Rentré sur Ambatolampy en début d’après-midi, je me fis déposer par le taxi-brousse devant le restaurant Au rendez-vous des pêcheurs, vide comme à l’accoutumée. C’est à chaque fois cette même femme qui me sert, une femme dont j’ignore tout, peut-être la cinquantaine, prévenante et, dans l’entente à demi-mot que nous avons développé, véritablement aimable. Je m’assieds et tire un livre de mon sac : « Le Roi Mathias sur une Ile Déserte ». Je l’ai acheté samedi dans la capitale… mais capitale de quoi au juste ? A Tananarive, si le calme semble prévaloir, ce n’est pourtant qu’une bête apparence, un fantôme de souveraineté : comment dire en effet que la ville est « calme » lorsqu’il est nécessaire de militaires postés à travers celle-ci pour la maintenir dans son sommeil ? Et encore, c’est à peine le sien. C’est la guerre qui dort là, et la guerre se réveillera. Parce que ce sont les mêmes actes déplorables de spoliation du bien commun qui se déroulent, jour après jour et dont les premières pages des journaux que les passants regardent matin après matin, rendent avec des exclamations qui désormais ne scandalisent plus personne. Le désintérêt du peuple face à la vie politique du pays est sans doute l’événement le plus inquiétant de ces dernières semaines.

Au rendez-vous des pêcheurs, je découvre qu’une flambée illumine la cheminée. L’hiver est arrivé, arrive, un peu plus chaque jour. La nuit, entre 5 et 10 degrés, la journée, au soleil, parfois jusqu’à 20 degrés. Ce contraste surtout est fatigant. Chaque matin, une brume enveloppe la ville, l’air parfois peuplé d’une bruine froide. Mais ce restaurant est décidément un cas à part. D’abord parce qu’il ne doit y avoir que quelques rares cheminées dans la ville. Ensuite, à cause de ce carrelage, de ces nappes à petits carreaux bleus et blancs, de ce poster délavé d’un Airbus A320 d’Air France, ces statuettes d’art traditionnel malgache et ce crâne de zébu au-dessus du foyer. Lorsque la serveuse m’apporte un filet de zébu avec pour accompagnement des lamelles de carottes et de choux mêlés, je me crois définitivement en Alsace. Un relais pour routier au bord d’une nationale. Il m’est malaisé de rendre cette atmosphère. Lorsqu’il y avait des touristes, cet endroit provoquait mon dégoût ; entendre parler français, ce français de vacancier qui est à peine une langue ; voir des gens dépenser pour un seul repas une somme d’argent qui suffirait à nourrir un autochtone pour toute une semaine, et j’ai eu honte à chaque fois, de venir manger là. Mais aujourd’hui, l’absence des cars et des 4×4 devant le restaurant me met devant le négatif de cette photographie. Sur le négatif, d’où est tirée la photo, on voit des gens du pays. « Improbables », ils semblent ne pas savoir comment faire pour habiter… chez eux. Ils semblent enfermés dans une machine à tirage automatique, incapables de se développer vers autre chose que la carte postale qu’on enverra en Europe pour demander plus de touristes et de subventions. Il faudrait inventer un laboratoire, et de nouvelles méthodes.

Maintenant je suis là et je n’ai pas du tout honte ; au contraire, je viens pour essayer de peupler d’une autre manière, puisque je peux désormais m’asseoir sans me trouver noyé dans la masse des touristes. Atmosphère d’autant plus difficile à décrire que je souhaiterai que ce soient d’autres qui parlent. Elle est faite de désœuvrement, elle est teintée de tristesse et d’une colère qui ne sait comment se dire, se donner libre cours. Le pire, c’est sans doute que personne ici ne sait au juste ce qui se passe. Tout le monde attend que quelque chose se passe, en « haut lieu » ; que les protagonistes d’une histoire par laquelle de moins en moins de gens se sentent concerné, décident que les conditions sont réunies pour faire leur entrée en scène. Le public est devant ce spectacle et il ne peut pas sortir, ni pour aller chercher à manger, ni pour prendre un bol d’air frais, ni pour trouver un lieu où les discussions ne seraient pas happées par les échos de cette scène sans fond. Où est l’ennemi ? Qu’est-ce que nous voulons ? Des poissons ivres dans une mer d’alcool craignant de monter à l’air libre tant on les a convaincu que la surface est en feu. La crise cause du tort au développement du pays ? Argument massue, hiver de la révolution. J’avais vu quelque chose d’important dans les événements qui se déroulaient en janvier : une révolte, ou pour mieux dire une vengeance, et derrière laquelle avançait l’idée que la société est faite par l’homme, pour l’homme… Et non l’inverse.

Nous sommes à 1500m d’altitude environ, mais c’est un hiver sans neige, sans pluie. Les brumes matinales annoncent de grands ciels bleus, et il fait bon prendre un bain de soleil en milieu d’après-midi. Dans le lycée, des vitres ont été ajoutées aux fenêtres des classes du rez-de-chaussée, si bien que les cours peuvent s’y donner désormais sans que les élèves soient habillés jusqu’aux oreilles et serrés les uns contre les autres… ce vent froid qui souffle certains jours ! Il ne nous a pas empêché non plus de nous enthousiasmer à faire tourner une petite machine à souvenir : j’ai fait développer ce week-end quelques centaines de photos d’élèves, prises à leur demande dans la cour du lycée, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’y ont l’air ni dépressif ni frigorifié. Ces jeunes Malgaches aiment se donner en spectacle, et les jeunes filles n’étaient, on s’en doute, pas les dernières à vouloir s’immortaliser en face de l’objectif. Un jeu de séduction tellement évident qu’il en devenait parfois d’une drôlerie irrésistible, tandis que d’autres vraisemblablement posaient déjà pour leur propre postérité. Le majeur et l’index dessinent ainsi le signe de la victoire sur certains de ces clichés, le signe de TGV — le parti d’Andry Rajoelina, président de l’actuelle Haute Autorité de Transition — qui incarne pour les élèves un renouveau possible, un gouvernement qui naît tandis qu’eux-mêmes sortent de l’œuf.

Qu’est-ce que l’hiver ? Et quelle est la condition de toute volonté humaine ? « Je veux que la Terre tourne. »

Le jour le plus long

15 mai 2009

Le jour se lève sur la petite ville d’Ambatolampy, plongée dans les brumes. Au programme : deux heures de français avec la 2nde I, trois heures avec la 2nde II, pause de midi, deux heures de cours de renforcement de français avec la TA I, et deux heures avec la TA II. Jolie promenade de santé. Vu ce qui m’attend, je me cale dans une attitude économique dès le début de la matinée : ne pas s’énerver, ne pas monter les tours, ne pas hausser le ton, prévoir le long terme. C’est ainsi qu’au cours de cette journée je découvre soudain l’éthique d’un métier, comme jamais auparavant. Je me retrouve durant l’après-midi sans plus savoir quel jour nous sommes, j’ai oublié que nous sommes vendredi et que la semaine est sur le point de s’achever. Je pourrais continuer, encore et encore. Recommencer le lendemain, enchaîner les jours, les mois, les années. Attentif… Et tout cela dans un si petit instant ! tel qu’il me révéla à moi-même au sortir de mon dernier cours de la journée, tandis que je me rendais compte qu’effectivement nous étions bien vendredi. Etrange non ? Une dépense d’énergie développée selon une économie optimale : m’a conduit à gagner du temps.

