort, sur la post-modernité, sur la cybernétique. Volonté de puissance et condition humaine, la grande politique nietzschéenne en toile de fond.

Deux interludes offraient dans la première version une plage de repos au lecteur : je les ai intégrées dans le flux, telles qu’elles étaient à l’origine. Ce sont maintenant 30 pages d’un seul tenant, un discontinu-continu avec ses différentes vitesses, ses sauts et carrefours rétroactifs. Voilà un texte qui s’offre à l’expérimentation d’un lecteur, quelque part dans le temps, le force à développer une trajectoire en multiplicité à travers les strates enlevées tour après tour par les mouvements tourbillonnaires qui en secouent l’ensemble. Jusqu’à ce que quelque chose craque, à l’image du crâne d’Urizen sur cette gravure de William Blake que j’avais choisie pour quatrième de couverture.

SaturnZyklon est une réflexion sur l’inertie de la conscience de ce que nous sommes. J’y proposais un contre-mouvement : le développement d’une conscience chaotique, “détruisant le cercle parfait de chaque heure, mordant à la tête le cyclone de Saturne”. Dans une époque où la détermination majeure de la conscience d’être est la vitesse de la lumière (électricité, fibre optique, société de l’image), j’ai voulu amener à une vision qui enveloppe la lumière, cette lumière qui nourrit et distingue d’entre les formes. À une vision qui nous révèle dans notre propre étrangeté à nous-mêmes, capable de nous démettre une épaule pour mieux accoucher d’une fleur ?

> Ouvrir saturnZyklon en format pdf.

“Es war ein Kind, das wollte nie”, Paul Klee, 1920.

S’il avait voulu toujours, il aurait voulu soit tout, soit rien, et tantôt l’un tantôt l’autre. Mais qu’il ne voulait jamais faisait justement que ce n’était ni tout, ni rien qu’il voulait, ni tantôt l’un ou l’autre, mais peut-être seulement les deux en même temps. C’est-à-dire… l’impossible ?

Géraldine et Mathias en acht-ballade à Lucerne.

.En illustration d’un court texte que je viens de reprendre, cette image d’auteur inconnu. Immobile dans le saut… un abandon, mais je ne sais pas encore de quel abandon il s’agit. Peut-être à la boucle d’un retour ?

Ce texte dont la première écriture remonte à 2006 faisait partie d’une série appelée /da capo/ - référence à l’éternel retour nietzschéen -, des proses poétiques construites pour tourner sur elles-mêmes et s’intensifier à chaque re/lecture. Quelques hasards et une atmosphère favorable m’ont permis de le rencontrer à nouveau, et d’y infuser la matière d’un rêve, fait je ne sais plus quand, qui m’avait de longtemps paru appartenir au même plan de consistance.

.J’y ai taillé également un thème qui n’était jusqu’alors qu’un éclat brute : le rapport entre étendue et gravité, entre la place qu’occupe un corps dans l’espace et la force qui garde tous les corps dans sa sphère de puissance (je comprends “puissance” au croisement du pouvoir-de-faire et de la possibilité pure qui enveloppe ce pouvoir). La Terre ? Oui, mais comment s’arrêter là…

> Ouvrir Et ses poings ne sont pas fermés en format pdf.