Car nulle part il n’est d’arrêt
27 juillet 2009
Revenir, rentrer, retourner… tout cela était faux. Cela ne colle pas. Cela ne fait pas sens.
Je viens, j’arrive, oui. Cela oui. J’arrive dans ce pays, la Suisse, j’y suis en visite, je vais y rester un moment, oui. Il y aura toujours dorénavant un départ d’avance dans chaque retour.
Je suis en visite, c’est un drôle de pays, je ne l’aime pas plus que les autres, je l’aime parce que je viens voir des amis, de longue date, et d’autres, oui d’autres mais tous ils sont jeunes, bruts et scintillants, oui, tous, avec leurs poids d’opium et la qualité de leurs métaux.
Je passe et la ligne heurte la matière, et la matière heurte la ligne.
Je suis chez moi dans ce ventre où coexistent ces aspects, ce ventre quantique, moi sans orifice, lointain-étendu, j’ai… oui, moi de sensation-silence. Je suis demeure, direction, pourtour, et avec toi, je te suis entre tes omoplates où mes mille fronts se scindent en se rassemblant. Je suis chez moi parce que je suis chez toi, chez vous, et dans vos paroles qui font parler les blancs, dans ton amitié et la tienne et la tienne et la table que nous dressons de nos dentitions parfaites et de nos bouches de cyclones.
Comme un être assis sur l’aiguille des secondes, et qui aurait compris que pour sauter dans le temps il valait mieux cesser d’indiquer ce qui passe, et marcher jusqu’au moyeu immobile de l’horloge.
Pour y prendre un élan, précisément arrêté.
En retour
22 juillet 2009
Choc thermique, environnemental-électrique, proprioceptif, socioaffectif, culturel, etc. etc. Choc de l’amour réel. Choc des espaces-temps, choc ? Certes de la confrontation, d’une mémoire vive et d’une mémoire morte, choc de l’inidentifiable et du trop de tout, choc des références, et même de cette facilité qui nous fait imprécis pour notre propre délice. Choc du sous-peuplement, choc de toutes ces installations, de ce que certains appellent la paix sociale, des appareils électroménager, des rues propres et nettes, de l’inhabitation, et d’autres formes d’inhibition et de non-dit. Quelques notes de clavecin en pleine brousse, des bruissements dans la lumière du matin, et l’existence, enfin, d’une vie nocturne.
Treize jours à vivre dans les écarts de toutes les jambes qui me marchent, à psalmodier des mots-chemin entre les immeubles et les vallées vaudoises, à jeter mes yeux dans le lac et mes oreilles dans la phonosphère contemporaine. Mille rencontres, qui me parlent de cette joie d’être à nouveau possible… ! Treize jours aussi pour reprendre possession d’un lieu, mon 9e étage, et l’ascenseur, les odeurs, les matières, pour retrouver les livres, les discours sur la crise, sur la grippe, sur la lune, les conneries opportunes, dont on s’étonne peu, mais pas envie de se plaindre, envie de se dispenser de moi, d’un moi, au moment même où une autre peau se forme. Mu par le futur qui pousse.
Je pense souvent à Faly, Rolland, Manda, Viviane, tant d’autres, à Nivo, j’appelle, je vais écrire, je vais dormir, je vais mourir, je suis tranquille, je prends garde à mes pieds, je fais semblant de tout sans rien simuler, j’adopte des sourires errants, j’annule les astres, strie les reflets, oriente, glisse, frotte, masque, chante, lézarde, et rigole pas mal de toute cette souveraine inutilité à moi si rythmiquement enseignée par cette autre terre que je connais. Présent de l’ouverture, d’une distance intériorisée. Oh dis merci, fou lucide, à l’incommunicable de cette vie !
L’avant-dernier pour toujours
8 juillet 2009
Derniers jours sur terre, sur terre rouge, derniers jours en sabre de lune, en tranchant, déchirements et sourires, larmes et ouvertures intangibles, vers un monde autre, vers des temps autres. L’état quantique se résout de lui-même dans le passage du trou noir.
Jeudi et vendredi, ce furent mes derniers cours. Nous avons, comme de juste, fait des jeux avec mes élèves, question pour un champion, pendus et jeux mathématiques. Ils m’ont chanté des mélodies d’adieux, mon coeur était serré, et cette tension de l’adieu où je me sentais, comme j’avais envie qu’elle accouche, qu’elle me libère ! Mais ces derniers jours arrivés, une certaine sérénité me revenait par endroits, exposé à la lumière rouge d’une chambre de développement organiques.