Les élèves de mes deux classes de français ont reçu ce matin leurs travaux de rédaction corrigés d’une manière plutôt inhabituelle. En lieu et place de traits rouges sanctionnant les fautes, apparaissaient sur leurs feuilles des traits verts signalant les expressions correctes. Avec les cours de renforcement que je donne actuellement sur la prononciation du français, c’est l’autre versant de mon nouveau programme visant à sortir mes élèves de l’ornière, suite aux difficultés constatées lors de cette dictée au résultat alarmant dont je parlais il y a quelques temps.

Peu après l’événement en question, j’en avais discuté alors avec Marc Surian, Suisse et ami qui, non content d’exister au sens fort parmi les expatriés de la Grande île en compagnie de sa joyeuse petite famille, y est venu pour mettre au point un programme de formation continue pour les enseignants du primaire. C’est de sa bouche que j’ai entendu parler pour la première fois de la pédagogie de maîtrise, à un moment où j’étais moi-même en train de profiter pleinement de la lecture du Maître ignorant de Jacques Rancière, un livre qui raconte l’aventure éducative d’un professeur du 19e siècle ayant osé prétendre qu’il n’avait rien à apprendre à ses élèves, son rôle consistant avant tout à vérifier l’effort de l’intelligence que ces derniers sont seuls en mesure de produire. Rendre une dictée peinturlurée de rouge, voilà qui n’est pas fait pour donner confiance à un élève en ses propres capacités. Pour Marc, l’exercice même de la dictée — dont on fait souvent l’épreuve maîtresse du français — était un contre-sens pédagogique, pour ce qu’il n’entraîne qu’une évaluation fixative du niveau de l’élève, et ne cherchant manifestement pas à l’entraîner vers un progrès dans son assimilation et sa compréhension des complexités de la langue.

Je me suis souvenu alors de l’exercice qu’un enseignant du secondaire nous avait donné, à moi et à mes camarades en classe de 6e : il s’agissait d’écrire un texte de forme libre à partir d’une dizaine de mots imposés par lui et qui n’avaient pas de rapports directs ou par trop évidents les uns avec les autres. C’est un souvenir important pour moi, parce qu’alors j’avais écrit un poème lyrique, un poème en tous points amoureux et qui m’avait valu non seulement le bénéfice de la note maximale, mais également le privilège ambigu d’avoir à lire ce poème devant toute la classe. Je me suis inspiré de cette expérience, de mes lectures et de ma discussion avec Marc pour entraîner mes élèves dans l’exercice que voici.

Dans un premier temps, j’expliquai à mes élèves ce que j’attendais d’eux : qu’ils écrivent individuellement une rédaction en français, de forme libre et selon leurs propres envies. Cette rédaction devrait répondre aux critères suivants : 1) Comporter les dix mots que j’écrivais au tableau, noms, adjectifs, ou verbes, utilisés dans un sens correct et dans une forme grammaticale adéquate. Je les engageais vivement pour ce faire à aller consulter les dictionnaires que j’avais récemment achetés d’occasion à Tana pour en faire don à la bibliothèque du lycée. 2) Le texte en question devrait avoir une longueur d’au minimum dix lignes. 3) Le texte devait avoir un sens d’ensemble, l’exercice ne consistant en aucun cas à écrire une phrase pour chaque mot et n’ayant aucun rapport les unes avec les autres. Ils pouvaient pour cela choisir de rédiger une petite histoire, un conte, un fait divers, un poème, un article, ou toute autre forme qu’ils estimeraient adéquate. Cela se passait juste avant les vacances de Pâques, et je leur laissai trois semaines pour terminer l’exercice.

Dans un second temps, quelques jours à peine avant la date limite, j’annonçai leur laisser cette heure de cours pour avancer dans leur travail ; et une semaine de plus pour achever la rédaction de leurs textes. La semaine suivante, au jour J, comme nombreux étaient ceux qui n’avaient pas mis un point final à leur rédaction, qui ne l’avaient pas recopiée au propre, ou qui tout bonnement n’avaient rien foutu, je leur laissai une heure supplémentaire avant de ramasser les épreuves. Je ne leur annonçai qu’alors mon intention de ne pas corriger leurs textes comme à l’habitude, mais de souligner en vert ce qui serait correct et ainsi de leur demander dès la semaine suivante de les reprendre pour les améliorer. Un très net soupir de soulagement parcouru l’assemblée… Durant la correction, je me servis donc de mon stylo vert, accompagnant les traits de notes dans la marge signalant un problème de sens (S), de forme (F), de concordance des temps (T), et ajoutant un signe à certains endroits où manquaient des mots, prépositions, verbes ou déterminants.

Ce matin, avant de redistribuer les rédactions, je fis part à ces jeunes gens de mes constations quant à leur travail. Tout d’abord, ils avaient été fort peu nombreux à prendre la peine d’aller jusqu’à la bibliothèque pour ouvrir un dictionnaire, avec pour résultat que certains mots étaient utilisés dans un sens erroné ou fantaisiste (les plus malins dans ces cas-là sont toujours ceux qui écrivent de la poésie…), avec des fautes de genre, ou encore des fautes consistant à prendre un adjectif pour un verbe ou un nom pour un adjectif. Deuxièmement, ils devaient à tous prix prendre garde au sens de l’ensemble, tant ils passaient parfois du coq à l’âne et concoctaient des phrases prétextes sans grande valeur sémantique. Troisièmement, il était hors de question que j’admette deux textes semblables, et de les encourager de plus belle à la mise en application individuelle de leur intelligence et de leur imagination. Mais individualité ne signifiant pas individualisme, je leur fis également remarquer qu’ils auraient été bien malins (et qu’ils pouvaient encore l’être) d’être solidaire dans l’effort en envoyant quelques personnes chercher les définitions, lesquelles auraient pu ensuite être retransmises aux autres. J’ai pu constater depuis mon arrivée à Madagascar que vraisemblablement cela ne fait pas partie de leurs réflexes, contre tout bon sens vu la situation qui est plus généralement la leur.

Ce matin… Le cours avait commencé avec un peu de retard, du fait que les élèves de la 2nde II n’avaient pas nettoyé leur salle de classe depuis trop longtemps : le surveillant en charge ce matin-là, M. Rolland, les avaient engagés à y passer sur-le-champ un sérieux coup de balais. Il fallut attendre cinq minutes encore que la poussière retombe ; entrer, écouter les élèves commencer leur journée par un chant d’amour chrétien et une prière ; faire l’appel. Après avoir fait mon commentaire, redonné les consignes et rendu les copies, je les laissais dix minutes face à face avec leur travail ; puis entrepris de passer tour à tour vers chacun d’entre eux, afin d’évaluer et de mettre à niveau d’une part le degré de pénétration de mes consignes et remarques, et d’autre part, afin de pouvoir montrer à chacun que j’avais lu son texte, et lui donner un léger coup de pouce en lui montrant ce qu’il fallait prendre en compte pour améliorer son travail. En quelque chose comme une heure, j’ai pu passer vers le tiers des élèves de cette classe — je rappelle qu’ils sont soixante-huit —, et continuerait donc vendredi cette tournée, pour laquelle mes élèves semblent avoir finalement pris l’habitude de me voir venir m’assoir à côté d’eux.

