Les crêtes des rizières se teintent de jaune ces derniers temps. Une mer ensoleillée ondoyant sous le vent d’un milieu d’après-midi, et des silhouettes aperçues au milieu des vagues tandis que je traverse la vie sur le bord d’une route qui me connais. Je retrouve encore et encore ces odeurs, de charbon, de pourriture, mêlées à celles des corps, et, en ce moment, à celle des mandariniers, lourds de fruits au-dessus des flots verts. Depuis peu, leurs pyramides oranges s’érigent sur les marchés, côtoyant bananes, pommes, carottes, tomates et haricots, sausettes, ails, oignons. Juste en face, les pièces de viande pendent à ciel ouvert, emplissant l’air de mélodies physiques, entêtantes.

Je trouve du riz, des pâtes, des biscottes ou du pain dans l’une des épiceries où j’ai mes habitudes. Pour le beurre, il faut chercher un peu, mais il reste possible de s’en procurer. Des circuits parallèles se mettent en place. Le pays continue de s’appauvrir, c’est une évidence. Mais oui, la vie continue.

Les examens trimestriels de la semaine dernière corrigés, j’ai pu commencer à les rendre ce matin. Nombreux hors sujet, rectifications quant à la forme et quant au fond, ajustements. Certains de mes élèves m’étonnent par leur capacité à comprendre leurs erreurs. D’autres m’égarent par leurs bavardages d’adolescents, par leur manières de ne se sentir pas concernés. A côté de ça, discussions avec les professeurs, les surveillants, avec M. Faly, le proviseur de mon lycée, sur la situation politique, ou plutôt l’espèce de non-situation où pour l’instant nous avons tous un peu l’impression de nager. Je n’aurais jamais pensé que de tels événements puissent être tellement riches en affects, et tellement fatigants.

Les croyants appartenant à la FJKM se sentent blessés par l’arrestation et les mauvais traitements infligés la semaine dernière au chef de fil de leur église, par des soldats affiliés à l’opposition maintenant au pouvoir. Acte symbolique sans doute, mais était-il bien nécessaire ? On sent à certains carrefours se profiler une longue ligne de hontes et de vengeances. Des actions de prière sont entreprises.

Personne, pourtant, ne désire revenir en arrière.

Je parlais cet après-midi, dans notre atelier de conversation du mardi, avec une institutrice qui disait son envie de crier, simplement : crier. Ce ras-le-bol du cercle où semble enfermé le pays, comme condamné à revivre tous les dix ans les mêmes agitations et les mêmes privations. La tristesse parvient à peine à chuchoter du fond des gorges, et continue de nous écraser légèrement la cage thoracique. Et l’impuissance. Quand ce pays connaîtra-t-il une ère de justice ? Nos enfants ?… Combien de générations encore, avant que les mentalités se décident à changer ? Cette bêtise de la division en “habitants des côtes” et “habitants des haut-plateaux”. L’histoire de ce roi des Imerina qui avait amené les tribus à faire un pacte par lequel jamais plus elles ne se devraient se tirer dans les pattes.

Ce soir j’ai cuisiné des nouilles chinoises, agrémentées de carottes et de haricots coupés en dés, bouillon épicé, le tout servi dans une assiette à soupe avec quelques croûtons. Bon appétit très cher ! Merci très cher ! Je vais et viens dans cette solitude, entre mes cours, mon lit, mes repas, mes promenades, l’écriture et la musique, quelques films, visionnés ou produits, des projets, des rêves, et des manques, et des angoisses, des démangeaisons pour sûr, une cigarette en compagnie du jardinier, un salut, quelques mots, un sourire, des cigarettes, un verre de rhum ou de whisky, des bouquins, des souvenirs, tout ça.

Certaines nuits d’angoisse, elles sont nombreuses ces derniers temps, certains soirs de joie créatrice, certains matins qui s’élancent vers tout ce qui peut arriver, certains midis fatigués, vers quoi et comment repartir, et je m’attends pour ne pas perdre ma lyre, et pouvoir m’accompagner d’une chanson lorsque je sors dans le noir, de la vie, les yeux ouverts.

“Ton attention détermine ta réalité”. Ethique parfois difficile à tenir.

Je vous lis m’écrivant d’Europe, je réponds, et me voilà, écrivant, espérant l’interaction transcontinentale qui me mettra en mouvement dans cette dimension que je désire. Elle semble parfois m’oublier, et moi donc ? Mais l’idée du malheur ne m’intéresse guère. Décidément le monde qui court ne perd nullement son haleine.

Et nous continuons de dériver. Continue, et continue…

L’amorce d’un cours de philosophie expérimentale sur le thème de l’amour, this magic moment… Elle fut donnée par une réflexion autour de quelques proverbes, de là-bas et d’ici, et d’ailleurs, histoire d’en commencer une, justement, d’histoire, de nous donner quelques fils à suivre et à tisser ensemble, en se laissant le loisir d’aller et venir, de revenir sur nos pas, par monts et par vaux et par temps de soleil, par temps de pluie.
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Le premier proverbe, paraît-il, vient de Turquie : «  Pour l’amour d’une rose, le jardinier est le serviteur de mille épines. » Pourquoi celui-ci en premier ? Que répondre, je n’ai choisi que sur l’instant. La rose, à première vue, figure la femme, et le jardinier figurerait l’homme, mais ne peut-on inverser cette apparence ? Certainement. A vrai dire, nous tournons les mots selon nos désirs. La rose ne figure-t-elle pas la relation ? Et l’amour est un jardin, où l’homme et la femme se cultivent l’un l’autre. La relation entre-eux-deux est un devenir-ensemble qui les voit à la fois séparés et unis… transformation. Sous ce front de fusion, quatre yeux deviennent créateurs, qui font toute la différence. Eux deux et la relation qui font trois, le trois dans le quatre de leurs lèvres, le sept du deux fois trois plus un, porté à l’infini de l’incandescence. Commencements.
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Sous ce front de fusion comme sous les vignes d’un portique, d’une entrée en matière : séduction. Et pour ma part je fais une différence entre « drague » et « séduction » : nous ne parlons pas de tombeurs, de playboys, de femmes fatales, nous parlons de la séduction qui saisit autant celui qui séduit que celle qu’il veut séduire, et inversement ; nous parlons d’un saisissement amoureux, pas de tueurs en série, bien qu’eux aussi tombent amoureux, et il serait intéressant de savoir comment — tombent sous cette force où le monde et la volonté fusionnent et font le fondement de toute histoire, au sens humain.
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« Un seul frôlement de manche suffit à faire naître l’amour ». Comment dit-on je t’aime en japonais ? Je passe aux côtés de ces jeunes gens, et les frôle, illustrant ce vocable. A quoi cela vous fait-il penser ? Qu’est-ce que l’amour, s’il suffit d’un frôlement pour le faire naître ? Frôlement de nerfs, d’yeux, frôlement de peaux, et savez-vous l’importance de la peau dans une relation ? Il est des peaux qui se conviennent, qui s’interpellent et s’appellent, des peaux qui se veulent, ti voglio bene amore, les manches larges d’une tunique japonaise, ou le regard timide, à peine humide d’une femme émue, et le sabre qui glisse entre les boutons de toutes les chemises du monde, décachetant les enveloppes des amoureux et laissant se rejoindre la peau tendue de leurs bustes. Il y a des mots et de la culture dans l’amour, dans la façon d’aimer, mais les sens en sont partout le milieu privilégié : « l’amour est aveugle, il faut donc toucher », disent les Brésiliens. Il y a bien des manières d’aimer et d’être aimé, de toucher, d’être touché ; mais c’est d’abord dans la sensation, mêlée au sentiment de l’être, naissant de frottements à peine perceptibles, que l’amour s’allume, comme il y a ensuite des éthiques, voire des morales qui, trop visibles, ternissent la lumière de ce dieu caché.
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Proverbes malagasy, mes élèves ont compris le battement d’aile du papillon. Ils me traduisent ces paroles : « L’amour est plus important que la confiance et l’espérance ». Ce que cela veut dire ? Pourquoi l’amour serait-il premier sur la confiance, l’espérance ? Parce que, lorsque l’amour existe, il n’est besoin ni de l’une ni de l’autre. Elles expriment un amour qui n’est pas, pas encore, ou qui a été, qui n’est plus le foyer débordant mais l’ombre d’une main qu’on ne voit plus, mais le premier flocon du froid. Confiance et espérance sont deux béquilles de l’amour, lorsque celui-ci est blessé, ou incomplet. Toutes deux expriment un manque, mais l’amour, dans sa plénitude… n’a que faire d’être complet ou incomplet, plein ou vide, parce qu’il fait incessamment jouer ces souffles dans tout cet être qu’il dégage de la matière inerte. Et ce n’est tellement pas la question de la proximité corporelle, qu’on soit proche ou lointain, mais c’est peut-être une autre histoire…
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Pause, quelques instants suspendus entre ici et nulle part. J’ai besoin de ressentir, de reprendre mon souffle…
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« L’amour est comme le feu, si on joue avec, on se brûle ». Proverbe malagasy qu’on retrouve sans doute dans un grand nombre de cultures, pour ne pas dire dans toutes. Ce caractère igné du sentiment amoureux, sa volatilité, ses dangers, la prudence qu’il y faut parfois, mais ce qu’il faut oser aussi dans le feu. Ce jeu trop sérieux pour être pris au sérieux. Cette folie qui nous tient pieds et points liés par devers nous pour nous permettre de découvrir ces raisons que la raison ignore. Vous voyez, l’amour, c’est toujours ce qui commence à exister, maintenant, et… maintenant, et… maintenant, et…
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Ce proverbe inventé par un élève : « L’amour est un labyrinthe, où lorsqu’on entre on se perd », oui, c’est ça ! Oui et on pourrait le retourner, répondis-je à la rivière, le tourner ainsi : « L’amour est un labyrinthe, où une fois entré l’on se trouve. » Doux instants de stupéfaction. Nous y sommes… où donc ? Non non, c’est quand qu’il faut demander ! Mais… comment se trouve-t-on dans l’amour ?…
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Mais c’est bientôt l’heure déjà, le gong va sonner, et finissons, alors, mais sur la possibilité de continuer à l’infini ce dialogue, ce multilogue de désirs, d’âmes, d’expériences au présent qui façonnent nos corps et nos élans. « Amoureux est celui qui, en courant dans la neige, n’y laisse pas la trace de ses pas. » Très beau proverbe, tendre, précis. Mais… qu’est-ce que la neige ? Car ils n’ont jamais vu de neige, ils n’ont jamais senti la blancheur immaculée recouvrir les prés et les routes, les herbes, les pierres, l’hiver préparant la terre à de nouveaux reliefs printaniers, et laisser au regard le sentiment que n’importe quoi pourra être dessiné sur cette étendue, qu’il pourra y aboucher sa vie, s’en pénétrer, et ressentir la lumière infiniment reconduite dans ce dédale de virginités. La lumière, la possibilité de toutes les couleurs. Oui, la neige… L’amoureuse, l’amoureux s’y élancent, ils courent, pleins d’ardeurs, mais n’y laissent pas la trace de leurs pas ; ne la marquent de regrets, ni de reproches. Leur mémoire même est perpétuelle remise en jeu. L’innocence du sentiment amoureux.