Le vendredi soir, ce fut le pot d’adieu organisé par les enseignants, surveillants et secrétaires. Madame Beby avait préparé des sambos, des nems, des mofy baoly ; il y avait de petites choses à grignoter, des boissons hygiéniques ; et j’apportais de mon côté trois bouteilles de vin du pays, ainsi qu’une bouteille de Lagavulin, whisky écossais de son prénom. Après discours, félicitations et remerciements réciproques, nous avons dansé le afindra findrao, avant d’enchaîner sur toutes sortes de danses gasy à la mode. Mes collègues ont terminé cette courte soirée par un karaoké, comme de juste. Des chants connus de tous, ils les chantaient avec une fraîcheur ! en me faisant des aurevoirs de la main…
Samedi, dimanche, rangements, bagages, nettoyages. Je m’asseyais de temps à autre sur le perron, laissant mon regard vaquer à travers le fine bruine qui n’avait presque pas cessé de tomber depuis une semaine. Les températures ont subi dernièrement un regain de fraîcheur, de 0 à 5 degrés, gel le matin, et ce ciel couvert… Je traîne encore un rhume, et je me souviens des vagues de froid (mangatsika be !) qui venaient me lécher les pieds au cours de ces soirées d’hiver (nirinina). Je vais débarquer demain en plein été, déplacement à travers les saisons du globe, et s’il n’y avait que cela !
J’appréhende mon retour en Suisse, le retour dans le “système”, comme me le disait cette femme d’un charme tout helvétique à laquelle j’allais annoncer mon départ de la Grande île, hier à l’Ambassade. Je vis depuis des mois dans un pays où la précarité est générale, et qui, depuis la crise de janvier-février, est entré en décadence. Pourtant, je continue de croire que la transition actuelle est un moment nécessaire, et que, si elle est bien menée, elle est un gage d’avenir. De l’autre côté, je vais arriver en Europe par la porte de l’aéroport Charles-de-Gaulle, sans doute l’un des endroits les plus hygiéniques et les plus policés de la planète. Mais sans doute, ce n’est pas cela qui m’effraie. J’ai davantage d’appréhension concernant mon propre avenir ; quelle voie ? quel travail ? s’il y a travail ? dans quel domaine ? pour quelle vie ? Je sais où je vais, toujours, mais je ne sais pas comment. Mais quelle importance ?! Qu’il me suffise d’évoquer ces inquiétudes pour les voir d’elles-mêmes se flétrir !!
Lundi, ce fut le dernier repas avec la famille de Monsieur Faly, sa femme, si belle, accueillante, intelligente, ses deux enfants, Fania et Faliana, dont je n’oublierai jamais les sourires, ma gardienne des clés ; avec M. Rolland, sa fille, Mihaly, qui m’a offert un dessin, sa femme et son fils. Cadeaux d’un côté, cadeaux de l’autre, derniers échanges de bons procédés, d’affection, d’adresses. Et puis le départ, en voiture avec M. Faly qui était allé cherché le matin même la voiture de son frère à Tana, et qui m’emménera à l’aéroport ce soir à 20h. Derniers “aurevoirs” pour on ne sait combien de temps. Comme je le leur disais, deux, trois, cinq, dix, vingt ans ? Je n’en sais rien. De leur côté, ils avaient le ferme sentiment que je reviendrai d’ici deux ou trois ans, et nos yeux de fouiller l’avenir en quête d’une réponse, ou peut-être de questions.
J’ai donc dormi deux nuits à Tana, mes dernières nuits malgaches. Fait quelques achats, pesé et recalibré mes bagages… J’ai mangé ce matin mon dernier petit-déjeuner au café-chaussette et beignets. Je reçois quelques téléphones de mes élèves, qui me disent encore une fois “à bientôt”. Pour certains, ce fut une séparation difficile, avec ce garçon par exemple, qui m’a offert un poème écrit dans le langage codé qu’il a inventé. Avec cette fille, je discutais avec elle de temps en temps à la pause, la voyant seule dans un coin à regarder les autres… Je vais encore appelé Madame Nivo cet après-midi. Me ballader, faire encore quelques pas en terre rouge. Et puis voilà. Voilà. Voilà voilà voilà voilà voilà. Je ne sais pas très bien ce que j’attends, mais j’attends. L’heure du départ. L’avion, qu’on y soit, qu’on soit parti et en mouvement. A nouveau, relancé sur les cambrures du hasard. Pour que le dernier jour soit toujours l’avant-dernier, et…
Etat quantique
3 juillet 2009
Allez ! Dans le froid de l’hiver, Mathias regardait les brumes de son propre esprit s’étirer et se tresser en une fine corde de coton, une mèche. Il n’avait plus le temps, tout cela était maintenant accompli. Feu ! Mais s’en rendait-il compte ? Quelle importance, il n’avait plus de sens à donner, il n’avait qu’à cueillir et être cueilli par cette bruine de sourires, une bruine oblique qui le portait et dans laquelle sa philosophie avait l’élégance… de s’éclipser. Il était à la fois ici et là, là-bas, dix mille kilomètres plus loin sur le chemin de sa vie, et quel temps lui faudrait-il pour les franchir ? Les franchir sans les rabrouer, en tenant l’équanimité de cet état quantique, ouvert sur toute la distance d’un temps qui ne cesse de devenir plus concret. Allez ! allez ! D’adieux en au revoirs, de lendemains en hiers, renouvelés, mon présent bonjour ! oui bonjour, que feras-tu de ta sortie, de cette prémisse éclatante, pourrais-tu l’oublier, non, tu ne le peux pas, ta vie est là, entre ces gens qui fêtent ton départ, qui sont là à parler le clair langage du coeur, et tu ne voudrais de rien d’autre que de cette amitié qui grossit comme les larmes grossissent aux coins de tous les continents de la terre. Leur générosité est ton propre don à la lumière de leur jour. Te voici, ma coupe, te voici, ma lance. N’est-ce pas ainsi que, rendu à lui-même, Mathias cessa de faire tergiverser sa réalité ? Dire ces phrases toutes simples en leur faisant pousser des bourgeons de sérénité sur chaque syllabe : j’ai été heureux de vous connaître, je vous remercie, je vous souhaite… bonne chance… Qui suis-je ? Demain ?