Deux constats pour finir. Le premier concerne mon rapport au programme : je l’ai peu à peu laissé de côté, pour me concentrer sur un apprentissage prenant pour point de départ les acquis de mes élèves, et pour ligne de conduite les difficultés particulières qu’ils rencontraient, étant donné leur langue maternelle et le type d’enseignement qu’ils avaient reçu jusqu’alors. Le second constat concerne l’imagination de mes élèves. J’ai été étonné par sa pauvreté, sa lenteur, sa difficulté à « sortir ». Est-ce du à leurs conditions de vie ? Très peu de lecture, en partie parce que l’accès aux livres est difficile ; quelques films ; d’un peu à beaucoup de télévision ; des musiques peu variées ; et la pression d’un milieu social où l’élément de survie reste prépondérant. Mais je ne crois pas que cela puisse se réduire ainsi. Il y a aussi d’une part cet environnement religieux qui, on le sait, n’a jamais été propice au développement de l’imagination, du moins parmi ceux qui font partie du troupeau. Et il y a, d’autre part et surtout, un pli culturel dans ce pays où l’imagination n’est que rarement valorisée. C’est tout le problème de l’art à Madagascar, qui peine terriblement à émerger. Il y a ici des artisans de talent : ils se cantonnent la plupart du temps à reproduire des formes, à copier. L’industrie touristique est d’ailleurs une catastrophe à ce niveau. Ainsi que le suivisme plus général qu’on constate au niveau politique et culturel. Comment changer cela ? J’avais il y a deux semaines proposé à mes élèves de 2nde I le début d’une histoire, inventée par sur le moment et dont je mettais entre leurs mains la suite du développement. L’histoire en question mettait un jeune homme en position délicate : il avait quitté l’école et ne savait pas quoi faire de sa vie. Nous fîmes ainsi quelques virages, quelques rencontres, mais bientôt cela commença à piétiner, tant et si bien que j’intervins pour raconter l’histoire, et redistribuer la parole à tel ou tel élève tiré au sort afin qu’il décide de la direction que prendrait le récit à certains moments-clés de l’intrigue. Finalement, je fis intervenir un cheval ailé au crin bleu, qui emmena notre personnage vers la planète Vénus. Là, Ranem, c’est le nom du jeune homme en question, trouva du travail dans une imprimerie un peu spéciale : il devait, à l’aide d’une brucelle, enlever un à un les mots imprimés dans les livres, et mettre ces petites choses précieuses dans des éprouvettes qu’il entassait dans des caisses de bois. Ainsi, recréant des pages blanches, il permettait à d’autres livres d’être écrits. Les caisses quant à elles étaient acheminées jusque dans le ciel terrestre où elles étaient lâchées d’une hauteur de dix mille mètres ; elles allaient se fracasser sur le sol, et les mots sortaient alors des éprouvettes, pour s’en aller, s’enfuir, voler jusqu’aux oreilles des hommes dans l’esprit desquels ils se mélangeaient et formaient des phrases. Ce dernier morceau de l’histoire raconté durant les dix dernières minutes du cours leur aura peut-être prêché d’exemple, mais il me paraît essentiel de reprendre ce type d’exercice en les mettant davantage aux prises avec l’histoire à inventer. Etienne a récemment repris l’idée pour les cours de conversation qu’il donne dans son lycée à Anosivavaka, en y apportant cet élément intéressant : écrire au tableau quelques mots que les élèves devront chercher à placer dans l’histoire…

« La pédagogie de maîtrise est une stratégie pédagogique développée par Benjamin Bloom en 1968, qui repose sur l’hypothèse que tout apprenant peut arriver à une maîtrise totale ou du moins de 85 à 90% des notions et des opérations enseignées, si on lui laisse suffisamment de temps et qu’on utilise des moyens adéquats. »

Ce n’est que maintenant, après huit mois passés dans ce pays, que je recommence à rencontrer la vie sous les traits de « l’ordinaire ». Sans doute m’est-il d’autant plus difficile d’écrire, mais d’autant plus salutaire, contre l’usure de l’ordre cette fois-ci et non plus contre certaines turbulences trop fortes. Je finis par comprendre certaines choses, avec un naturel trop avenant pour n’être pas suspect, et en même temps, avec un trop de raffinement qui rend friables certaines de mes protections contre la laideur.

Sur la place devant chez moi — un ovale long de 70m et large de 40, un espace de terre entouré par la route et où des pins procurent une ombre agréable —, ont été construit il y a peu cinq bancs en béton de la forme la plus grossière qui soit… et en les voyant je me suis dit : espérons qu’ils y mettent au moins quelques couleurs. C’est fait depuis quelques jours. Ils ont été peints aux couleurs de THB, pour Three Horses Beer, trois profils chevalins blancs soulignés d’un trait noir sur fond rouge pétant. Il faut savoir que la compagnie Star, propriétaire de la marque, elle-même propriété de Coca-Cola, offre de peindre gratuitement n’importe quel bâtiment aux couleurs de sa bière, un moyen promotionnel qui rencontre un immense succès dans un pays où d’une part les moyens financiers sont réduits, et où d’autre part la population a pris l’habitude de prendre de ce tout ce qu’on lui offre, sans davantage de discernement. La compagnie Star multiplie les démarchages à Ambatolampy ces derniers temps, pour la bonne raison qu’une usine de bière concurrente est en train d’y être construite…

Au restaurant hier à midi, je commandais, comme cela m’arrive pour changer un peu du riz que l’on sert ici à tous les repas et malheureusement pas à toutes les sauces, une pizza. Une pizza au poulet pour être précis. Lorsque la pizza arriva sur ma table — table en plastique ivoire recouverte d’une nappe verte, sur une jolie terrasse à l’ombre d’une vieille maison de briques —, le poulet en était absent. Ce que je réalisais trop tard pour en faire la remarque à la serveuse. Le patron de l’établissement, Monsieur Michel, avec qui j’ai lié une relation d’amitié qui tourne autour de la lecture et de l’observation de la société malgache, vint me saluer quelques instants plus tard ; et tandis que je mangeais une pizza aux pâquerettes, je lui fis la remarque qu’en vérité je mangeais une pizza au poulet. Je n’étais pas loin à ce moment-là de me comparer à l’un des enfants perdus, imaginant la nourriture pour la faire apparaître. Mais un patron de restaurant a de toutes autres préoccupations : comment faire en sorte que son service atteigne au minimum de standing que l’on est en droit d’attendre d’un restaurant à l’Occidental… Il alla voir sa cuisinière, qui lui assura avoir mis du poulet sur la pizza. Il l’amena alors avec lui jusqu’à ma table, afin qu’elle puisse constater de ses propres yeux que de poulet nulle trace dans cette assiette. Pour l’occasion, il avait pris un air mécontent qui avait sans doute pour but de faire sentir à son employée qu’il y avait là une erreur à ne pas commettre ; et moi de regretter qu’il n’y ait apparemment pas moyen de prendre quelques vacances loin de l’éducation à l’heure du dîner… La cuisinière, une femme de petite taille, la trentaine, jolie dans son tablier blanc et la tête couverte d’une toque, était pareille à une élève que j’aurais interrogée sur un sujet dont elle ignorait la réponse, ou dont elle n’aurait pas compris la question : peinte de honte de la tête aux pieds. Se sentait-elle en faute, comme l’ont trop bien appris à faire les Malgaches elle jouait la culpabilité. Mimique grimaçante, contrition du corps, regard fuyant, mutisme. On a nettement l’impression dans ces cas-là qu’on vient d’accuser quelqu’un d’avoir commis un péché capital, et que ce quelqu’un se prépare à recevoir des coups de fouet. Ce n’est pas beau à voir. Conséquence, on hésitera d’autant à faire des reproches à quelqu’un, devant ces manières de soumission et de culpabilisation, qui nous font nous sentir nous-mêmes tout ce qu’il y a de plus cruel. Et pourtant, dans mon cas comme dans celui de Monsieur Michel, comment faire autrement ? La santé mentale tient dès lors à avoir des mesures différentes de celle-ci pour juger de soi-même, et à ne pas se confondre avec la rétroaction de l’attitude d’un tel interlocuteur. On ne peut que pressentir dans un frisson toutes les histoires qui fait qu’aujourd’hui l’on met dans les mains d’un détenteur de pouvoir non seulement le pouvoir limité de sa fonction, mais également un pouvoir temporel et spirituel que rien ne justifie hormis ce triste pli dans l’échine d’un peuple.