Ny Aïna

19 janvier 2009

Et j’ai enfoncé mes yeux dans cette tourbière de métal, pour découvrir que la vie n’avait laissé de mon être que ces deux ailes vitrifiées qu’il m’appartenait désormais de mettre en couleurs.

Ny… Aïna. Un vitrail. Traduire par la vie.

Était-ce le prénom d’une étudiante du lycée où j’enseignais ? Et son visage revenait à ma pensée, ses jolies lèvres étaient des cordes et son silence, il me ligotait, tandis que mon regard soudain revenait sur les cinq mois durant lesquels je ne l’avais qu’entraperçue, pour la voir à présent, se transformer, d’une enfant timide en la jeune fille rêveuse que je voyais à présent, et ces boucles de jasmin ondulé et ces chevilles fines, cette attente multicolore et le miel qui coulait de ses yeux, et faisaient comme un miroir où je voyais l’une des femmes que j’aurais été.

Ny Aïna… étais-tu le temps étais-tu cette journée qui avait uni ses mains en moi et délacé sa chevelure noire sur mon ventre ? Nous étions descendus sous la pluie à travers la ville, et partout des scintillements obliques nous réchauffaient les os. Le soleil en bout de course regardait sous les jupes des nuages, et nous dressait, dans une admiration discrète, hors de nous-mêmes. Le cinéma nous vit arriver, nous vit nous déguiser en salle obscure, nous prit dans ses rets et d’autres lumières prirent le relai du désir : nous avons vu La vie des autres nous l’avions vue et elle était troublante sur l’écran de l’Allemagne de l’Est comme dans les rues malgaches où d’autres acteurs oublient qu’ils ne jouent pas. S’il y avait eu des sous-titres, on aurait pu lire : « pendant ce temps, dehors, très loin, la nuit succédait au jour », tandis qu’à l’intérieur le film arrivait à son terme, bien qu’on ne le voulait plus voir finir ; et trop tôt dans la salle on ralluma les machines à éblouir les larmes. J’ouvris un parapluie, le temps du générique. Mais cela aussi dut prendre fin.

Le temps est arrêté. La vie des autres devenue la vie et d’autant plus imparable. Sous les arcades de l’avenue de l’Indépendance, des gens se préparent pour la nuit. Ils s’étendent sur les carrelages, enveloppés dans leurs couvertures, et tout ce qui existe autour d’eux s’unit dans les mêmes tons de bruns, de cendres. Sans malignité la nuit les souligne. Plus loin, tandis que nous marchons, des marchands de rue se signalent, braseros, brochettes, marmites, rhum et brassées de lune, pour un souper aux lampadaires dont la faible intensité lumineuse vibre sur les peaux brunes et désolidarise les chaussures du bitume. Flottements. Silhouettes. Nous marchons et les mendiants marchent avec nous, s’éclopent à nous suivre, à se serrer la ceinture du cœur. Ils glissent dans la nuit : enfants, femmes, femmes et nourrissons, perchés sur le larynx de la peur. La nuit-vie, la vie qui nuit et des lendemains, mais il n’y en aura pas pour tous. Je ne parle pas je ne dors pas je ne suis qu’un morceau de lumière égarée dans le temps, et le temps arrêté m’ignore et entend de loin ma supplique s’il me ressemble lorsque je marche aux côtés de ceux que je ne peux empêcher de s’échouer dans la nuit.

Il y avait un carrefour, nous avons pris à droite. Je me disais qu’il fallait prendre à gauche, je n’ai rien dis, maintenant nous revenons sur nos pas. Nous allons prendre à gauche. Carrefour. J’étais le dernier je suis le premier et j’avance, rien ne m’empêche et je me laisse porter je sens le temps qui veut reprendre son voyage à travers moi, refaire de moi un espace ; de jeu. Le temps, dans la vérité de cet instant, est une goutte d’eau, qui de loin, de très loin tombe et s’écrase, fraîche, contre ma peau, sur l’intérieur de mon poignet. Elle a trouvé le moyen d’atterrir à cet endroit précis alors que j’avais la main dans ma poche. Maintenant elle se creuse un chemin dans les nerfs étoilés de ma paume, l’artère cubitale est un esprit qui frémit, une sensibilité, un arc qui se tend et doucement ouvre sa bouche d’âme.

Les larmes que j’avais versées, je n’avais pas compris qu’elles étaient d’une rosée matinale. Les ombres qui courent, ne couraient pas autour de moi. La cruauté de la vie défenestrée leur sourit lorsque je les repousse hors de l’ombre. Et je l’entends, animer leurs ailes, le vitrail en miette et ses couleurs qui remontent vers la surface. A la crête des vagues, l’herbe pense. Qu’on prenne une brindille pour un arbre divin n’est qu’affaire de perspective.

L’immensité est mon dû

20 décembre 2008

Revenant à moi par mille autres chemins… une mémoire sillonnée d’élévations, de crevasses, je me retrouvais traversant les terres rocheuses, une fois de plus, une fois de moins, inversé sur mon seuil. Quelle ampleur, mon souffle ? Non entrecoupé, le temps de prendre une allure, alors : sans virgules il n’y avait plus qu’un trésor de sensations intérieures des vrilles de vent chaud où viennent se mêler les odeurs les bruissements de terres de la chair avec son élégance violente je la connais elle m’emmènera loin de l’image-unité de qui j’aurais pu être de qui j’ai été serais. Sans point sans cesse presque sans s’en rendre compte dépassé par le foyer de vitalité qui se contourne et se détourne lui-même à des vitesses qui ne concèdent rien à l’impressionnisme de la sensation mais précisent chaque temps-regard chacun des moments qui regardent en moi par un trait noir de séduction haletante Et la musique descend dans le corps elle donne la nativité à ces passés-là à ces passés à venir de se retrouver hors de ma maîtrise je les bois comme je bois à la disparition qui laissa venir et s’allier à la surface de mon dôme le son des intensités qui font mon mélange et s’ébrèchent et rient lorsqu’elles lâchent la flèche

Le taxi-brousse s’arrête. Je sors, saisir l’air. Vraisemblablement un problème de frein. Le chauffeur et son assistant démontent la roue avant côté passager ; un bord de route, ils criquent sans prendre la peine de faire sortir les passager et commencent à rafistoler leur véhicule avec les outils du bord. Assis à trois mètres de là, j’ouvre un livre… Ceux qui sont descendus du minibus ne manquent de venir jeter un coup d’œil par-dessus mes épaules vers ces lettres imprimées sur papier de sueur. Qu’importe que ce soit de l’anglais, il y a une fascination pour l’objet et, sans doute, pour l’ensemble que forme avec lui celui qui s’y absorbe. Mon bonheur, quand je lis alors Bruce Chatwin citant Walt Whitman :

O Public Road…
You express me better than I can express myself
You shall be more to me than my poem.

Mon corps cible Cybèle sur la route, le bitume les passants dans le village non loin de là les voitures en carosses d’un autre temps, toutes formations de mes nerfs éparpillés dans l’atmosphère traçant les coutours de présents absorbés partis déjà, encore partis encore déjà, j’ai connu tant de terres qui me connaissent ! je suis rythmé par tant d’êtres partis d’un ailleurs oublié ! L’intempestif ne se lasse pas de moi… Je suis une basket au pied de la vie, où elle me traîne je suis, où elle marche je m’élève. Je couronne l’éternité de mes constellations, je glisse avec les grands nuages blancs sur le plan invisible des courants d’air échappés de toutes les portes du monde. Si je suis, je suis, la vie, et alors, alors…