Seuls au monde
22 juin 2009
Qu’est-ce, qu’y a-t-il, à cet âge-là ? On y souffre de manière tellement incommode. L’adolescence… Deux de mes élèves sont venus me voir ces derniers temps, me demandant de les aider, de les écouter surtout, sans les juger. C’est l’histoire d’une jeune fille amoureuse d’un pasteur de 40 ans ; c’est l’histoire d’un garçon sensible persécuté par ceux de son âge. L’expérience humaine de certaines interactions et de certains affects sont décidément partout semblables, bien que la manière de les gérer diffère. C’est saisissant. Comme est saisissant aussi le fait que le tout de ma puissance se trouve, alors, dans mes oreilles ! “Sofina”, quel joli mot.
J’écoute les 12 études d’exécution transcendante de Liszt, dans ma froide province du bout du monde. Les épaules enveloppées d’une converture, tandis que le soleil peine à se dégager qu’une bougie interpelle pourtant du coeur de sa flamme. Les haut-plateaux, à la porte de la chaîne des montagnes de l’Ankaratra, dans la ville la plus haute de Madagascar, ici, entre le tropique du Cancer et le tropique du Capricorne. Je me souviens de Kodaïkanal, une autre ville des hauteurs, c’était en Inde, les singes y côtoyaient les hommes entre les bancs de brume, les fougères géantes, un temple hindou et une église anglicane.
Les yeux enrichis de pareils mélanges, mon propre pays prendra, à mon retour, des parures que je ne lui avais jamais connues. Le 9 juillet… Dans deux semaines jour pour jour, je quitterai Ambatolampy pour ne peut-être plus y revenir. Et je laisserai ces visages, ces âmes, continuer, et mourir, un jour, loin de mon regard. C’est une musique que j’entendrai à tout jamais, ô n’est-ce pas, mon coeur ?
L’hiver et la révolution
25 mai 2009
Rentré sur Ambatolampy en début d’après-midi, je me fis déposer par le taxi-brousse devant le restaurant Au rendez-vous des pêcheurs, vide comme à l’accoutumée. C’est à chaque fois cette même femme qui me sert, une femme dont j’ignore tout, peut-être la cinquantaine, prévenante et, dans l’entente à demi-mot que nous avons développé, véritablement aimable. Je m’assieds et tire un livre de mon sac : « Le Roi Mathias sur une Ile Déserte ». Je l’ai acheté samedi dans la capitale… mais capitale de quoi au juste ? A Tananarive, si le calme semble prévaloir, ce n’est pourtant qu’une bête apparence, un fantôme de souveraineté : comment dire en effet que la ville est « calme » lorsqu’il est nécessaire de militaires postés à travers celle-ci pour la maintenir dans son sommeil ? Et encore, c’est à peine le sien. C’est la guerre qui dort là, et la guerre se réveillera. Parce que ce sont les mêmes actes déplorables de spoliation du bien commun qui se déroulent, jour après jour et dont les premières pages des journaux que les passants regardent matin après matin, rendent avec des exclamations qui désormais ne scandalisent plus personne. Le désintérêt du peuple face à la vie politique du pays est sans doute l’événement le plus inquiétant de ces dernières semaines.
Au rendez-vous des pêcheurs, je découvre qu’une flambée illumine la cheminée. L’hiver est arrivé, arrive, un peu plus chaque jour. La nuit, entre 5 et 10 degrés, la journée, au soleil, parfois jusqu’à 20 degrés. Ce contraste surtout est fatigant. Chaque matin, une brume enveloppe la ville, l’air parfois peuplé d’une bruine froide. Mais ce restaurant est décidément un cas à part. D’abord parce qu’il ne doit y avoir que quelques rares cheminées dans la ville. Ensuite, à cause de ce carrelage, de ces nappes à petits carreaux bleus et blancs, de ce poster délavé d’un Airbus A320 d’Air France, ces statuettes d’art traditionnel malgache et ce crâne de zébu au-dessus du foyer. Lorsque la serveuse m’apporte un filet de zébu avec pour accompagnement des lamelles de carottes et de choux mêlés, je me crois définitivement en Alsace. Un relais pour routier au bord d’une nationale. Il m’est malaisé de rendre cette atmosphère. Lorsqu’il y avait des touristes, cet endroit provoquait mon dégoût ; entendre parler français, ce français de vacancier qui est à peine une langue ; voir des gens dépenser pour un seul repas une somme d’argent qui suffirait à nourrir un autochtone pour toute une semaine, et j’ai eu honte à chaque fois, de venir manger là. Mais aujourd’hui, l’absence des cars et des 4×4 devant le restaurant me met devant le négatif de cette photographie. Sur le négatif, d’où est tirée la photo, on voit des gens du pays. « Improbables », ils semblent ne pas savoir comment faire pour habiter… chez eux. Ils semblent enfermés dans une machine à tirage automatique, incapables de se développer vers autre chose que la carte postale qu’on enverra en Europe pour demander plus de touristes et de subventions. Il faudrait inventer un laboratoire, et de nouvelles méthodes.