L’ordinaire… au plus bas d’une telle échelle, il y a ce à quoi j’ai envie de donner ce nom horrible : la médiocrité. Et s’il n’y avait qu’un nom ! Mais il y a ces actes qui vivent de l’ordinaire comme de quelque chose dont ils se nourrissent presque exclusivement. Exemple européen : la lecture des journaux gratuits, qui non content de faire de la propagande à bon compte sont d’un niveau de réflexion quasi nul, est une activité médiocre ; et l’on voit à cette constatation qu’il faut déjà avoir rencontré l’ordinaire d’un peuple pour en reconnaître la médiocrité. Qu’importe que je sois capable de dépasser un tel jugement pour comprendre de telles activités, il y a certains jugements qui sont liés en moi à ma survie, et qui me procurent des affects qui ont trait directement à la vie que j’aime, c’est-à-dire à la vie que je peux vivre. A Madagascar : la paresse, le laisser-faire, le suivisme, la suffisance et l’apitoiement, produisent des actes médiocres. Il y a tellement de choses fantastiques dans ce pays que celles-ci font d’autant plus mal.

Un homme, le dos appuyé contre le bord de la fenêtre, parle d’amour et d’économie, de mariage, de sexe. Dans sa tête s’allient le Zen et la volonté de puissance… Et je me reprends en passager. Syrinx et tambours éclaircissent l’air autour de ses tempes tandis qu’il plaque ses accords sur la harpe.

Aloaka, l’ombre, l’ombre fraîche, entrouverte par les montagnes sur le dessin du fleuve, et deux pirogues qui glissent sur les eaux brunes. Au milieu de chacune d’elles, deux passagers, et à leurs extrémités, deux rameurs, les bras unis et continués par leurs pagaies de palissandre. Tous entendent l’eau porter plus loin leurs obscurités, traces aussitôt intégrées par le fleuve ; et c’est peut-être pour cela qu’ils chantent, les piroguiers, entre Miandrivazo et Antsiraraka, engendrant un chemin étoilé de notes et de noms qui constellent l’espace fuyant de cette grande rivière, la Tsiribihina. Ils ont une origine et ils ont une destination, l’un d’eux se trouve à l’avant, l’autre à l’arrière de la pirogue, tissant un corps de chant à ces embarcations, qui entraîne à comprendre ce mouvement non comme un trait tiré sur une carte, mais comme un segment qui se déplace le long d’une ligne infinie. Deux jours… L’éphémère est notre temps, et temps plus dense d’avoir gagné cette dimension supplémentaire. Le Même dans la changeante allure du destin, les doigts et les notes projetées portant à l’émulsion des couleurs.

Un homme, le bras appuyé contre le bord de la fenêtre : Antananarivo est encore cette ville assiégée lorsque je la traverse en taxi. Le jardin d’Ambohijatovo, à force d’être piétiné par les manifestants d’un bord à l’autre, ressemble à un désert miniature. Trois camions stationnent ce samedi à l’entrée du parc, bourrés de jeunes militaires, mitraillette à la main. Plus loin, des groupes de gens font la queue devant les lieux où des produits de premières nécessités sont distribués à bas prix. Le beurre, le lait, apparaissent par intermittence. Et ils sont désormais nombreux ceux qui, par nécessité, ont cessés pour un temps de payer leurs impôts. La vie civile a certes repris ses droits depuis l’instauration du régime de transition, mais c’est comme si elle avait un point de côté et ne parvenait pas à reprendre son souffle. Dans le taxi où je discute avec le chauffeur — d’amour et d’économie, de mariage, de sexe —, les paroles exposent leurs vibrations sonores dans l’air qui les réabsorbe aussitôt. La capitale, dit-il, n’est plus malgache, elle est en train de devenir africaine ; c’en est fini du mora mora, tout doit aller vite, tout le monde veut avoir du pouvoir, de l’argent et de l’amour, vite. Intercision culturelle. Depuis la libéralisation du marché malgache en 1995, lors du retour au pouvoir de Didier Ratsiraka, tendance que son successeur, l’actuel « président légal » en exil de luxe, a porté jusqu’à son point de non-retour, de coupure, depuis lors a commencé ce cisaillement psycho-social de la population et ce début de schizophrénie capitaliste sur le mode « pays en voie de développement »… actuellement sur la case « blocage des institutions ». Directement sans passer par la case départ, autrement dit, sans recevoir les mânes des régulateurs institutionnels de la mondialisation.

De Silvio Berlusconi à l’empire du Japon durant la seconde guerre mondiale, de la prononciation de la langue italienne au métissage de Barack Obama, du Bayern de Münich à la diaspora juive, nous parlons avec Monsieur Rolland tandis que s’achève l’agencement de la petite scène dans le préau de l’école, bientôt prête pour accueillir le « jus concert » qui doit avoir lieu aujourd’hui dimanche, à 14h30. Comme souvent, je suis surpris par la culture de cet homme d’une cinquantaine d’année, autodidacte et grand lecteur. Je lui sers à l’occasion de dictionnaire, d’écho probateur, mais nous nous servons plus souvent l’un l’autre dans le voyage de la pensée à travers l’histoire humaine. « Qu’est-ce qu’un skinhead ? » « Ah c’est un mot qui vient de l’anglais alors ! » « Naples… en Italie ! » « Mais le sud de l’Italie est sous-développé, on peut dire ça ? » Auparavant, je m’étais promené aux quatre coins du collège pour chercher quelques perspectives convenables en vue de filmer la manifestation. Certains élèves des classes de 3e et de 2nde vont chanter et danser paraît-il, pour gagner de quoi partir, par un beau jour de mai, en course d’école. Ce qui se manifeste, dans un cas comme dans l’autre, laisse des traces dans la mémoire de nos connectiques, neuronales ou magnétiques. Transport des images gravées sur dvd, transport des lignes tapuscrites, des bits de données, des signaux pseudo-électriques du système nerveux, ce ne sont pourtant pas des dissolutions, seulement de différents types de passage de la matière. Les ombres de la caverne sont certes des illusions, mais leur matière est bien réelle. Et les opinions que tel ou tel être humain est à même de concevoir sur le versant de son milieu culturel ne sont pas moins des expressions de la forme de son âme que son corps ne l’est d’un autre mode de la matière que cette âme traverse.