Black out magic

13 décembre 2008

Brique braque et trique et troc, c’est le grand retour des trompettes qui pètent, le pognon pèse plus lourd quand on le claque, le pognon pezze dans les pognes-cloques replettes et blètes qui se frottent, à force d’échanges, à proportion inverse de la croissance ou bien alors la valeur au sommet de son cycle, bicle ! c’est l’heure du grand renouvellement du capital-hypocrite, grandes actions et prix cassés, à ce prix-là, n’hésitez pas, achetez oh achetez, merci ! oh vendez ! merci ! il n’est pas trop tard, gardez espoir, car c’est que, hourrah ! hourrah ! devinez quoi ? Noël is back ! mic-mac-X-mas ! et alors : alors est-ce que ça pique, est-ce que ça vous chatouille un peu dans le slip ? allons allons, détendez-vous, tout va bien, pas de panique, écoutez les chants chrétiens, ça fait toujours du bien, et croyez en l’esprit de Nono, car l’espoir est permis, puisqu’on vous le dit, Jésus a encore de quoi se la pèter cette année, encore assez de pétrole cette année, oui cette année encore pour vous éclairer de sa lumière de paix, pour relancer le fric-show, pour fabriquer des sapins en plastique, tels qu’on en vend sur le marché du symbole et c’est ce qui importe, c’est ça qui compte, des çapins en plastique, des sapains qui nourrissent l’âme, tels qu’on en vend sur l’avenue de l’Indépendance ! sous les tropiques ! oh oui ! ouiiii ! plus vite chéri ! plus fort ! achète-moi une trique, par-ici ! achetez votre sapin, votre Sabine, votre ça-pine, avant d’aller manger une glace, car la chaleur, “mafana” ! car la sueur ! et pourtant la liturgie des guirlandes dans la ville, la ville sub-équatoriale, paraît-il, d’Antananarive, question de représensation géographique, domination politique, maman est en bas, à la cuisine made in IK-hic-hic!-ikea, chocolat au kirsch, oh mon chéri ! ivre d’anti-dépresseur-moteur et le nord, lui le nord est dehors, au boulot, le nord est en haut, le nord de la libido patronale du super-père plastique, avec des couilles grosses comme des étoiles, 20 pour les plus riches imbéciles au sommet de l’arbre, 20 tressés en épines pour une futur couronne de souffrance christique, mais, mais mais mais : il n’y a pas à s’inquiéter, oui tout va très bien, faites donc la marquise une année de plus, tournez manège et consommez, par pitié ! oh faites renaître l’économie, amen ! continuez de vous soumettre et de désirer votre propre répression ! ah saloperie, c’est toujours la même esthétique kitsch, glauque, les publicités toujours aussi connes à la télévision, les bons-papas-coca-cola qui marchandent le prix du passage à la nouvelle année spirituelle de l’humanité, faire naître le Christ une fois de plus pour pouvoir le crucifier une fois de plus, et alors vivement Pâques, viva ! viva ! que dieu crève et que l’on puisse recommencer ainsi à bastringuer pendant 9 mois pour se refaire une virginité dans le ventre du capitalisme mondial, sainte pute à étage, étron de la vénération et dernier reste auto-mutilé de l’humanité comme mesure de l’univers… vivement, mes amis, vivement qu’on mette un terme à la plus grande infamie qui ait jamais été inventée : la résurrection du Christ ! Black out magic, je signe mon passage à la nouvelle année de ce nom, en vous souhaitant à tous une tragique et élégante disparition, le 24 à minuit !

Fin de bail pour une souris

18 novembre 2008

Il y a une souris chez moi. J’ai trouvé où elle logeait : quelques trous à la base du mur contre lequel est installé mon lit. En ce moment, il y a un bout de papier qui s’agite devant l’un de ces trous. Je suppose qu’elle le grignote. Pour s’en faire un nid ? C’est en tous cas par ce petit remue-ménage que j’ai découvert sa cachette. Et je ne sais que faire. D’elle. Ou peut-être de moi ? Cette nuit, elle s’est baladée un peu partout dans la pièce, me courant sur les nerfs, comme si je n’avais pas assez de l’humidité de mes cauchemars. Elle s’est mise en mouvement un peu après minuit. Mais jusque là je n’étais guère parvenu davantage à fermer l’œil : mes pensées d’un côté, très volages ce soir-là, obsolètes, érotiques, tortueuses, et de l’autre une sorte de cliquetis, comme un petit os qui se casse, et ce son revenait souvent, et on finit toujours par se dire qu’il y a du fait exprès dans cette manière de revenir aux moments les plus inopportuns, justement quand on allait s’endormir. Fatalement, je me suis levé. J’ai investigué : c’était le son que produisait un petit cafard pris dans une toile d’araignée. Je l’ai regardé un moment, à la lampe de poche, tandis que l’araignée lui tournait autour ; et puis je l’ai achevé ; non pas tellement par pitié que parce que ses velléités de résistance m’empêchaient de dormir. C’est un peu plus tard que ma souris s’est mise à l’ouvrage de sa petite administration. De mon côté, j’ai plusieurs options. Je veux dire plusieurs options dans la manière de m’en débarrasser. Il y a le coup de balais, comme avec la première souris, celle après qui j’ai couru armé à travers l’appartement, que j’ai fini par coincer dans une des deux pièces que je n’occupe pas, et vlan ! un gratte-papier de moins sur cette terre. Il y a ensuite la trappe, le mythique traquenard à fromage ; mais cette technique exige tout un matériel que je ne suis pas convaincu de pouvoir trouver ici, et je veux parler de la trappe, parce que concernant les appétits de ma colocatrice, j’ai pu constater qu’elle se satisfaisait très bien de chocolat, de petit beurre, de pain, de thé, etc. Car il faudra bien que j’en finisse, même s’il y a l’option conte de fée : je la prends, je l’embrasse, elle se transforme en princesse. Et la solution libidinale : elle se transforme en bonniche et vient dormir avec moi. Dernière option, boucher tous les trous, en espérant pour elle qu’il existe d’autres trous qui donnent sur l’extérieur de la maison. Et si c’est le cas, il me faudra de toute façon boucher les trous. Je ne tiens pas vraiment à assumer à moi seul la double vie de cet appartement. Les colocataires profiteurs, non merci. Et puis il y a aussi que ces trous m’angoissent, alors autant en finir, les boucher, taisez-vous. Qu’ils cessent de rendre poreuse la continuité de ma maison et de ma psyché. Un trou, on espère toujours pouvoir l’ouvrir et le fermer quand on en a besoin, comme la bouche, comme le trou du cul, il y a des incontinents des deux espèces, et il n’est guère plus agréable de se trouver dans la compagnie des premiers que des seconds. Le pire, ce sont les diarrhées avec spasme. Parce que le spasme, c’est de l’ouverture totalitaire, c’est de la fleur de douleur, ça s’ouvre et ça s’ouvre sur rien, quand vient le spasme c’est qu’il n’y a déjà plus rien à l’intérieur, et que le mince filet qui s’écoule au dehors semble juste devoir nous rappeler combien il n’y a plus rien à chier de notre être. On est suspendu à la douleur comme s’il n’y avait plus rien d’autre pour nous tenir en vie, et c’est ça qui est atroce, ce rien qui fait l’être, et qui nous soumet tangiblement à sa réalité. Mais voilà, le grignotement recommence, une souris ce n’est pas rien, et une nuit ça va suffire comme ça je crois, merci. Le papier s’agite un peu, se plie. Elle a du tirer un bon coup parce que le papier est presque entièrement entré dans le trou. Bouche-trou. J’ai toujours eu de l’antipathie pour ce que désigne cette expression. Des trous, il y en a partout, et avec un peu de mauvaise foi on pourrait presque en faire une métaphysique, du genre « les trous c’est la vie ». Et bref : c’est toujours la même histoire de déterminer quels sont les trous désirables, et quels sont ceux qui ne le sont pas. Dans une maison, il y a des trous comme les portes, les fenêtres, les trous des éviers et des chiottes, mais ce sont des trous voulus par l’homme, pour sa commodité. Tous les êtres vivants font des trous. On parle même de faire son trou pour dire se faire une place dans le monde. Mais j’ai vu cette nuit une caravane d’énormes cafards en train d’aller vers l’ouest du mur qui me fait face depuis mon lit : eux ne faisaient pas de trous, ils avançaient sur une surface. Et pourtant ! Cette surface creusait mon angoisse, parce qu’il aurait suffit à cette troupe merdeuse et grouillante de prendre le mur latéral pour se jeter sur moi. Toutes considérations qui me rendent actuellement fort peu disponible aux spéculations des Jaïnistes sur la réincarnation. Quand j’ai allumé la lumière, la vision a heureusement disparu, heureusement dis-je car j’aurais été en peine de résoudre pareille situation autrement qu’au lance-flamme, et je n’en avais pas à disposition. Mais l’idée me vient, maintenant que je suis un peu plus calme et presque rasséréné par un repas en compagnie du directeur de l’école et de sa charmante famille, que j’aurais pu aussi bien chanter, faute de flûte, pour emmener gentiment au diable cette noire cohorte de morpions. Oui, je suis allé manger. Du riz, quoi d’autre, voilà qui va en faire de la belle et solide colmatation somato-psychique. Il faut dire que je me suis fait porter pâle ce matin, justifiant mon absence par un problème intestinal, ce qui est tout à fait mensonger en regard de la densité de mes sels, mais guère moins qu’une sorte de vérité en regard de mes élucubrations nocturnes. Après le repas, nous avons parlé, si bien que j’ai pu m’assurer que j’avais toujours cette espèce de contrôle sur ma bouche auquel il m’arrive d’être persuadé d’avoir droit. Assis aux côtés de sa charmante épouse, Monsieur Faly dit oui à toutes mes initiatives : je vais maintenant animer des séances de conversation avec les instituteurs de l’école, et, chose incroyable, il existe des salles disponibles et même du matériel pour faire écouter de la musique à mes classes de philo. Monsieur Faly me dit aussi que, pour les souris, il faut boucher les trous, du moins s’il n’y en a pas trop, des trous, comme chez lui, où le plancher est percé de partout, c’est la meilleure solution. Monsieur Faly… on traduirait ça en français par Monsieur Content, et sa femme se moque de lui de temps en temps, parce que c’est vrai qu’il est trop gentil dans sa manière de présenter les hommes et leurs complications, au risque de glisser sur eux, de se prendre une perpendiculaire pour, finalement, se faire trouer quand même. Ils vont terriblement bien ensemble, Monsieur Faly et sa femme, comme une surface avec les lignes qui la rendent tangible, et permettent de ne pas se confondre avec des plans contraires. Un peu de joie au cœur donc, grâce à cette discussion, où nous avons aussi parlé de l’avenir de leurs fils, 13 ans, qu’ils aimeraient bien voir accomplir des études en Europe, mais les difficultés d’obtention des visas… De la joie pourtant, avec les sourires de Faliana, leur petite fille de dix ans qui m’ouvre le portail à chaque fois que je quitte leur maison, avec cette grâce moitié timide de qui a tellement envie d’apparaître et d’être ! De la joie encore grâce aux enfants dehors que j’ai vu s’amuser autour d’un mini-terrain de foot, tracé à même le sol, leurs doigts heurtant des joueurs déguisés en capsules de bière, coloriées et numérotées. Et vous, vous aviez déjà remarqué que « trou » en verlan ça donne « outre » ? De la vidange… au contenant, se retourner sur soi-même de temps en temps.