Maintenant je suis là et je n’ai pas du tout honte ; au contraire, je viens pour essayer de peupler d’une autre manière, puisque je peux désormais m’asseoir sans me trouver noyé dans la masse des touristes. Atmosphère d’autant plus difficile à décrire que je souhaiterai que ce soient d’autres qui parlent. Elle est faite de désœuvrement, elle est teintée de tristesse et d’une colère qui ne sait comment se dire, se donner libre cours. Le pire, c’est sans doute que personne ici ne sait au juste ce qui se passe. Tout le monde attend que quelque chose se passe, en « haut lieu » ; que les protagonistes d’une histoire par laquelle de moins en moins de gens se sentent concerné, décident que les conditions sont réunies pour faire leur entrée en scène. Le public est devant ce spectacle et il ne peut pas sortir, ni pour aller chercher à manger, ni pour prendre un bol d’air frais, ni pour trouver un lieu où les discussions ne seraient pas happées par les échos de cette scène sans fond. Où est l’ennemi ? Qu’est-ce que nous voulons ? Des poissons ivres dans une mer d’alcool craignant de monter à l’air libre tant on les a convaincu que la surface est en feu. La crise cause du tort au développement du pays ? Argument massue, hiver de la révolution. J’avais vu quelque chose d’important dans les événements qui se déroulaient en janvier : une révolte, ou pour mieux dire une vengeance, et derrière laquelle avançait l’idée que la société est faite par l’homme, pour l’homme… Et non l’inverse.
Nous sommes à 1500m d’altitude environ, mais c’est un hiver sans neige, sans pluie. Les brumes matinales annoncent de grands ciels bleus, et il fait bon prendre un bain de soleil en milieu d’après-midi. Dans le lycée, des vitres ont été ajoutées aux fenêtres des classes du rez-de-chaussée, si bien que les cours peuvent s’y donner désormais sans que les élèves soient habillés jusqu’aux oreilles et serrés les uns contre les autres… ce vent froid qui souffle certains jours ! Il ne nous a pas empêché non plus de nous enthousiasmer à faire tourner une petite machine à souvenir : j’ai fait développer ce week-end quelques centaines de photos d’élèves, prises à leur demande dans la cour du lycée, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’y ont l’air ni dépressif ni frigorifié. Ces jeunes Malgaches aiment se donner en spectacle, et les jeunes filles n’étaient, on s’en doute, pas les dernières à vouloir s’immortaliser en face de l’objectif. Un jeu de séduction tellement évident qu’il en devenait parfois d’une drôlerie irrésistible, tandis que d’autres vraisemblablement posaient déjà pour leur propre postérité. Le majeur et l’index dessinent ainsi le signe de la victoire sur certains de ces clichés, le signe de TGV — le parti d’Andry Rajoelina, président de l’actuelle Haute Autorité de Transition — qui incarne pour les élèves un renouveau possible, un gouvernement qui naît tandis qu’eux-mêmes sortent de l’œuf.
Qu’est-ce que l’hiver ? Et quelle est la condition de toute volonté humaine ? « Je veux que la Terre tourne. »
Chronique de l’ordinaire
5 mai 2009
Ce n’est que maintenant, après huit mois passés dans ce pays, que je recommence à rencontrer la vie sous les traits de « l’ordinaire ». Sans doute m’est-il d’autant plus difficile d’écrire, mais d’autant plus salutaire, contre l’usure de l’ordre cette fois-ci et non plus contre certaines turbulences trop fortes. Je finis par comprendre certaines choses, avec un naturel trop avenant pour n’être pas suspect, et en même temps, avec un trop de raffinement qui rend friables certaines de mes protections contre la laideur.