Un autre jour, un autre temps. Un homme d’une trentaine d’année est en train de lire le Monde diplomatique à la table d’un restaurant d’une petite ville du centre de Madagascar. La réintégration officielle de la France dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, les tentatives chrétiennes de moralisation du capitalisme en Allemagne, les conséquences de la crise financière au Japon. Le nouveau serveur engagé le jour même veut lui laisser le plateau avec l’assiette ; connaissant le code de la maison, l’homme lui indique qu’il vaudrait mieux lui laisser l’assiette et reprendre le plateau, qu’il pourra ainsi réutiliser pour d’autres tâches. Il s’agirait aussi d’éviter par là l’effet cantine, quoique… Des touristes de passage : un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, des années françaises qui de toute évidence durent moins longtemps que les années malgaches ; sur la droite, un couple constitué d’un homme, blanc, sans doute français, et d’une femme, malgache, lui dans les quarante, elle moins de trente ; juste à côté, toute une famille française qui vient d’arriver, avec quatre enfants, cinq adultes, et deux guides malgaches qui s’éloignent bientôt de leurs brebis pour soi-disant les laisser manger à leur aise. L’homme a ramassé une grande plume blanche dans la cours tout à l’heure, avant d’entrer dans le restaurant. Et lorsqu’il se lève pour partir et qu’il saisit cette plume entre le majeur et l’index, il se sent un archange de passage dans l’étrange pays des hommes.

« Et vous avez vu les baobabs alors ? » Oui, j’ai vu l’allée de baobabs non loin de Morondava pendant les vacances de Pâques, j’ai vu ces grands arbres et leurs racines plongeant dans un plan d’eau couvert de nénuphars, perdus quelque part au milieu d’une brousse sèche dans ce vaste pays : Madagascar. J’ai vu, tandis que la plupart des enseignants du lycée restaient chez eux en raison d’un trop évident manque d’argent. Comme à chaque fois que je suis rentré de vacance, et alors même que tous m’encouragent à visiter leur pays, je perçois ce décalage entre mes moyens et les leurs. C’est alors quelque chose comme de l’amitié, de part et d’autre, qui vient nous relancer en égaux dans l’attention que nous voulons donner à l’événement à vivre. Au fil de ces huit mois, j’ai pu constater que ce rapport était d’autant mieux vécu que chacun de ses membres y jouait sa différence, dépassant la simple asymétrie vers un système dynamique. En l’occurence, il y a aussi le fait que, à la différence de l’envoyé standard d’une ONG, je suis payé par l’Etat suisse à un tarif qui me permet de me prendre pour une association à moi tout seul. Une manière de donner sens aux paroles de l’épicière malgache chez qui je me rends deux à trois fois par semaine et qui me répond, à chaque que je lui souhaite une bonne journée en quittant son établissement : « bonne journée à vous tous ! » Mais que fais-je là, une sorte de parrainage ? Peut-être bien oui, mais « une sorte de », un rôle qui s’est formé au fil des mois pour rencontrer une adéquation entre mes pouvoirs et le milieu dans lequel j’évolue. Je parlerai ainsi plus volontiers de masque, de jeu ou d’ek-stase, que de charger ma mule avec des velléités de protectorat. Lorsque le proviseur du lycée m’a demandé, juste avant les vacances de Pâques, si je pouvais prêter quatre cents mille Ariary (environ trois cents Francs suisses) à l’école pour pouvoir payer les enseignants avant les vacances — les écolages n’ayant pas encore été intégralement perçus —, je ne me suis nullement posé une question morale, du type « bon samaritain », j’ai réfléchi en termes d’économie. Je tire mon éthique en cette matière de Spinoza, et pour faire très vite on pourra y entendre simplement une « solidarité ». Entre êtres humains appelés à survivre…

Et sais-tu, mon ami, que tu rentres chez toi dans moins de deux mois et demi ?

J’avais pris des photos lors de la remise des bulletins du 2e trimestre, et, à la demande de certains élèves et enseignants, en avait fait développé quelques unes. L’idée que je proposai alors, à savoir, faire une photo de tous les enseignants et surveillants et la faire imprimer à mes frais en grand format, avait été acceptée avec enthousiasme. De passage dans la capitale en début de week-end, j’ai donc fait développé un portrait de groupe en 40×50 cm, et suis allé commander un cadre, fait main en deux heures, dans une boutique située dans le quartier d’Ankadivato. De retour à Ambatolampy, nous avons décroché le portrait de Marc Ravalomanana qui se trouvait suspendu au-dessus du bureau du secrétariat à la façon d’un « big brother is watching you » ; et l’avons remplacé par le portrait que voici :

Les femmes au premier rang en équipement de sport, comme avaient lieu des matchs entre élèves et professeurs ce jour-là. La terre battue du préau. Le bâtiment à l’arrière portant le nom de “Misionera”, car subventionné par l’entraide des églises. Tant de visages…

Oui, ces journées sont malgaches.

Mais ces nuits, que sont-elles ? A partir de 18h, tout commerce social a cessé. Et je me retrouve, ou plutôt, je retrouve mon rapport à la nuit, mes questions, mes hasards, mes œuvres. Souvent, je regarde un film à la tombée de la nuit, qui me fait passer de l’autre côté de ce monde. Le Blade Runner blues de Vangélis n’est jamais très loin… Des lumières bleues par faisceaux psalmodient dans mon âme jusqu’à l’aurore, improbable comme tout ce qui appartient encore à ce temps. J’en profite pour écouter de la musique. Je retraverse mes destins préférés. Le T de mon prénom m’est toujours un fidèle témoin de ces contorsions. Le H est parfois un peu lent à trouver le moyen de l’action. A… I… A… I… A. MSCZ. G…

Il parle d’amour avec ses élèves. D’économie, de mariage, de sexe. Dites-moi quelle drôle de chose que cet homme perdu là-bas au fin fond de la Terre…

Nouvelles en vrac

4 avril 2009

J’ai acheté un nouveau matelas, en mousse va sans dire, épaisseur 12, c’est deux degrés de plus que le précédent qui s’était lentement creusé au niveau du bassin, si bien que je dormais depuis quelques temps le cul sur les planches.

J’ai finalement installé une moustiquaire autour de mon lit. De quoi se rire des moustiques et autres bestioles avant de s’endormir. Ceux qui s’imaginent la chose romantique s’imaginent un lit à baldaquin, mais ma moustiquaire ressemble plutôt à une tente molle. Enfin, malgré la finesse du tissu, j’y gagne un peu de tranquillité, tant physique que psychique.

Les manifestants pro-Ravalomanana se font tirer dessus, et si l’on se demande bien pourquoi ils ont attendu que leur président fétiche ait été renversé pour commencer à se bouger le train, on trouve tout aussi sympathique le fait que ceux qui appuient désormais sur la gâchette ait été il y a peu de l’autre côté du fusil et des grenades lacrymogènes.

C’est la fin du second trimestre, les bulletins ont été rendus hier vendredi aux élèves, des bulletins remplis par nos petites mains. Opération pour laquelle j’ai du compter, mine de rien, trois heures cette fois-ci.

J’ai acheté une petite caméra dans la capitale le week-end passé, histoire d’assouvir mes pulsions de capture et de donner une nouvelle extension à mon corps.