Pédagogie océanique

13 novembre 2008

J’imaginais mon retour à Ambatolampy comme un retour à Ok Corral, titre d’un western que je n’ai jamais visionné d’ailleurs. Sur les hautes collines d’ocres rêches, d’herbes, de rizières brunes et crémeuses, liquides et verdoyantes par endroits, de toutes sortes de verts différents… entre les vallées et ces écarts rocheux qui se haussent vers le ciel comme des sourcils… j’imaginais une silhouette humaine cavalant sur une silhouette de monture, rêve sur rêve, comme s’il fallait de nombreux chemins détournés pour rejoindre une réalité. Oui d’ailleurs, je viens d’ailleurs, je viens de l’océan, j’ai passé une semaine sur la rive d’une étendue d’eaux vivantes qu’on appelle l’Océan Indien, je suis passé par Antalaha, capitale malgache de la vanille, mais Antalaha au bord de l’océan, où je suis devenu les vagues léchant mes pieds et les coraux ramassés par lampées comme si mes mains mes yeux étaient devenus des langues de chiens de chèvres, au bord de la mer salée. Oh délice ! La première sensation du vent marin m’appelant à travers ma mémoire : séjours en Toscane de mon enfance, ils étaient là, et tous les rivages que mes pieds-peau ont foulés, ils m’entraînaient à ressortir par un autre côté de moi-même, à devenir inconscient avec l’ondée, à me mouiller d’une autre continuité que celle où l’humaine activité nous entraîne à notre habituelle perte, à me mouiller dans la continuité des mers, des sons vitriolés par une volonté de dissolution, cassés, brillants, brisants, écores vifs ouverts comme ces arbres qu’une jeune malgache de Sambava nomma à ma curiosité : « les flamboyants ».

Une semaine de vacance, j’hésite sur le singulier ou le pluriel. Plusieurs vacances, absences, ou déphasages… combien de coups de siphon, de blues, et coups de pieds, coups qui sèment, coups de semonce, once again, attendre le retour de la sinusoïdale… attendrir la chair avant de la passer par la bouche, injecter des épices, des rencontres, pour relever un peu le goût de l’avenir… et laisser faire le temps. Psyché, entendre, continuité, mensonge, mystique et mécanique. Avance ta main et saisis ta chance, deviens tel que tu veux devenir, tel que tu peux te vivre, tel que tu es, le verbe être d’une identité lâchée dans l’air et qui poursuit sa quête de saveurs et de pestes. Telle maladie promise qui se fera santé demain ; ou bien le goût secret de telle aurore, sédimentée obliquement dans la stratosphère, et qu’on appelle désir en s’abandonnant au plaisir de donner des formes aux nuages.

Il se trouve que l’on m’a fourni en lectures pédagogiques avant mon départ ; je n’oserai dire que ce fût par accident. Avec toute une époque, ces cinquante dernières années au bas mot, le mot « pédagogie » est entré dans le devenir historique de l’humanité. Et là où l’on se demande comment « mieux » enseigner, comment former les jeunes générations pour l’avenir de la société, il s’agit surtout d’entendre tous ces profs qui se demandent « oui mais vers quelle société ? », et qui cherchent à créer les conditions d’une transformation psycho-sociale de leur milieu de travail, afin de pouvoir eux-mêmes s’y continuer. Tentatives pour trouver des modèles non hiérarchiques d’éducation, certaines des recherches les plus intéressantes vont dans ce sens, et plus relevantes me paraissent ici celles qui ne se dédisent pas trop vite de l’« autorité », tant cette dimension relève d’abord de la production différentielle du vivant, et non de cette volonté de domination surqualifiée avec laquelle on terrorise les pauvres petits peuples des démocraties européennes depuis Freud et le procès de Nuremberg. Il n’y a pas d’égalité à l’école, parce qu’il n’y en a nulle part. Ensuite peuvent commencer les réflexions pratiques, les propositions d’organisations, l’échevelage des classes et des conditions d’apprentissage, voire de dressage. L’autorité n’est en ceci qu’un des deux termes d’une tension qui a pour répondant le devenir-auteur de l’élève. Mais diluons un peu tout cela, avant que mon lecteur ne me claque la porte au nez. Car donc je m’y suis mis, à la lecture de ces opuscules pédagogiques, étonné de leur niveau, et réjouis par la créativité qui s’engendre de ma psyché à leur contact frictionneux et vaguement redondant. Mes vacances, je ne les ai pas passées au bord de la Mer de la Tranquillité, et preuve m’en est qu’en ce samedi 1er novembre où je pris l’avion pour le nord-est de Madagascar, la Lune demeura emprise dans son halo d’invisibilité. La semaine passée, le bord de l’océan vacant est passé autour de moi. J’ai enfin compris que j’avais la tête en bas. Et pour ce qui est de l’indien, je ne sais pas, c’est sans doute une indication… quant à la couleur ?

Chapitre 1 : les corails de la langue française

Le psychisme de l’élève, conduit bon gré mal gré vers le rivage de la langue de Molière, atteint rapidement une série de barrière où son attention s’écharpe et où il ne reste bientôt plus de lui qu’une vague d’incompréhension qui se démène tant bien que mal jusqu’au prochain banc de sable où elle s’échoue lamentablement. Formule toute faite qui a, malgré un nombre considérable de médecins, bien sa place ici, au vu des résultats du test sur les accords dans le groupe nominal que je proposais à mes deux classes de 2nde trois jours avant les vacances. Nous arrivions à la Toussaint, et j’aurais été curieux de savoir si les morts se retournèrent de rire ou de rage dans leurs tombes ce samedi-là. Les trois quarts des élèves en-dessous de la moyenne, quoiqu’à la notation le tout ait été revu à la hausse pour ne pas briser le moral des troupes, qui est, comme le dit Clausewitz, l’élément le plus fluide de la guerre, et donc aussi celui qu’il est le plus facile de perdre et par la suite le plus difficile à canaliser. Bien entendu, sur l’ensemble, quelques catastrophes presque totales et quelques belles réussites ; mais la majorité des notes non rehaussées se situent entre 5 et 10 sur 20. Je m’apprête donc à engager à nouveau des troupes sur ce front, pour y maintenir une pression continue, mais comme latente, qui poussera, espérons-le, mes co-adversaires à certaines initiatives. Je dois maintenant surtout m’occuper des courants contraires qui les repoussent à la mer : les verbes. Travailler sur la logique culturelle à ce niveau-là serait le plus efficace, ce que je ferais dans la mesure de mes moyens ; le tout me semble être de passer courant après courant, de démêler, de fortifier le navigateur dans l’appréciation de chacun. Séparer le verbe être et le verbe avoir, et laisser entre les deux autant de temps d’apprentissage que d’espace pour les exercices dans les cahiers de bords. Que tout cela se sédimente doucement et que l’élève apprenne à reconnaître aux fibulations de l’eau la provenance de tel ou tel mouvement de surface qui lui permettra de le monter comme un canasson sans trop de heurt jusqu’à sa très pragmatique destination. En parallèle, ouvrir le front des adverbes, où il doit s’agir de prendre des appuis rapides, hors éternité, pour passer sans s’accorder, et filer avec le sens de la phrase. Enfin, plus tard, s’occuper des marées temporelles.

Chapitre 2 : la table philosophique

Surface, ou plutôt lancée, folle, une table qui n’est pas une table, une philosophie qui n’est pas une croyance mais un programme, tracé sur ce non-espace plane et plutôt mélangé, subodoré de fange, de poulets, de traces, de rires, avec une vague odeur de friture et des visions nocturnes, j’en ai, et pas toujours des plus agréables. Qu’importe le style, plaque tes accords, vend ton âme, fais tourner la machine. Je tourbillonne au gré des vents contraires qu’écoute mon oreille, pas celle que j’ai à droite, pas celle que j’ai à gauche, mais celle qui creuse au centre du vent. J’attends. J’étends. Ouvrez vos papilles intellectives, élèves ou non, élevés vers quoi, n’écoutez pas la cloche, je sonne les débuts et les fins des cours comme personne, je suis un gong de platitudes, je libère des spores et occulte chacune des cryptogamiques alvéoles que je fais respirer à ces pseudo-êtres dits humains, jusqu’à ce que ne demeure même plus la possibilité de compter le nombre de leurs muqueuses.

Votre droit de devenir autre chose est le seul droit qui soit, celui qui est produit parce qu’on se trouve là où une légitimation soudain s’exige du milieu d’où nous sommes pris et dépris de nous-mêmes, pour passer à travers et continuer notre route. Ce que l’on croit, ce que l’on sent devoir ou être, les codes et les règlements, tout cela est fait pour obtenir un effet dans le devenir de votre forme, effet doublé d’un effet tunnel, qu’est-ce qui existe en dehors de ce que je fais, alors… alors : transformez vos œillères en papillons ! Chacun de vous est unique, et n’a pas le choix de l’être ou non, vous ne cessez de le devenir, de la naissance à la mort : épousez-vous vous-mêmes… A-t-on le droit de monter sur une table en plein cours, certes non, mais regardez, bam ! je balance tout à bas, tout à plat, la table est lisse, la table est plate, la table sonne sous mes pattes, je suis, oooh ! plus haut aussi, peut-être en si ? Qui d’entre vous veut s’essayer à la table, à monter contre le règlement général, à monter à l’intérieur du droit que j’ai ouvert ici et maintenant en écart au règlement général qui dit qu’on n’a pas le droit de monter sur le bureau du professeur pendant son cours… ah vous voici, je vous en prie, faites donc, allez, allez n’ayez crainte… Plus tard, plus tard le temps d’une autre session de saut à l’élastique, par-dessus vous-mêmes ou déjà jusque là, essayez-vous vous-mêmes ! Distribution : une feuille blanche blanche par personne personne qui devient unique si elle peut se rejoindre sans crainte espoir ni rien d’autre qu’un instant dilaté sans personnalité avec juste le cœur battant sur le blanc du sang, le soleil, oubliez tout. Ecrivez ce que vous voulez, dessinez même, l’important est que la feuille que vous rendrez à la fin de ces deux heures soit habitée par ce que vous sentez, et non par ce que vous avez appris par cœur l’année dernière ou jamais. Essayez-vous vous-mêmes. Et je dis tout ça, bien que les mots exacts ne soient pas ceux-là, mais les mots ce n’est presque rien, le mouvement, le mouvement est tout.