Sur la place devant chez moi — un ovale long de 70m et large de 40, un espace de terre entouré par la route et où des pins procurent une ombre agréable —, ont été construit il y a peu cinq bancs en béton de la forme la plus grossière qui soit… et en les voyant je me suis dit : espérons qu’ils y mettent au moins quelques couleurs. C’est fait depuis quelques jours. Ils ont été peints aux couleurs de THB, pour Three Horses Beer, trois profils chevalins blancs soulignés d’un trait noir sur fond rouge pétant. Il faut savoir que la compagnie Star, propriétaire de la marque, elle-même propriété de Coca-Cola, offre de peindre gratuitement n’importe quel bâtiment aux couleurs de sa bière, un moyen promotionnel qui rencontre un immense succès dans un pays où d’une part les moyens financiers sont réduits, et où d’autre part la population a pris l’habitude de prendre de ce tout ce qu’on lui offre, sans davantage de discernement. La compagnie Star multiplie les démarchages à Ambatolampy ces derniers temps, pour la bonne raison qu’une usine de bière concurrente est en train d’y être construite…
Au restaurant hier à midi, je commandais, comme cela m’arrive pour changer un peu du riz que l’on sert ici à tous les repas et malheureusement pas à toutes les sauces, une pizza. Une pizza au poulet pour être précis. Lorsque la pizza arriva sur ma table — table en plastique ivoire recouverte d’une nappe verte, sur une jolie terrasse à l’ombre d’une vieille maison de briques —, le poulet en était absent. Ce que je réalisais trop tard pour en faire la remarque à la serveuse. Le patron de l’établissement, Monsieur Michel, avec qui j’ai lié une relation d’amitié qui tourne autour de la lecture et de l’observation de la société malgache, vint me saluer quelques instants plus tard ; et tandis que je mangeais une pizza aux pâquerettes, je lui fis la remarque qu’en vérité je mangeais une pizza au poulet. Je n’étais pas loin à ce moment-là de me comparer à l’un des enfants perdus, imaginant la nourriture pour la faire apparaître. Mais un patron de restaurant a de toutes autres préoccupations : comment faire en sorte que son service atteigne au minimum de standing que l’on est en droit d’attendre d’un restaurant à l’Occidental… Il alla voir sa cuisinière, qui lui assura avoir mis du poulet sur la pizza. Il l’amena alors avec lui jusqu’à ma table, afin qu’elle puisse constater de ses propres yeux que de poulet nulle trace dans cette assiette. Pour l’occasion, il avait pris un air mécontent qui avait sans doute pour but de faire sentir à son employée qu’il y avait là une erreur à ne pas commettre ; et moi de regretter qu’il n’y ait apparemment pas moyen de prendre quelques vacances loin de l’éducation à l’heure du dîner… La cuisinière, une femme de petite taille, la trentaine, jolie dans son tablier blanc et la tête couverte d’une toque, était pareille à une élève que j’aurais interrogée sur un sujet dont elle ignorait la réponse, ou dont elle n’aurait pas compris la question : peinte de honte de la tête aux pieds. Se sentait-elle en faute, comme l’ont trop bien appris à faire les Malgaches elle jouait la culpabilité. Mimique grimaçante, contrition du corps, regard fuyant, mutisme. On a nettement l’impression dans ces cas-là qu’on vient d’accuser quelqu’un d’avoir commis un péché capital, et que ce quelqu’un se prépare à recevoir des coups de fouet. Ce n’est pas beau à voir. Conséquence, on hésitera d’autant à faire des reproches à quelqu’un, devant ces manières de soumission et de culpabilisation, qui nous font nous sentir nous-mêmes tout ce qu’il y a de plus cruel. Et pourtant, dans mon cas comme dans celui de Monsieur Michel, comment faire autrement ? La santé mentale tient dès lors à avoir des mesures différentes de celle-ci pour juger de soi-même, et à ne pas se confondre avec la rétroaction de l’attitude d’un tel interlocuteur. On ne peut que pressentir dans un frisson toutes les histoires qui fait qu’aujourd’hui l’on met dans les mains d’un détenteur de pouvoir non seulement le pouvoir limité de sa fonction, mais également un pouvoir temporel et spirituel que rien ne justifie hormis ce triste pli dans l’échine d’un peuple.
L’ordinaire… au plus bas d’une telle échelle, il y a ce à quoi j’ai envie de donner ce nom horrible : la médiocrité. Et s’il n’y avait qu’un nom ! Mais il y a ces actes qui vivent de l’ordinaire comme de quelque chose dont ils se nourrissent presque exclusivement. Exemple européen : la lecture des journaux gratuits, qui non content de faire de la propagande à bon compte sont d’un niveau de réflexion quasi nul, est une activité médiocre ; et l’on voit à cette constatation qu’il faut déjà avoir rencontré l’ordinaire d’un peuple pour en reconnaître la médiocrité. Qu’importe que je sois capable de dépasser un tel jugement pour comprendre de telles activités, il y a certains jugements qui sont liés en moi à ma survie, et qui me procurent des affects qui ont trait directement à la vie que j’aime, c’est-à-dire à la vie que je peux vivre. A Madagascar : la paresse, le laisser-faire, le suivisme, la suffisance et l’apitoiement, produisent des actes médiocres. Il y a tellement de choses fantastiques dans ce pays que celles-ci font d’autant plus mal.
Aux cœurs distants
30 avril 2009
La parole sembla suffire quelques temps. Et puis… elle ne suffit plus. Le sens perd peu à peu de sa portée, et bientôt ce sont davantage les sons qui portent, et on voudrait alors n’être plus que son… n’être plus que son et traverser enfin cette étendue. Et encore, dira-t-on, un son décomposé, recomposé, d’un ordinateur jusqu’à un téléphone cellulaire, mais qu’importe : quelque chose passe. Tout comme dans la lettre écrite, le papier, l’encre et le dessin de plume, deviennent peu à peu plus importants que les mots. Plus tard, l’on se rend compte que même là, en fait, ce n’est pas du son qui passe, c’est autre chose, dans le son… la matérialité… de quelque chose d’immatériel ? Quelque chose de certes raréfié, ténu, et qu’on ne m’entendrait pas prononcer, et qu’on ne verrait pas se dessiner sur mon visage ni sur mon corps. Qu’on pourrait peut-être sentir, si l’on était lové, vraiment tout contre moi. Cela se passe entre ma tête et mes pieds, et je sais l’endroit précis de l’encoche.