La Suisse, pour faire très général, me manque, et ma tendresse souffre de ne pas pouvoir se donner à celle en qui mon cœur… pour qui mon cœur… avec qui mon cœur… sans qui mon cœur… En mangeant exceptionnellement “Au rendez-vous des pêcheurs” ce midi, j’entrevoyais par instants ta silhouette, Géraldine, passer en face de moi. Promesse de mille dîner aux chandelles, espère mon cœur !

Les sms de l’ambassade de Suisse se suivent et se ressemblent : éviter le centre-ville de 10h à 16h. Les titres des journaux. Les discussions. Etc. etc. La lassitude menace décidément les révolutions.

Ah ma chère sœur ! Je suis bienheureux que tu arrives dans deux jours ! Nous allons voyager jusqu’à Diego Suarez, avec Damien, Alice, et comme chauffeur, le frère de mon proviseur. Paysages, mouvement, j’ai bien besoin d’un bon bol d’air, de me sentir en partance à nouveau. Trois mois. Il me reste trois mois à vivre à Madagascar…

Il semblerait bien que je me sois fait piqué un certain nombre de fois par un mille-pieds, bien que je n’ai jamais vu la couleur de l’insecte en question. J’applique une crème à l’endroit indiqué, et l’on m’a conseillé un antihistaminique et un antibiotique, joyeuse valse de pilules matins et soirs.

L’automne est là, les soirées se font fraîches à Ambatolampy. En pull à partir de 17h30 et jusqu’à 8h30, lorsque le soleil, s’il daigne se montrer, nous réchauffe et peut encore taper de sa chère violence sur nos peaux qui ne demandent pas mieux. Le printemps dans l’autre hémisphère commence sans doute à faire éclater ses premiers bourgeons…

Je mène en ce moment une fouille archéologique de mes productions écrites, dans laquelle je ne peux que me rendre compte d’à quel point j’aurais fait un mauvais archéologue : je n’arrête pas de modifier les sources. Au contact de ces passés de ma plume, je me dis aussi : ah ! toutes ces choses que j’ai écrites, et oubliées ! Peut-être ce retour sera-t-il le signe d’une nouvelle floraison ?

Monsieur Lapin a été renvoyé. Sa remplaçante ressemble à une jolie carotte.

Et puis il y a bien sûr toujours une souris qui habite chez moi. Je vis avec elle une sorte de collocation, de laquelle je ne retire certes aucun avantage, si ce n’est celui de ne pas avoir à la traquer. Je lui laisse quelques restes, et en général elle s’en satisfait. Une fois ou deux, elle s’est arrêtée pour me regarder en passant… Mais les souris, tout de même, manquent de discrétion la nuit quand elles grignotent !

Nous devions jouer un match élèves-profs ou profs-élèves hier après-midi pour fêter la fin du trimestre, mais la pluie est venue s’en mêler et le terrain, devenu impraticable, a dû être abandonné aux grenouilles.

A Monsieur Mathias,

Madagascar vous a adopté
A Ilampy comme professeur
Toujours vous êtes attentionné
Heureux aimable interlocuteur.
Il craint Dieu sans le montrer
Aide les gens en difficultés
Sérieusement vous êtes estimés !

“Que Dieu vous bénisse à jamais”

(de la part de… Madame Nivo, ce 22 mars 2009)

Ces paroles d’un morceau des Doors ouvrent ce qu’on pourrait sous-titrer ainsi : « histoire d’un homme ». Prologue. J’étais ce jeudi midi en train de manger à la table de M. Faly et de ses enfants, lorsque, grand et dégingandé pour l’occasion, a surgi l’un des chargés de cours du lycée, un homme habitant à une centaine de kilomètres de là et qui venait d’arriver par taxi-brousse. Nous, nous venions de déguster une bonne assiette de riz accompagné de breads et de viande hachée, nous nous étions désaltérés à grande lampée de ranovolo, devisant somme toute légèrement de choses et d’autres. L’homme qui arrive est d’une autre consistance. De toute évidence, il est soul. Et se montre rapidement agressif. M. Faly est gêné, ses enfants sont là, il se détourne et se refuse poliment à la conversation que souhaite engager le nouveau venu. Devrais-je lui donner un nom ? Non pas ce nom qu’il porte ici au jour le jour, on comprendra dans la suite en quoi cette précaution est nécessaire ; mais un nom qui convienne néanmoins. Je l’appellerai donc… Monsieur Lapin. Oui, cela conviendra. Monsieur Lapin est donc soul, il cherche l’attention de ses congénères humains, et sa détresse trop criante provoquant l’effet inverse de celui recherché, il développe des miasmes d’agressivité envers ses interlocuteurs. Il veut parler. Avec moi ? J’ai déjà eu l’occasion de m’entretenir quelques fois avec lui, mais évidemment, là, c’est autre chose. Quelque chose me dit que j’ai une carte à jouer. Je finis rapidement ma tranche d’ananas, et je l’emmène, loin, loin, loin, c’est-à-dire : juste là, dehors. Faliana et Jacquie qui nous suivent me demandent, mon futur interlocuteur ayant pris un peu d’avance sur moi, s’il est mamo… je réponds par un sourire, un signe de tête et un regard engageant à la discrétion. Monsieur Lapin se dirige en fait vers la pièce qu’il habite lorsqu’il est de passage à Ambatolampy. Sur l’un des deux lits, son colocataire, chargé de cours lui aussi, essaye de dormir. J’attrape l’oreille de Monsieur Lapin par quelques sons bien placés et l’invite à s’asseoir dehors, sur le perron.

Il commence à parler : la suspension de Madagascar annoncée par l’Union africaine cette semaine passe mal. Qui sont-ils pour donner des leçons de démocratie, les membres de cette « union » dont les trois quarts des pays sont gouvernés par des dictateurs ? J’acquiesce prudemment, sentant la rancœur percer à travers son ton de voix, ses mimiques. On lui a proposé trois fois de faire partie de l’équipe nationale de football, les trois fois il a refusé. Il y a du racisme dans ce milieu dit-il : plus on a la peau noire, mieux c’est ; ce présupposé que les noirs seraient plus résistants, plus athlétiques… Monsieur Lapin est un grand sportif. Il gesticule, s’encouble dans sa langue. Trop de choses veulent sortir en même temps de sa bouche, qui est grande, trop grande et fine comme une blessure dans ce visage d’enfant de 40 ans. Son teint, celui d’un Malgache des plateaux, et dans ses yeux, une fixité, un refuge de dureté. L’histoire d’un homme commence là. Avec son père. Son père mort il y a trois semaines, c’était le 4 mars, j’avais participé à la petite cérémonie de condoléances organisée dans le lycée. Quelques mots du proviseur, puis les personnes qui passent, passent, serrent sa main, passent son regard, et passent. Le fitiahavana traverse l’assemblée, à la fois amitié, concorde, solidarité. Maintenant les rôles sont inversés, je paie pour voir, avec un Monsieur Lapin dans sa fourrure de tristesse, les oreilles comme des épineux, la bouche sèche. Lorsque lui-même était âgé de huit ans, son père a quitté sa mère. Sur les 10 enfants qu’ils avaient eu ensemble, l’homme en prit deux avec lui, laissant les huit autres à la charge de cette femme qui ne recevra pour toute allocation de la part de son ex-mari qu’un montant dérisoire de 5000 FMG par mois, l’équivalent de 80 cts de francs suisses. Sentiment d’abandon. Et là-dessus se clôt le premier acte de l’histoire d’un homme.