Alors, oui, sans doute, le résultat fut-il partiel. Je me rends compte a posteriori de cela comme d’une évidence… mais au sortir de la classe, avec ma première série de 40 copies en main, je tournais plutôt à la désespérance : les trois quarts des élèves (je dis ¾ pour dire l’impression d’une majorité massive, quoiqu’il en soit mouvante) ont truffé leurs copies de citations de Pascal, Descartes, Platon, Aristote, Kant, sans nommer leurs auteurs, et comme au petit hasard, selon un schéma qui tient plus du batique que d’une argumentation more geometrico. Ils ont pris comme point de départ le « connais toi-toi même » d’un type qui s’appelle Aristote, ont poursuivis avec quelques considérations générales sur l’humain considéré en tant qu’espèce, un mammifère paraît-il, ont déposés juste après les trois composantes de l’âme humaine selon Platon, puis c’est Descartes qui valse et sa robe s’illumine de multiples formulations du cogito, je pensée donc il y a moi et hop, on finit tout ça avec un « voilà ce que c’est, la philosophie », ou parfois, mais vraiment parfois, avec un point final. Damned ! Une ou deux personnes ont tout de même eu l’idée de parler de ce que nous avons étudiés ensemble cette année. Trois ou quatre m’ont fait des dessins, des fleurs, des maisons, des croix, chrétiennes ou non, des motifs. Puis viennent les cas particuliers, les un peu plus singuliers, qui ont osé ou pu se légitimer tels : l’un se questionne sur la protection de l’environnement, l’autre me parle d’un petit garçon qui est tombé dans la rivière et qu’il a fallu aller chercher et sécher au plus vite ; telle jeune fille tente une défense du christianisme, telle autre dilapide quelques vers de hip hop ; tel garçon retranscrit une chanson de Jean-Jacques Goldman, tel autre nous parle de son amour du sport et argumente par thèse-antithèse sur le bénéfice de l’exercice physique pour la vie humaine. Je repose mon stylo qui commençait à prendre l’habitude d’écrire en bas de chaque copie : « où sont tes questions à toi ? où es-tu toi dans tout ça ? ». Je le reprends bientôt… Mais l’originalité ça ne se pèse pas, surtout pas celle-ci, qui naît de ce qu’on peut. Comment occulter par exemple que sur chacune de ces copies leur « professeur, correcteur et juge » a pu découvrir une petite pépite, une trace dorée et papillonnante : un argument bizarre, inattendu, une parodie inconsciente, un trait de caractère, une orthographe inédite ? Je vous suis par le bout du nez, chers élèves, je vous sens, je vous renifle, filez, allez filez foutez le camp, faites-moi découvrir le monde, que ce cours ne reste pas les fesses propres, qu’on professe plutôt jusqu’à chier de l’éther !

Azafady, s’il-vous-plaît, ne claquez pas la porte… En cours de philo, il n’y a pas moyen de sortir… alors si vous partez, faites-le sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger ceux qui essaye de « s’en sortir sans sortir » (G. Luca). Il y eut, en effet, de grandes exceptions. Emouvantes. Oui émouvantes, c’est le moins que je puisse dire… et laissons-les se dire, du moins, telles que je m’en souviens. (Ce qui suit est à lire avec lenteur), une jeune fille du premier rang, qui s’appelle — mais à quoi servirait un nom, ou d’inscrire ici un prénom fictif ? — elle se demande ce que c’est : « moi »… ? et se dit que maintenant qu’elle se le demande, elle en est sans doute plus proche qu’à l’accoutumée ; mais que, malgré cela, elle a toujours l’impression qu’il y a là-derrière une sorte de cinéma. Elle s’aime et elle se déteste… Elle a peur de ses rêves, elle a peur surtout de l’endroit d’où viennent ses rêves. Elle parle d’elle-même face à elle… et c’est tout simplement stupéfiant, chacune de ses formulations témoigne d’un mouvement psychique d’une grande netteté. Elle pivote, concise et concentrée, d’une langue qu’elle sait manier, et en ceci elle est une exception à un second titre. (Je le répète, avec lenteur), la deuxième exception, un garçon… Grand sourire, yeux un peu tristes… Il se demande pourquoi il aime tant aller boire des verres avec ses amis. Réponse : parce qu’il n’a pas de frère et sœur. Pourquoi ? Parce que sa mère est morte le lendemain de sa naissance. Il se demande : « pourquoi ma vie est-elle si obscure ? » — Sans voix, sans correction, sans rien, désarmé je demeure à l’écouter, dans un entre-deux lignes qui semble durer, et durer… Il ne répond pas à sa question. Il semble bien plutôt toucher avec elle à une résistance secrète. Il tourne en rond bizarrement, puis repose la même question, comme pour refermer la plaie, — et repart aussitôt sur des considérations générales, me citant je ne sais plus qui au passage pour faire bonne figure. Je ne les verrai plus comme avant, sans doute, mais eux… ils savent que je les ai lus désormais. Une relation… une résistance au présent, une résistance à plusieurs. Innombrables. Comment continuer à donner des « cours de philosophie » après ça ?

J’ai rendu les copies « corrigées », notées. Barème : ceux chez qui j’ai senti que quelque chose se passait en face de la feuille blanche ont eu entre 15 et 17, les autres entre 11 et 14, et je signalais à leur attention le 15 comme le seuil au-delà duquel j’estimais qu’ils avaient saisis quelque chose de la portée de l’exercice. Ces notes si rapprochées étaient nécessitées par deux options stratégiques, et je voulais mes lignes au plus clair pour ce premier essai : premièrement, ne pas décourager… la philosophie, pour des « débutants », ne doit pas apparaître comme une matière où l’on a juste ou faux, mais comme une matière à former, à aimer, à tordre ; deuxièmement, ne pas essaimer la classe sur une ligne abstraite qui va de 1 à 20, mais garder le groupe aussi dense que possible, dans son rapport concret à lui-même, avec un contraste qui tienne plus d’un début de matinée que du plein midi. Les plus avancés, les plus indépendants, percevront le contraste de toutes façons, et les autres gagneront, je l’espère, à constater que la journée est encore longue et que les lieux où nous nous avançons sont fait de terrains différents où peuvent s’exercer différentes sensibilités. Ainsi du programme : que voulez-vous étudier maintenant ? Une quinzaine de propositions des élèves, on passe au vote, et sans trop de surprise, le sport arrive premier dans ma classe de 2nde S, et dans la classe de 2nde L, nous voici parti vers la musique. En deuxième position de part et d’autre : la religion. Comme je manquais de temps pour commencer à préparer un cours sur le sport, nous avons commencé avec un cours sur la différence entre Dieu comme nom propre et Dieu comme concept avant les vacances. Quant à la musique, je me suis lancé, il n’y avait qu’à se lancer, voir où ça mène… Qu’est-ce qu’on appelle « musique » ? Comment la différencie-t-on du « bruit » ? La musique est-elle artificielle, produite par l’homme, ou naturelle ? Cette bêtise de dichotomie nature/culture à faire valser par la même occasion… Et comment repenser la musique avec l’apparition de l’électronique ? Médias de masse, industrie du disque, formes culturelles dominantes, formation du goût en fonction des générations, des classes sociales et des milieux… il y a de quoi faire, pousser d’un côté et revenir, tirer, repartir, en suivant des yeux un fil rouge et, pourquoi pas, former quelques concepts au passage. Expérimenter, comme j’ai commencé à le faire pour la deuxième fois hier matin, en promenant les élèves par petits groupes devant les tables, pour leur faire écouter le bruit de fond de la classe sans y être immergé, ou en s’y immergeant d’une autre manière… et oui qu’est-ce que c’est, ce brouhaha, cette géographie vibratoire pendant un cours de philo ? Bruit ? Ou bruitisme peut-être ? Est-ce là — de la musique ? La musique comme production de Même, rythme, mélodie et polyphonie, avec quelque part l’océan comme forme suprême.

Chapitre 3 : devenir-auteur

Navigation, guerre, politique, musique, les métaphores pour parler de l’éducation ne manquent pas. Mais sont-ce vraiment là des métaphores ? Elles le seraient s’il me venait de tisser une image générale des rapports pédagogiques à travers elles ; mais, les prenant comme des translations partielles, je veux leur voir perdre ce caractère représentatif pour devenir de simples moments de l’action pédagogique. On aura peut-être remarqué au passage qu’à ces quatre moments correspondent quatre figures d’autorité : le capitaine, le commandant, le chef d’Etat, le chef d’orchestre. L’enseignant est tantôt l’un tantôt l’autre, suivant les mouvements du corps auquel il participe, suivant les exercices, de la leçon magistrale à l’expérimentation, dans laquelle il se dissout en tant qu’autorité parmi d’autres devenirs-auteur, ceux des élèves. Il change de posture, de mode d’être, suivant qu’il assume une autorité fonctionnelle, par moment nécessaire, lorsqu’il s’agit par exemple de mettre temporairement à l’écart un élément perturbateur, ou suivant qu’il prenne corps dans son autorité vitale, qui fait de lui un être humain parmi tous les autres, de tous âges, de tous sexes, de toutes classes sociales, concerné seulement par son propre effort pour persévérer dans l’existence.