Dans le transport des ombres
26 avril 2009
Un homme, le dos appuyé contre le bord de la fenêtre, parle d’amour et d’économie, de mariage, de sexe. Dans sa tête s’allient le Zen et la volonté de puissance… Et je me reprends en passager. Syrinx et tambours éclaircissent l’air autour de ses tempes tandis qu’il plaque ses accords sur la harpe.

Aloaka, l’ombre, l’ombre fraîche, entrouverte par les montagnes sur le dessin du fleuve, et deux pirogues qui glissent sur les eaux brunes. Au milieu de chacune d’elles, deux passagers, et à leurs extrémités, deux rameurs, les bras unis et continués par leurs pagaies de palissandre. Tous entendent l’eau porter plus loin leurs obscurités, traces aussitôt intégrées par le fleuve ; et c’est peut-être pour cela qu’ils chantent, les piroguiers, entre Miandrivazo et Antsiraraka, engendrant un chemin étoilé de notes et de noms qui constellent l’espace fuyant de cette grande rivière, la Tsiribihina. Ils ont une origine et ils ont une destination, l’un d’eux se trouve à l’avant, l’autre à l’arrière de la pirogue, tissant un corps de chant à ces embarcations, qui entraîne à comprendre ce mouvement non comme un trait tiré sur une carte, mais comme un segment qui se déplace le long d’une ligne infinie. Deux jours… L’éphémère est notre temps, et temps plus dense d’avoir gagné cette dimension supplémentaire. Le Même dans la changeante allure du destin, les doigts et les notes projetées portant à l’émulsion des couleurs.
Un homme, le bras appuyé contre le bord de la fenêtre : Antananarivo est encore cette ville assiégée lorsque je la traverse en taxi. Le jardin d’Ambohijatovo, à force d’être piétiné par les manifestants d’un bord à l’autre, ressemble à un désert miniature. Trois camions stationnent ce samedi à l’entrée du parc, bourrés de jeunes militaires, mitraillette à la main. Plus loin, des groupes de gens font la queue devant les lieux où des produits de premières nécessités sont distribués à bas prix. Le beurre, le lait, apparaissent par intermittence. Et ils sont désormais nombreux ceux qui, par nécessité, ont cessés pour un temps de payer leurs impôts. La vie civile a certes repris ses droits depuis l’instauration du régime de transition, mais c’est comme si elle avait un point de côté et ne parvenait pas à reprendre son souffle. Dans le taxi où je discute avec le chauffeur — d’amour et d’économie, de mariage, de sexe —, les paroles exposent leurs vibrations sonores dans l’air qui les réabsorbe aussitôt. La capitale, dit-il, n’est plus malgache, elle est en train de devenir africaine ; c’en est fini du mora mora, tout doit aller vite, tout le monde veut avoir du pouvoir, de l’argent et de l’amour, vite. Intercision culturelle. Depuis la libéralisation du marché malgache en 1995, lors du retour au pouvoir de Didier Ratsiraka, tendance que son successeur, l’actuel « président légal » en exil de luxe, a porté jusqu’à son point de non-retour, de coupure, depuis lors a commencé ce cisaillement psycho-social de la population et ce début de schizophrénie capitaliste sur le mode « pays en voie de développement »… actuellement sur la case « blocage des institutions ». Directement sans passer par la case départ, autrement dit, sans recevoir les mânes des régulateurs institutionnels de la mondialisation.
De Silvio Berlusconi à l’empire du Japon durant la seconde guerre mondiale, de la prononciation de la langue italienne au métissage de Barack Obama, du Bayern de Münich à la diaspora juive, nous parlons avec Monsieur Rolland tandis que s’achève l’agencement de la petite scène dans le préau de l’école, bientôt prête pour accueillir le « jus concert » qui doit avoir lieu aujourd’hui dimanche, à 14h30. Comme souvent, je suis surpris par la culture de cet homme d’une cinquantaine d’année, autodidacte et grand lecteur. Je lui sers à l’occasion de dictionnaire, d’écho probateur, mais nous nous servons plus souvent l’un l’autre dans le voyage de la pensée à travers l’histoire humaine. « Qu’est-ce qu’un skinhead ? » « Ah c’est un mot qui vient de l’anglais alors ! » « Naples… en Italie ! » « Mais le sud de l’Italie est sous-développé, on peut dire ça ? » Auparavant, je m’étais promené aux quatre coins du collège pour chercher quelques perspectives convenables en vue de filmer la manifestation. Certains élèves des classes de 3e et de 2nde vont chanter et danser paraît-il, pour gagner de quoi partir, par un beau jour de mai, en course d’école. Ce qui se manifeste, dans un cas comme dans l’autre, laisse des traces dans la mémoire de nos connectiques, neuronales ou magnétiques. Transport des images gravées sur dvd, transport des lignes tapuscrites, des bits de données, des signaux pseudo-électriques du système nerveux, ce ne sont pourtant pas des dissolutions, seulement de différents types de passage de la matière. Les ombres de la caverne sont certes des illusions, mais leur matière est bien réelle. Et les opinions que tel ou tel être humain est à même de concevoir sur le versant de son milieu culturel ne sont pas moins des expressions de la forme de son âme que son corps ne l’est d’un autre mode de la matière que cette âme traverse.