Acte II. Après nous être déplacés à l’ombre des arbres et des oreilles indiscrètes, Monsieur Lapin parle de l’héritage que son père a laissé. Il n’a rien reçu. Rien. Rien. Rien… Le testament, voix d’outre-tombe. Le père de Monsieur Lapin a légué tous ses avoirs à sa seconde femme ainsi qu’aux enfants qu’il eut de cette dernière. J’écoute. Je suis une citadelle imprenable, la tour de Bouddha aux dix milles facettes de cristal. Monsieur Lapin plisse les yeux, sa voix devient suppliante, pitoyable. Il se retourne sur lui-même comme un mauvais diable, se détourne de moi pour pleurer, pleure, par sanglots étranglés, entre les fils où pend un peu de linge et le muret de pierre qui délimite une propriété. Il me donne une idée des avoirs de son père défunt : de la terre surtout, un grand domaine. Il crache de tristesse sur l’une de ses demi-sœurs, celle qui lui a dit que son père ne leur a rien laissé, à lui et à ses frères et sœurs, parce qu’ils auraient soi-disant essayés de l’empoisonner ; ce que Monsieur Lapin nie, la mort dans l’âme. Il me parle de ses trois enfants à lui, et des terres qu’il a commencé à acheter afin de pouvoir leur laisser un héritage. Il dit qu’il ne les abandonnera jamais. Il se ronge le sang, parle de colère, parle de haine, s’étrangle, se vide de ses organes sur une table d’onyx beaucoup trop blanche où le sang frappe la vue comme le soleil en pleine nuit. Lorsque je lui demande s’il a bu, il répond par la négative, il n’a bu qu’à la veille au soir ; avec j’imagine quelle ampleur pour être dans cet état-là à l’heure qu’il est. J’essaye de le faire crocher sur ce qui tient lieu dans son existence de volonté de vie : ses enfants, ce qu’il a préparé pour eux… Et son parcours qu’il me raconte, l’enfance difficile, la force de se débrouiller, la pauvreté, sa mère qui venait le chercher au lycée quand ses camarades profitaient d’un logement commun, ses études à l’Université, sa licence en histoire-géo, sa passion pour l’océanographie, les larmes qui ont coulé sur ses joues maintes et maintes fois pour adoucir la peine, fertiliser un peu ce noyau dur de la vie, et repartir, et construire malgré tout avec le souvenir obsédant de ce père, dont je sens qu’il espéra toute sa vie une reconnaissance. Father… yes son… I want to kill you. Son père n’a laissé qu’une seule chose le concernant, dans son testament : il y dit qu’il a mis Monsieur Lapin « à la plus haute position ». Il dit que c’est lui, le père, qui l’a mis, lui le fils, dans cette position qu’il est le seul à avoir atteint dans la famille, avoir un baccalauréat et une licence universitaire. Dernier geste d’un salaud, fin de l’acte II.

Dans l’acte III, le drame vire au cauchemar. Assis dans l’herbe, le dos appuyé contre le muret de pierres, Monsieur Lapin parle de quelque chose, quelque chose… qu’il n’a jamais dit à personne. L’étranger se regarde en lui-même et se demande ce qui appartient à l’homme et ce qui appartient à l’alcoolique. Mes oreilles percées laissent s’écouler sa voix : lorsqu’il me parle des grenades offensives qu’il a programmé d’acheter… lorsqu’il me raconte ce qu’il a « préparé »… Réunir sa belle-mère et ses enfants, pour les faire sauter, tous, les crever d’un coup. Ô solution miraculeuse et désespérée ! Mon oreille descend et descend, jusqu’à sa voix. En réponse, j’essaye tout d’abord de ne rien faire d’autre que lui rendre les conséquences probables d’un tel acte. L’enfermement, s’il est arrêté, par lequel il se retrouverait dans la position du père abandonnant de facto ses enfants. Ou, s’il n’est pas arrêté, cette haine contre le monde dont il dit être le porteur, comme d’un virus, se mettant à ronger le visage restant de sa vie, et risquant de se retourner définitivement contre lui. Puis : j’affirme qu’il a le choix. Sans en rien savoir. J’affirme pour faire loi. J’essaye de l’amener à se déprendre de l’impression de fatalité qu’engendre un plan mûrement préparé et qui n’attend que la main qui dégoupille, pour en finir. Mes affects me touchent maintenant que j’écris, mais alors j’étais calme, en résistance, en tension vers l’attention pure, mon ressentir branché sur ma pensée, un filtre ne laissant passer que les informations touchant à mon interlocuteur, analysant le contexte de notre discussion, le lycée, les élèves, essayant de cautériser à vitesse réelle, de pivoter plus vite qu’il ne changeait de posture, comme une proie que l’on a cessé de guetter pour lui faire comprendre qu’elle est de toute façon à notre merci. Cela n’en reste pas moins terrible. Je suis en face d’un homme qui dit ne plus se reconnaître lui-même, pleurant comme un enfant qui a même oublié comment l’on faisait pour chanter pour se rassurer un peu dans le noir. Je le convaincs de l’utilité de laisser tomber ses cours de l’après-midi, de prendre du repos, de s’occuper de lui. Nous tournons en cercles divergents convergents durant quelques minutes, jusqu’à ce qu’il accepte ma proposition. Il s’assure mille fois de ce que je vais dire au proviseur pour obtenir ce congé, veut se donner à voir sous le terme de « désarroi », surtout pas sous celui d’ivrogne. Je retourne voir M. Faly, lequel sait très bien à quoi s’en tenir. Compréhensif et sensible, tel que j’ai appris à le connaître. Mais la honte ne vole pas loin dans cette histoire, et ce d’autant que le système scolaire malgache est fortement basé sur la réputation des différents lycées. Au demeurant, il est étonné et satisfait que j’aie pu obtenir de Monsieur Lapin qu’il renonce à ses cours de l’après-midi. L’étranger, l’outsider, répondis-je, avait là une carte à jouer. La chose est convenue, ce dont j’informe celui qui erre maintenant dans le jardin. Il entre dans sa chambre. Et une bonne heure après le début de l’histoire, c’est la fin de l’acte III.

Je passe boire un café chez moi, lis un moment, puis rejoins M. Faly à la bibliothèque où nous devons trouver des livres pour les cours de renforcement que nous sommes en train d’organiser. A 16h, j’attends dans la cour de l’école que les professeurs se réunissent pour aller s’entraîner au basket. On pourrait appeler ça l’entracte. Les enfants ont presque fini de rejoindre leurs classes après la pause, quand j’aperçois Monsieur Lapin à l’autre bout du préau, titubant, suscitant rires gênés dans une atmosphère en flottement. Vraisemblablement, il a l’intention d’aller donner sa deuxième série de cours de l’après-midi, et je le vois trop tard pour réagir.

Acte IV, une heure plus tard, tandis que nous sommes en train de reprendre notre souffle après notre premier match profs-élèves : Monsieur Lapin ressurgit de son terrier, et, l’haleine puante d’alcool, vient au bord du terrain où j’échange quelques mots avec lui. Je lui avais fait promettre de ne pas boire ; de toute évidence quelque chose n’a pas encore donné le tour. Une fois de plus il semble avoir perdu son jeu, il erre sans cartes en main, et tente de nous faire croire qu’il est tout à fait capable de jouer au ballon, alors qu’il roule lui-même sans attaches terrestres.