La crise de l’autorité dont on parle beaucoup en Europe rencontre ainsi des échos à tous les niveaux de la société, et pas seulement à l’école : c’est la crise de ce « devenir-auteur », d’un devenir auteur-de-soi qui plonge ses racines dans l’élan vital de tout être humain ; et historiquement, c’est aussi la crise d’une responsabilité engagée vis-à-vis de soi-même et de la société quant à ce qu’il advient de ce soi-même et de cette société. En effet, au-delà de l’ébranlement de l’orientation humaniste, qui recommandait aux hommes de devenir leurs propres créateurs, cette crise porte en elle-même un caractère schizophrénique, tendu entre un tout-individuel et un tout-social : elle tend d’un côté vers le self-made man, libre de devenir ce qu’il veut pour autant que ses efforts soient à la mesure de ses ambitions, et de l’autre vers les analyses sociologiques, lesquelles tournent autour du caractère déterminé et presque fatal de tout devenir humain (massification et loi des grands nombres). La déchirure engendrée par cette double orientation laisse ballante au milieu du ciel la notion de libre arbitre, qui, çà et là, demeurait et demeure encore protégée par une aura numineuse, celle de Dieu, mais aussi celle de l’Humanité, du Progrès, de la Démocratie, du Capital. Or c’est grâce à une telle crise que certaines questions se posent désormais avec plus de netteté, voire de cruauté : comment devenir auteur de soi ? Comment assumer un rôle, un statut, une fonction ? Comment légitimer un comportement, un programme ?… Notez bien que la question n’est pas « pourquoi », mais « comment ». Il s’agit de trouver des moyens, non de déterminer une fin, qui elle est toute trouvée. Les pédagogues orientent ainsi leurs actions non pas vers l’enfant, mais vers le devenir-auteur de l’enfant : l’élève doit être amené à pouvoir prendre par lui-même ses décisions, à pouvoir de lui-même légitimer ses comportements, à pouvoir de lui-même engendrer un désir d’apprendre. Le « pourquoi » est toujours déjà en amont, entraîné par l’énorme poussée en avant des sociétés occidentales : il s’agit de former ceux qui auront le pouvoir de le rattraper, d’être à la hauteur, ou pour mieux dire, à la vitesse du changement. Et ainsi parler de crise, mettre en crise, par le discours, c’est procéder à une tentative d’affinage et de renforcement de ce qui est critiqué.

La situation n’est pas si différente à Madagascar, où capitalisme et christianisme se partagent idéologiquement le gâteau des consommateurs et survivants. Une présence de plus en plus forte des modèles et des produits chinois, américains et européens, par la télévision, le cinéma, la musique, les modes vestimentaires, les loisirs ; et une expansion du modèle moral chrétien, pour montrer laquelle il sera suffisant de dire ici que le président de la République se trouve être en même temps le vice-président de l’Eglise de Jésus-Christ de Madagascar (FJKM). Le peuple malgache a pris des habitudes de troupeau… et non d’ailleurs contre tout bon sens, puisque, comme on me l’a souvent dit ici, « il vaut mieux monter dans un train en marche ». Et puis il y a aussi cette tradition malgache, le fihavanana, qu’on m’a traduit par « amitié-harmonie », l’harmonie par l’amitié : un mode de gestion des conflits qui cherche à amener les parties autour d’une table, pour discuter et résoudre les différents dans une atmosphère de paix, avant d’intenter une quelconque action devant les tribunaux ou dans la rue. La fihavanana donne une idée de l’ambiance populaire de Madagascar ; mais les peuples paisibles ne sont-ils pas les premiers à se faire doubler par leurs dirigeants ? Sans vouloir insulter le président de mon pays d’accueil, il se trouve que Marc Ravalomana est également le directeur général des industries Tiko, l’une des plus puissantes entreprises malgaches, qui fabrique, et exporte, de nombreux produits (laitiers, limonades, etc.) vers le continent africain. De nombreux malgaches parlent de leurs pays comme d’une dictature, sans qu’on ait pour autant le sentiment qu’une opposition se prépare. Le pays semble fonctionner ainsi : comme un banc de poisson, tournant tous au même moment dans la même direction. Autre point d’importance, le processus de « développement » dans lequel se trouve pris le pays au contact de l’économie mondiale, et qui semble justifier — une justification qui est en partie le refuge d’un sentiment d’infériorité — aux yeux des gens d’ici leur attitude suiviste. Or ce processus, bien davantage imposé par des conditions externes que souhaité par une décision populaire prise en toute connaissance de cause (si une telle chose est possible), du même coup occulte miraculeusement la contradiction entre christianisme non sécularisé et capitalisme. Du là que la crise du devenir-auteur n’apparaisse pas du tout avec la même clarté qu’en Europe, mais se trouve coagulée sous l’aile épaisse du respect de la majorité et du pouvoir du Père. Pour revenir à l’école, les cours sont donnés sous la forme de l’ex cathedra, et les professeurs jouissent de l’aura de « celui qui sait ». Quant aux élèves, ils semblent ne pas bien savoir de quel côté se diriger, et quoi attendre en conséquence. Ont-ils intérêts à aller dans le sens du pouvoir formel de la tradition, malgache et/ou chrétienne, ou bien ont-ils intérêt à tourner leur esprit à la mode occidentale, pour faire face avec des armes adaptées ? La première option leur procure sans doute un certain réconfort, un abri. La seconde me semble pourtant essentielle au redressement politico-économique du pays, qui devrait à mon sens passer conjointement par deux mouvements : une libération idéologique par rapport au christianisme, et une libération socio-psychologique par rapport aux pays dits « développés ».

Dès lors, dans un tel milieu, quel peut être la marge de manœuvre pédagogique d’un envoyé européen, d’un volontaire suisse ? J’occulte volontairement la dimension « missionnaire » de ma présence à Madagascar, pour ce qu’elle est dans un décalage par trop évident avec la réalité de la différence entre christianisme européen et christianisme malgache. Je repose la question sous l’angle de l’autorité : de quelles autorités, de droit et de fait, puis-je user dans ces conditions ? Une question que je me pose souvent : comment mes élèves me perçoivent-ils, quelle légitimité me donnent-ils de leur enseigner le français, la philosophie ?… Quelle autorité peut-il avoir, ce Vasaha, ce blanc, cet étranger ? Je n’ai pas l’accès qu’ont les autres professeurs au tissu social local : la réputation, les on-dit qui viennent jusqu’aux oreilles des parents et des voisins. Quelle autorité peut-il bien avoir, ce professeur dont on ne sait même pas s’il est un salarié comme les autres ? et il ne l’est pas, il reçoit son salaire en Suisse, un véritable salaire de ministre pour enseigner dans un lycée FJKM. Quelle autorité peut-il bien avoir, cet enseignant qui ne parle même pas notre langue, qui ne comprend pas lorsqu’on l’insulte ou lorsqu’on ironise sur lui en malagasy ? Et pourtant il est là, il nous parle, il essaye, ça se voit. Il ne sait pas toujours très bien comment faire, il faut parfois qu’on l’aide un peu, qu’on lui fasse sentir ce qu’il nous faut, ce dont nous avons besoin pour avancer… C’est à mon sens le premier bénéfice de la situation, avant l’apport d’une langue et d’une culture : l’apport d’une différence qui engendre un devenir-auteur de part et d’autre, parce que j’apparais dans une autorité vitale bien plus souvent que dans une autorité fonctionnelle (et ce non par choix d’abord, mais en raison des circonstances, d’un terrain institutionnel que j’apprends à connaître, avec lequel je n’ai pas l’immédiateté cognitive, affective et symbolique des autres professeurs).

Je suis un débutant… c’est simple à dire, propre, net, trop peut-être. Je n’avais jamais enseigné, je n’avais jamais eu à faire de « discipline », et j’expérimente les différentes possibilités de la fonction que j’endosse ici et par laquelle je ne compte pas me laisser écraser, de laquelle je ne compte pas davantage me faire une maison. J’avais bien quelques lignes de fuites prêtes à la cavale. J’aime par exemple le mot enseigner, pour dire en-saigner, inscrire au sang : non par goût de la métaphore violente, quoique, mais par l’option philosophique que toute libération amène à des limites d’un autre ordre, que le devenir est toujours affaire de forme autant que de force, que l’éducation est toujours affaire de dressage autant que d’émancipation. J’aime à me dire que quelque chose passe à l’intérieur de la classe, moi y compris, qui nous transforme, un flux qui ne peut se mettre en mouvement qu’à travers un devenir-ensemble de ce qu’il traverse, c’est-à-dire de ses parties constituantes, par rétroaction, nourrissant un plan de consistance du désir pour parler avec Deleuze. Me retrouver face à une classe de 38, 43, 65 ou 68 élèves, c’est toujours la même gabegie, le même pari un peu fou : vais-je arriver à faire quelque chose avec eux aujourd’hui ? La même question à chaque fois, la même incertitude. Sans doute ne la résout-on jamais, et sans doute heureusement ? Quoiqu’il en soit, si j’avais eu vent, avant d’y mettre les pieds, des possibilités disciplinaires existantes dans le cadre de l’école malgache, j’avais pris comme option d’attendre, un peu comme au poker, de dire « pour voir », check… tant que la situation me le permettrait. Dans le brouillard des commencements, qui nous laissa, les élèves et moi, dans un équilibre momentané, celui de l’évaluation mutuelle, vinrent se dessiner des contours de plus en plus nets, des débuts de représentations de part et d’autre, des flottements : tantôt une classe me courrait sur les nerfs, tantôt c’était une autre, j’apprenais à reconnaître les visages et les potentiels, ceux qui lèvent toujours la main, ceux qui se taisent mais n’en sont pas moins actifs, ceux qui risquent l’abandon, ceux qui ont peur, ceux qui bavardent, etc. Un repérage de ce genre me paraît un passage obligé, comme en face d’une armée adverse, d’une armée constituée de multitudes d’armées en fait, et des armées qui doivent être amenées à ce point de friction productif où nous devenons tous les co-adversaires les uns des autres, dans une lutte productive parce qu’elle ne cherche pas à faire plier l’autre à sa volonté, mais précisément à constituer des volontés plus fortes.