Un autre jour, un autre temps. Un homme d’une trentaine d’année est en train de lire le Monde diplomatique à la table d’un restaurant d’une petite ville du centre de Madagascar. La réintégration officielle de la France dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, les tentatives chrétiennes de moralisation du capitalisme en Allemagne, les conséquences de la crise financière au Japon. Le nouveau serveur engagé le jour même veut lui laisser le plateau avec l’assiette ; connaissant le code de la maison, l’homme lui indique qu’il vaudrait mieux lui laisser l’assiette et reprendre le plateau, qu’il pourra ainsi réutiliser pour d’autres tâches. Il s’agirait aussi d’éviter par là l’effet cantine, quoique… Des touristes de passage : un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, des années françaises qui de toute évidence durent moins longtemps que les années malgaches ; sur la droite, un couple constitué d’un homme, blanc, sans doute français, et d’une femme, malgache, lui dans les quarante, elle moins de trente ; juste à côté, toute une famille française qui vient d’arriver, avec quatre enfants, cinq adultes, et deux guides malgaches qui s’éloignent bientôt de leurs brebis pour soi-disant les laisser manger à leur aise. L’homme a ramassé une grande plume blanche dans la cours tout à l’heure, avant d’entrer dans le restaurant. Et lorsqu’il se lève pour partir et qu’il saisit cette plume entre le majeur et l’index, il se sent un archange de passage dans l’étrange pays des hommes.

« Et vous avez vu les baobabs alors ? » Oui, j’ai vu l’allée de baobabs non loin de Morondava pendant les vacances de Pâques, j’ai vu ces grands arbres et leurs racines plongeant dans un plan d’eau couvert de nénuphars, perdus quelque part au milieu d’une brousse sèche dans ce vaste pays : Madagascar. J’ai vu, tandis que la plupart des enseignants du lycée restaient chez eux en raison d’un trop évident manque d’argent. Comme à chaque fois que je suis rentré de vacance, et alors même que tous m’encouragent à visiter leur pays, je perçois ce décalage entre mes moyens et les leurs. C’est alors quelque chose comme de l’amitié, de part et d’autre, qui vient nous relancer en égaux dans l’attention que nous voulons donner à l’événement à vivre. Au fil de ces huit mois, j’ai pu constater que ce rapport était d’autant mieux vécu que chacun de ses membres y jouait sa différence, dépassant la simple asymétrie vers un système dynamique. En l’occurence, il y a aussi le fait que, à la différence de l’envoyé standard d’une ONG, je suis payé par l’Etat suisse à un tarif qui me permet de me prendre pour une association à moi tout seul. Une manière de donner sens aux paroles de l’épicière malgache chez qui je me rends deux à trois fois par semaine et qui me répond, à chaque que je lui souhaite une bonne journée en quittant son établissement : « bonne journée à vous tous ! » Mais que fais-je là, une sorte de parrainage ? Peut-être bien oui, mais « une sorte de », un rôle qui s’est formé au fil des mois pour rencontrer une adéquation entre mes pouvoirs et le milieu dans lequel j’évolue. Je parlerai ainsi plus volontiers de masque, de jeu ou d’ek-stase, que de charger ma mule avec des velléités de protectorat. Lorsque le proviseur du lycée m’a demandé, juste avant les vacances de Pâques, si je pouvais prêter quatre cents mille Ariary (environ trois cents Francs suisses) à l’école pour pouvoir payer les enseignants avant les vacances — les écolages n’ayant pas encore été intégralement perçus —, je ne me suis nullement posé une question morale, du type « bon samaritain », j’ai réfléchi en termes d’économie. Je tire mon éthique en cette matière de Spinoza, et pour faire très vite on pourra y entendre simplement une « solidarité ». Entre êtres humains appelés à survivre…
Et sais-tu, mon ami, que tu rentres chez toi dans moins de deux mois et demi ?
J’avais pris des photos lors de la remise des bulletins du 2e trimestre, et, à la demande de certains élèves et enseignants, en avait fait développé quelques unes. L’idée que je proposai alors, à savoir, faire une photo de tous les enseignants et surveillants et la faire imprimer à mes frais en grand format, avait été acceptée avec enthousiasme. De passage dans la capitale en début de week-end, j’ai donc fait développé un portrait de groupe en 40×50 cm, et suis allé commander un cadre, fait main en deux heures, dans une boutique située dans le quartier d’Ankadivato. De retour à Ambatolampy, nous avons décroché le portrait de Marc Ravalomanana qui se trouvait suspendu au-dessus du bureau du secrétariat à la façon d’un « big brother is watching you » ; et l’avons remplacé par le portrait que voici :

Les femmes au premier rang en équipement de sport, comme avaient lieu des matchs entre élèves et professeurs ce jour-là. La terre battue du préau. Le bâtiment à l’arrière portant le nom de “Misionera”, car subventionné par l’entraide des églises. Tant de visages…
Oui, ces journées sont malgaches.