J’usais donc d’une bonne préparation des cours, afin de ne pas être pris de court, bien que cela m’arriva quelques fois ; j’usais de ma voix, variant les intensités, cherchant les échos, testant, mesurant, et il m’est arrivé de crier violemment à deux reprises, en coup de semonce, avec un effet sur la classe certainement mitigé ; j’usais de silences, de sourires, de coups d’œil, de regards, armé de ma panoplie charismatique ; et j’usais de mon corps, postures et déplacements. Pas une seule fois en six semaines n’ai-je eu à endosser le pouvoir de coercition institutionnel. Chose bien plus aisée à faire d’ailleurs en cours de philosophie — où je peux plus facilement prendre l’initiative sur les élèves en cas de besoin, les entraîner dans un devenir intempestif, les surprendre, avec le risque pourtant d’en laisser un plus grand nombre sur la touche — qu’en cours de français-langue-étrangère, qui exigent un autre type d’application, aisé à obtenir sur des exercices de grammaire, plus difficile sur des exercices d’expression orale ou écrite. Six semaines durant lesquelles j’ai par contre revêtu, bon gré mal gré et sans doute en majeure partie sans m’en rendre compte, les représentations que se font les élèves « du » professeur et de « l’» étranger, avec les doses de respect et de chahut qu’ils se sentent devoir à l’un et à l’autre, avec les transferts qui ne manquent sans doute pas envers ces deux catégories chargées symboliquement. Il faut faire aussi avec les regards de certaines demoiselles, par lesquelles je me trouve parfois tenté de me laisser déstabiliser… Il faut faire avec le fait que je suis de tous les professeurs le plus jeune et le plus atypique… Six semaines donc. Six semaines, me voici à la septième et commençant tout juste à me rendre compte des rapports de forces qui se jouent ici. Et à ce point, comment ne pas constater que, sans l’autorité fonctionnelle de l’enseignant, je ne serai tout bonnement qu’une marionnette entre les mains de ces soixantaines d’étudiants ? Sans partager complètement l’idéal anarchiste, je trouverais pourtant mal avisé de ne voir dans cette fonction qu’un vecteur de guerre allant de la société vers les élèves : il faut voir aussi cet autre vecteur de guerre qui naît des élèves et est dirigé vers la société. L’enseignant est pour eux un moyen ; et la fin, c’est la survie, voire : davantage encore. Les lycéens sont justement en passe d’acquérir ce réflexe du devenir autonome, sans plus de parents pour les nourrir et les protéger ; et le paradoxe, c’est que ce réflexe fait partie de ce que l’institution vise à leur inculquer, puisque sans lui toute société court à sa perte. Que ce réflexe se tourne alors contre l’institution me paraît bien être le moteur du fonctionnement de cette dernière, et pour ainsi dire sa raison d’être.

Il fallut attendre le dernier vendredi avant les vacances pour qu’on me voie user pour la première fois de ce fameux pouvoir de coercition de l’enseignant. Un pouvoir dont il faut parler comme d’une autorité de droit, non de fait, une autorité légitime et qui redouble l’autorité vitale. Réflexe de philologue, cela va nous valoir un nouveau paragraphe j’en ai peur ! C’est que j’ai en diable une certaine manière d’utiliser les mots à tort et à travers. Par quel mauvais coup du sort en est-on venu à mettre si proches les uns des autres les mots auteur, autorité et autoritaire ? Un régime politique dit autoritaire devrait être appelé tyrannique, ou au moins autoritariste, pour signifier que l’autorité y est élevée au range de principe. Quant au pouvoir de la fonction d’enseignant, légitimé par l’institution sociale, il devrait être appelé par ses noms sociopolitiques : coercition, canalisation. L’autorité de fait de l’enseignant à proprement parler est d’une part la résultante de ses forces singulières, d’autre part le résultat des transferts symboliques qui imprègnent une culture donnée. Autorité vitale et autorité symbolique, qu’il s’agit de différencier de l’autorité légitime en tant que cette dernière implique un pouvoir de coercition. Ces trois types d’autorité ne cessent de s’appuyer les uns sur les autres autant que de se tirer dans les pattes, et c’est sans doute un art que d’apprendre à entendre en arrière-fond cette musique-là, afin de pouvoir diriger ses instruments sans en être le dupe. En ceci, le fondement de l’activité de l’enseignant ne saurait être autre chose que ce qu’on appelle communément ses « qualités humaines », c’est-à-dire son autorité vitale, sa manière singulière de devenir-auteur en évoluant dans l’immanence du complexe dynamique qui va de la société-classe jusqu’à la classe-cosmique que les étudiants lancent à l’assaut de la société. C’est sur cette autorité vitale, véritable ligne de fuite de l’enseignant, que peuvent alors venir se greffer les autorités symboliques et légitimes, leurs charges d’absolutisme intégralement désamorcées.

Une semaine plus tôt, j’avais peiné à tenir le minimum d’ordre nécessaire à la poursuite du cours, j’avais dû élever la voix à plusieurs reprises, puis rompre le contact durant 20 minutes sur la fin, voyant que je n’arriverai à rien avec les ressources que j’avais alors à disposition. C’était les deux dernières heures de la classe de 2nde II, un vendredi, et ils étaient 66 ce jour-là, presque au complet. Je me renseignais durant la semaine suivante auprès de qui de droit — le surveillant général — pour apprendre de quelles mesures de coercition je pouvais légitimement disposer. Le vendredi suivant, après 20 minutes de cours, je mis mes élèves au parfum. Alors que je viens de leur donner un exercice à faire, qu’ils devraient se mettre individuellement à la tâche, les voilà à bavarder par petits groupes… le niveau sonore commence à grimper. Avertissement : il va falloir vous taire et vous mettre au boulot, sinon… je compte jusqu’à trois, et le premier qui parle après ça, je l’envoie au secrétariat. Un relatif silence tombe après le …trois. Quelques babils reprennent, puis s’arrêtent. Je les regarde, je les guette, j’essaye de me détourner mais ce n’est pas ça, il y a une double attente, de ma part, parce que je sens qu’il va falloir passer à l’acte une fois cette possibilité évoquée, et de leur part aussi, parce qu’ils sont là à me tester. Dernier round avant les vacances. Les babillages reprennent, et une fille qui n’y peut guère plus que les autres se voit demander de sortir ; un grand silence tombe autour d’elle ; je dois répéter ma demande à plusieurs reprises, écarter le sentiment de pitié qu’elle aurait pu m’inspirer, jusqu’à ce qu’elle comprenne, et avec elle toute la classe, qu’il ne s’agit pas là d’une simple demande, mais d’un commandement. Et alors certes il y a d’une part ce qu’on peut attendre d’un professeur, à savoir, qu’il fasse respecter l’ordre dans la classe afin que l’apprentissage soit rendu possible. Mais il y a d’autre part les processus psychologiques et symboliques qui se mettent en place à chaque utilisation du pouvoir de coercition. Lorsque j’ai demandé à cette élève de sortir, tous les autres élèves se sont sentis coupables avec elle. Un bouc émissaire inversé, voilà ce que je venais de fabriquer : une machine à faire ressortir de la culpabilité sur tous. Ma manière de formuler mon ordre avec calme et froideur devait montrer combien le choix de cette élève était arbitraire, combien il devait concerner en droit toute la classe, bien qu’elle seule se trouvât mise à la porte. La demoiselle en question est allée au secrétariat ; on l’y a engagée à nettoyer la cour jusqu’à la fin de l’heure. La punition se fit donc sans correspondance avec l’acte coercitif, mais d’une certaine manière je n’en étais pas fâché, ne voyant aucune valeur à stigmatiser cette élève autrement que par le devenir-collectif de son exclusion momentanée. Et l’effet escompté se produisit : les autres élèves se turent, et jusqu’à la fin du cours furent silencieux comme je ne les avais jamais entendu l’être durant ces six semaines. Un malaise restait bien perceptible ; mais une impression me disait qu’ils avaient attendu de la situation que soit produit ce type d’acte, qu’ils étaient satisfait que cet acte soit désormais derrière eux, de l’ordre de l’effectué, de ce sur quoi on peut compter. Le cadre. Des directives claires. Des limites à ne pas franchir. Une canalisation des énergies. Une orientation.

A la fois favoriser l’individuation des jeunes gens avec lesquels il évolue, et à la fois favoriser leur prise de conscience du fait qu’ils font partie d’une collectivité où ils ont chacun à jouer leur être. Ces deux aspects de la pédagogie sont pour l’enseignant à tenir dans une tension… Comment mieux dire que la Terre est ronde ? Elle est recouverte au ¾ par les océans et n’a pas d’extrémité.

I’m in love with a fool

12 octobre 2008

Des montagnes de poudre à canon, leurs contours soulignés avec de l’ambre. Visions éclatantes sur cet horizon qui n’est plus ligne mais tableau ou place d’arme, qui n’est plus surface mais brisants des mers profondes, entrelacs haletant d’hier, d’aujourd’hui et de demain, sorti de la gueule de je ne sais quel prophète, pris de court par sa propre voix ! Devant ces échines de feux mats, hautes dans le ciel, des cortèges de lumières en coton… Le vent les étire et donne aux nuages ces formes improbables qui ont déjà commencé à tatouer mon esprit. L’horizon s’arrondit comme le ventre d’une femme enceinte, ou comme le sein de cette mère, tout à l’heure, qui nourrissait son enfant sur le siège du taxi-brousse. Les vallons se resserrent : un col, puis un regain de chair… un autre col où l’horizon se plisse, rocheux, carminé, nu ou presque. Le paysage glisse autour de la route sinueuse. J’insinue un si nu. Et si ? Non, pas comme ça… Un pont, un cours d’eau ; des habits qui sèchent sur l’herbe. Les rizières, en quelques tons de vert encore ternes, et ce carré de menthe tout à coup qui claque en enveloppant tout l’espace, et mâche le fil de mes pensées avec les dents d’un enfant sauvage. Quel rythme ? Quelle forme ? Les rizières, mais le plus souvent de terre retournée, à la bêche, à la main, à la roue, cette roue de fortune et d’infortune qui ride et écorche les lèvres épaisses des gens d’ici, ouvertes sur le sourire éternel d’un peuple sans cesse confronté à sa survie. Que faire ici, qu’être ? Où ? Le présent interpelle. M’appelle entre lui et lui. Je me dis qu’il manque une forme de ponctuation pour exprimer cela. Ce ne sont ni les points de suspension… ni le point d’exclamation ! D’interrogation ? Non plus. Tout est là et tout fuit. Tout vient d’ailleurs et tout revient d’ici. Comment… oui comment au juste ? Je l’ignore ! Je deviens, et cela suffit (doit suffire, peut suffire ? non…). Je deviens. Où est-elle ? Mon aimée me manque. Et cela est devenir ! Devenir ? Devenir… Deviens ! Non. Devient. D’où viens-tu ? Je viens de vient. L’expérience se fait, la production de l’être instille ses durées transversales à travers l’espace, et toutes ces trames entraînent cette conscience soi-disant individuelle du monde auquel nous sommes nés, et nés encore, et encore, tandis que mes tentacules fractales étendent ma psyché à la rencontre d’un monde inconnu, que je sens connaître pourtant ! Le futur me teste en boucle ; et c’est à peine une phrase, plutôt un effort sans cesse reconduit, tendu entre l’insignifiant et l’absolu. Nous ne dansons pas sur de la musique, c’est la musique, dit-il, qui, naît de la danse, qui… naît de la danse, naît de la danse, naît de la danse ?!