Mais ces nuits, que sont-elles ? A partir de 18h, tout commerce social a cessé. Et je me retrouve, ou plutôt, je retrouve mon rapport à la nuit, mes questions, mes hasards, mes œuvres. Souvent, je regarde un film à la tombée de la nuit, qui me fait passer de l’autre côté de ce monde. Le Blade Runner blues de Vangélis n’est jamais très loin… Des lumières bleues par faisceaux psalmodient dans mon âme jusqu’à l’aurore, improbable comme tout ce qui appartient encore à ce temps. J’en profite pour écouter de la musique. Je retraverse mes destins préférés. Le T de mon prénom m’est toujours un fidèle témoin de ces contorsions. Le H est parfois un peu lent à trouver le moyen de l’action. A… I… A… I… A. MSCZ. G…

Il parle d’amour avec ses élèves. D’économie, de mariage, de sexe. Dites-moi quelle drôle de chose que cet homme perdu là-bas au fin fond de la Terre…
Nouvelles en vrac
4 avril 2009
J’ai acheté un nouveau matelas, en mousse va sans dire, épaisseur 12, c’est deux degrés de plus que le précédent qui s’était lentement creusé au niveau du bassin, si bien que je dormais depuis quelques temps le cul sur les planches.
J’ai finalement installé une moustiquaire autour de mon lit. De quoi se rire des moustiques et autres bestioles avant de s’endormir. Ceux qui s’imaginent la chose romantique s’imaginent un lit à baldaquin, mais ma moustiquaire ressemble plutôt à une tente molle. Enfin, malgré la finesse du tissu, j’y gagne un peu de tranquillité, tant physique que psychique.
Les manifestants pro-Ravalomanana se font tirer dessus, et si l’on se demande bien pourquoi ils ont attendu que leur président fétiche ait été renversé pour commencer à se bouger le train, on trouve tout aussi sympathique le fait que ceux qui appuient désormais sur la gâchette ait été il y a peu de l’autre côté du fusil et des grenades lacrymogènes.
C’est la fin du second trimestre, les bulletins ont été rendus hier vendredi aux élèves, des bulletins remplis par nos petites mains. Opération pour laquelle j’ai du compter, mine de rien, trois heures cette fois-ci.
J’ai acheté une petite caméra dans la capitale le week-end passé, histoire d’assouvir mes pulsions de capture et de donner une nouvelle extension à mon corps.
La Suisse, pour faire très général, me manque, et ma tendresse souffre de ne pas pouvoir se donner à celle en qui mon cœur… pour qui mon cœur… avec qui mon cœur… sans qui mon cœur… En mangeant exceptionnellement “Au rendez-vous des pêcheurs” ce midi, j’entrevoyais par instants ta silhouette, Géraldine, passer en face de moi. Promesse de mille dîner aux chandelles, espère mon cœur !
Les sms de l’ambassade de Suisse se suivent et se ressemblent : éviter le centre-ville de 10h à 16h. Les titres des journaux. Les discussions. Etc. etc. La lassitude menace décidément les révolutions.
Ah ma chère sœur ! Je suis bienheureux que tu arrives dans deux jours ! Nous allons voyager jusqu’à Diego Suarez, avec Damien, Alice, et comme chauffeur, le frère de mon proviseur. Paysages, mouvement, j’ai bien besoin d’un bon bol d’air, de me sentir en partance à nouveau. Trois mois. Il me reste trois mois à vivre à Madagascar…
Il semblerait bien que je me sois fait piqué un certain nombre de fois par un mille-pieds, bien que je n’ai jamais vu la couleur de l’insecte en question. J’applique une crème à l’endroit indiqué, et l’on m’a conseillé un antihistaminique et un antibiotique, joyeuse valse de pilules matins et soirs.
L’automne est là, les soirées se font fraîches à Ambatolampy. En pull à partir de 17h30 et jusqu’à 8h30, lorsque le soleil, s’il daigne se montrer, nous réchauffe et peut encore taper de sa chère violence sur nos peaux qui ne demandent pas mieux. Le printemps dans l’autre hémisphère commence sans doute à faire éclater ses premiers bourgeons…
Je mène en ce moment une fouille archéologique de mes productions écrites, dans laquelle je ne peux que me rendre compte d’à quel point j’aurais fait un mauvais archéologue : je n’arrête pas de modifier les sources. Au contact de ces passés de ma plume, je me dis aussi : ah ! toutes ces choses que j’ai écrites, et oubliées ! Peut-être ce retour sera-t-il le signe d’une nouvelle floraison ?
Monsieur Lapin a été renvoyé. Sa remplaçante ressemble à une jolie carotte.
Et puis il y a bien sûr toujours une souris qui habite chez moi. Je vis avec elle une sorte de collocation, de laquelle je ne retire certes aucun avantage, si ce n’est celui de ne pas avoir à la traquer. Je lui laisse quelques restes, et en général elle s’en satisfait. Une fois ou deux, elle s’est arrêtée pour me regarder en passant… Mais les souris, tout de même, manquent de discrétion la nuit quand elles grignotent !
Nous devions jouer un match élèves-profs ou profs-élèves hier après-midi pour fêter la fin du trimestre, mais la pluie est venue s’en mêler et le terrain, devenu impraticable, a dû être abandonné aux grenouilles.