Le lendemain de notre arrivée à Madagascar — c’était donc le 30 août — nous nous retrouvions, mon « coreligionnaire » civiliste et moi, assis en début de matinée dans le bureau de la Directrice nationale des écoles FJKM. Esther, ici tout le monde se tutoie, vérité très partielle, mais passons. Courtaude, engoncée dans un tailleur vieillot, le visage rond percé de deux petits yeux inquisiteurs, un regard mêlant, peut-être trop audacieusement, supériorité et chaleur, regard fuyant et évaluateur… pendant ce temps, on nous fait beaucoup de civilités. Etienne m’est d’ailleurs d’un secours certain dans ce genre de situations, avec ce que j’ai envie d’appeler son sens inné des formules de convenances, qui coulent sur lui sans le départir de sa singularité. Il transmet le salut du Département missionnaire protestant, créé très vite des rapports de travail avec notre interlocutrice. Quant à moi, j’observe, je réponds, je sens. Je créé des distances : des pointes silencieuses sur lesquelles l’espace pivote et commence à filer de nouveaux cotons étoilés. Instinct de poète… chercher à composer avec l’invisible.

Mais la Directrice nationale a quelque chose à dire. Oui, maintenant, quelque chose de spécial, elle commence une phrase aux contorsions quasi liturgiques, elle la fait grimper comme un lierre de convenance autour de l’arbre de la parole, pour finalement lâcher le morceau : la longueur de mes cheveux, quoiqu’attachés, pose problème, ou plutôt, risque de poser problème, surtout dans les campagnes où les gens n’ont pas l’habitude de voir les hommes porter autre chose que le carré brosse réglementaire. Ce sont, paraît-il, les stars de cinéma qui ont les cheveux longs (pas les missionnaires, évidemment). Le temps de la voir venir, je l’avais eu et largement. Et de ma citadelle de silence, j’ai répondu que nous réglerions cette affaire à l’usage… autrement dit, j’élude avec politesse.

Ironie du sort, pour quelqu’un qui a pris la décision de remplacer son service militaire par un service civil, que de se retrouver devant des règles d’usage similaires ! Je n’avais guère l’intention de me couper les cheveux, à moins que la situation soit réellement intenable, et je spéculais doucement sur la tension entre l’amour du Christ, les convenances, la différence…

Je n’entendis plus parler de mes cheveux pendant quelques jours. Jusqu’à la semaine dernière : j’étais revenu sur Tana pour assister à une journée d’information sur le FJKM le mercredi 10, journée qui devait commencer très officiellement par une rencontre avec le président de l’Eglise, à 8h tapante, même si ce n’est dans ce pays qu’une façon de parler. Revenant d’une soirée chez des amis le mardi soir, je reçois sur mon téléphone portable un avis de message : Esther me demande de la rappeler, et jusqu’à minuit, de ne pas hésiter. Est-ce que c’est important ? Je m’attends à tout. Au bout du fil, elle se contorsionne à nouveau en excuses pour m’annoncer que je ne rencontrerais pas le président le lendemain matin. Oui moi seulement, j’ai eu cet infime honneur d’être exclu de la séance de présentation officielle, et pour quelle raison ? Je vous le donne en mille : je n’ai pas coupé mes cheveux, et le président est, selon les dires d’Esther, du genre conservateur. L’appel terminé, je me souviens d’un certain Jésus de Nazareth, qui n’a jamais été représenté les cheveux coupés en brosse…

Difficile, dans cet imbroglio de convenances, de savoir qui ne tolère pas quoi, et qui fait des pieds et des mains pour être bien vu par ses supérieurs. Sans doute ces deux aspects font-ils partie d’une même équation. Selon mon nouveau programme, j’aurais donc du rejoindre le groupe après les présentations officielles de 8h. Il n’en fut rien. Durant la nuit, mon bas ventre fut pris de violentes saccades et mes intestins commencèrent à se vider de leurs contenus à une vitesse inorganique. J’appelais Esther au matin pour lui annoncer que j’étais malade. La journée à la pension, à courir aux toilettes, à grelotter, à suer… jusqu’au soir. Mon état est inquiétant, on m’emmène chez le médecin. Je reconnais autour de moi les affairements grégaires, les dispositifs solidaires d’urgence qui se mettent en place, ce dont je suis gré, autant à Esther et à son adjoint, tous deux très prévenants, qu’à Etienne et Edouard qui m’accompagnent dans la voiture et dont la présence me permet de lâcher des résistances sociales difficiles à tenir avec 40° de fièvre. Le premier médecin qui m’ausculte est une malgache : elle suppose que j’ai attrapé le paludisme et me rédige une ordonnance en conséquence, avec doses massives d’anti-palud à prendre immédiatement. Mes deux acolytes ont ce réflexe : nous avions entendu parler d’un test pour dépister le paludisme, et ce médecin ne m’a pas fait, n’a pas les moyens de me faire le test en question. Ni une ni deux, ils appellent Marc, un ami suisse, lui aussi envoyé par le DM autour d’un projet de formation continue, à Tana depuis plus de deux ans avec sa famille. Il leurs donne le numéro d’un médecin européen, installé à Madagascar depuis une vingtaine d’années, le Dr Hugues Brun ; le genre de médecin entre les mains duquel l’impression d’être pris en considération renforce la valeur du traitement. Le test palud est négatif. Bonne chose à savoir, puisque les anti-paluds que l’on m’avait prescrits auraient été des plus agressifs pour mon intérieur en souffrance. Qu’est-ce alors ? Un virus alimentaire, sans doute contracté à Ambatolampy où je m’étais aventuré dans quelques gargotes. Suivent alors trois jours de fièvres et de diarrhées, de spasmes douloureux, de solitude. Vendredi, j’accepte finalement l’invitation d’Etienne, et vais habiter chez lui pour quelques jours. Le week-end me trouve en voie de rétablissement, bien entouré, merci l’ami ; lundi je retrouve l’appétit, mardi le mouvement ; mercredi après-midi, retour à Ambatolampy, où je ramène de Tana de quoi terminer mon installation. Une lampe de bureau, un onduleur, un coussin, une petite poubelle, un cendrier artisanal, un tapis, des bougies, un modem, des éponges, linges de cuisine, spatules, etc.

J’ai formé un nouveau territoire, je l’ai sorti du chaos, je l’ai peuplé. Un nouveau bout de « chez moi », constitué avec le morceau de placenta volé il y a 27 ans au sortir du ventre de ma mère ; une nouvelle manière d’être au monde, d’être là. Je ne sais pas si le virus m’a quitté, où bien si mon organisme a simplement su s’y faire… Je l’ai capturé, comme un morceau d’expérience nécessaire au lieu où je vis. Il est enveloppé dans un globe oculaire, et cet œil regarde au-dehors désormais.

Sans doute cette maladie m’a-t-elle permis, par défaut, de dire par mon absence mon mécontentement eu égard aux intrigues dont mes cheveux étaient la cible. C’est là, m’a-t-on dit, le genre d’action de représailles typiquement malgache : quelque chose ne va comme on veut, alors on ne vient pas. Inutile de dire que, personnellement, j’aurais préféré être bien portant, et présent ce jour-là à fouailler le silence pour en extraire quelques pépites de sons, brûlantes et vivaces, à lancer dans le champ de la vie malgache. J’en ai pleuré… et c’est bien qu’à travers ce voyage viral j’ai pu atterrir autrement dans l’univers qui est le mien aujourd’hui.

Grande île, je t’ai connu par le ventre. Ma volonté existe. La terre est la Terre. Et mes cheveux — ma chevelure de méduse et de bacchant — virevoltent dans les airs et les convenances et les chants, toutes griffes dehors. Ou pour mieux dire : tous serpents dehors ! …Evohé !

Toute vie est vécue

23 août 2008

“Qui donc la vit ?” Ainsi questionne Rilke dans un poème de son Livre d’heure. Et la réponse qu’il donne est disparaissante, disparence. Elle ouvre sur ce qui n’est pas conscient à la pensée humaine, pourtant nous enveloppe.

A peine cinq jours avant mon départ, et je suis plus que jamais saisi par ma conscience d’être. Saisi, mais comme on empoigne un objet : au bout d’un moment le muscle n’y tient plus et lâche. Ou comme l’on appuie sur une poignée : au bout d’un moment, on ouvre la porte…

La conscience d’être est conscience de la continuité de l’existence, mais la moindre des choses est de constater que cette conscience est elle-même discontinue. Alors peut commencer la morphogénèse d’une conscience qui n’est plus conscience de la continuité de l’être mais de la discontinuité de la conscience : une conscience discontinue du discontinu, une conscience chaotique.

Certes, la vie n’arrête pas de continuer… Je m’en ressouviens après la grande peur inhérente à certains effondrements. Ce n’est pourtant pas cela qui m’enveloppe et me donne un corps. Ce n’est pas d’être conscient que je suis qui me donne d’être encore, c’est d’être qui me fait conscient, et parfois seulement.  J’ai à ce propos quelques doutes à émettre vers ceux qui clament que le monde va mal parce que les gens n’ont pas assez conscience des problèmes qui se posent à l’humanité présente : la clameur, ce bruit de foule qui s’agrège. Et ce ne sont pas seulement les groupes mais les individus qui font ainsi masse d’eux-mêmes, coagulés sous un mot d’ordre, manière de se protèger des grands vents qui nous fouettent la face à toute heure et brûlent sans laisser de reste.

A la question “qu’est-ce que vous êtes ?”, on répond la plupart du temps par de courtes unités de sens, des articulations rapides et sautillantes qui permettent au plasma de rester croché aux strates en construction. Pourtant l’essentiel de notre vie - et de notre pensée - n’est pas là, n’est pas conscient.

Toute vie est vécue, mais par qui ? La Vie ? Dieu ? Le ça ? Délaissons le neutre, le féminin, le masculin et l’unité. Délaissons les mots, et entrons dans la sensibilité des espaces-temps à zéro dimension.