L’épilogue, au lendemain matin, raconte comment Monsieur Lapin a parlé avec le proviseur le soir précédent, comment ce dernier a su le convaincre de laisser tomber ses intentions meurtrières, et, l’alcool semblant avoir fait son chemin hors de son corps, comment il aura semblé au narrateur quelque peu stabilisé et relevant d’une certaine gratitude envers les petites oreilles qui avaient su lui montrer comment se tenir mieux en équilibre sur ses deux jambes. Reste à espérer que nous n’apprenions pas la suite de cette histoire dans la rubrique des faits divers…

Les crêtes des rizières se teintent de jaune ces derniers temps. Une mer ensoleillée ondoyant sous le vent d’un milieu d’après-midi, et des silhouettes aperçues au milieu des vagues tandis que je traverse la vie sur le bord d’une route qui me connais. Je retrouve encore et encore ces odeurs, de charbon, de pourriture, mêlées à celles des corps, et, en ce moment, à celle des mandariniers, lourds de fruits au-dessus des flots verts. Depuis peu, leurs pyramides oranges s’érigent sur les marchés, côtoyant bananes, pommes, carottes, tomates et haricots, sausettes, ails, oignons. Juste en face, les pièces de viande pendent à ciel ouvert, emplissant l’air de mélodies physiques, entêtantes.

Je trouve du riz, des pâtes, des biscottes ou du pain dans l’une des épiceries où j’ai mes habitudes. Pour le beurre, il faut chercher un peu, mais il reste possible de s’en procurer. Des circuits parallèles se mettent en place. Le pays continue de s’appauvrir, c’est une évidence. Mais oui, la vie continue.

Les examens trimestriels de la semaine dernière corrigés, j’ai pu commencer à les rendre ce matin. Nombreux hors sujet, rectifications quant à la forme et quant au fond, ajustements. Certains de mes élèves m’étonnent par leur capacité à comprendre leurs erreurs. D’autres m’égarent par leurs bavardages d’adolescents, par leur manières de ne se sentir pas concernés. A côté de ça, discussions avec les professeurs, les surveillants, avec M. Faly, le proviseur de mon lycée, sur la situation politique, ou plutôt l’espèce de non-situation où pour l’instant nous avons tous un peu l’impression de nager. Je n’aurais jamais pensé que de tels événements puissent être tellement riches en affects, et tellement fatigants.

Les croyants appartenant à la FJKM se sentent blessés par l’arrestation et les mauvais traitements infligés la semaine dernière au chef de fil de leur église, par des soldats affiliés à l’opposition maintenant au pouvoir. Acte symbolique sans doute, mais était-il bien nécessaire ? On sent à certains carrefours se profiler une longue ligne de hontes et de vengeances. Des actions de prière sont entreprises.

Personne, pourtant, ne désire revenir en arrière.

Je parlais cet après-midi, dans notre atelier de conversation du mardi, avec une institutrice qui disait son envie de crier, simplement : crier. Ce ras-le-bol du cercle où semble enfermé le pays, comme condamné à revivre tous les dix ans les mêmes agitations et les mêmes privations. La tristesse parvient à peine à chuchoter du fond des gorges, et continue de nous écraser légèrement la cage thoracique. Et l’impuissance. Quand ce pays connaîtra-t-il une ère de justice ? Nos enfants ?… Combien de générations encore, avant que les mentalités se décident à changer ? Cette bêtise de la division en “habitants des côtes” et “habitants des haut-plateaux”. L’histoire de ce roi des Imerina qui avait amené les tribus à faire un pacte par lequel jamais plus elles ne se devraient se tirer dans les pattes.

Ce soir j’ai cuisiné des nouilles chinoises, agrémentées de carottes et de haricots coupés en dés, bouillon épicé, le tout servi dans une assiette à soupe avec quelques croûtons. Bon appétit très cher ! Merci très cher ! Je vais et viens dans cette solitude, entre mes cours, mon lit, mes repas, mes promenades, l’écriture et la musique, quelques films, visionnés ou produits, des projets, des rêves, et des manques, et des angoisses, des démangeaisons pour sûr, une cigarette en compagnie du jardinier, un salut, quelques mots, un sourire, des cigarettes, un verre de rhum ou de whisky, des bouquins, des souvenirs, tout ça.

Certaines nuits d’angoisse, elles sont nombreuses ces derniers temps, certains soirs de joie créatrice, certains matins qui s’élancent vers tout ce qui peut arriver, certains midis fatigués, vers quoi et comment repartir, et je m’attends pour ne pas perdre ma lyre, et pouvoir m’accompagner d’une chanson lorsque je sors dans le noir, de la vie, les yeux ouverts.

“Ton attention détermine ta réalité”. Ethique parfois difficile à tenir.

Je vous lis m’écrivant d’Europe, je réponds, et me voilà, écrivant, espérant l’interaction transcontinentale qui me mettra en mouvement dans cette dimension que je désire. Elle semble parfois m’oublier, et moi donc ? Mais l’idée du malheur ne m’intéresse guère. Décidément le monde qui court ne perd nullement son haleine.

Et nous continuons de dériver. Continue, et continue…

Il y a de cela une semaine, je faisais accomplir à mes élèves de français une dictée, valant pour note, d’un texte dont je leur avais, une semaine auparavant, donné les mots difficiles, les engageant à les mémoriser. Le résultat m’a surpris, et fasciné. Je n’arrive pas du tout à être désolé des 35 fautes qui situent approximativement la moyenne de la classe. Certains sont allés jusqu’à dépasser les 60 ; d’autres, peu nombreux, sont parvenus à en faire tout de même entre 25 et 15. Que faire ? Mais voyons déjà le texte en question, 1) dans sa version originale - c’est le dernier paragraphe du roman Les vagues écrit par Virginia Woolf - et 2) dans une version que j’ai recomposée avec les fautes les plus parlantes de ces jeunes gens.

1) Et en moi aussi, la marée monte. La vague se gonfle, elle se recourbe. Une fois de plus, je sens renaître en moi un nouveau désir ; sous moi quelque chose se redresse comme le cheval fier que son cavalier éperonne et retient tour à tour. Ô toi, ma monture, quel est l’ennemi que nous voyons s’avancer vers nous, en ce moment où tu frappes du sabot le pavé des rues ? C’est la Mort. La Mort est notre ennemi. C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme ceux d’un jeune homme, comme flottaient au vent les cheveux de Perceval galopant aux Indes. J’enfonce mes éperons dans les flancs de mon cheval. Invaincu, incapable de demander grâce, c’est contre toi que je m’élance, ô Mort.

Les vagues se brisent sur le rivage.

2) Et en mois aussi, la Marie monte. La vague se gonfle, elle se recouvre. Une foi de plus, je son remettre en moi un nouveau mesure ; sous moi quelque chose se regrêce comme le chevale fièvre que son travailler et couronne et routier tour à tour. Au toi, maman tire, quel est l’énemie que nous voyons s’avançer vers nous, en ce maman que tu frappe du chameau le pavé de rire ? C’est la mort. La mort est neutre énemie. C’est contre la montre que je chevosse, le pays eau claire et le cheveux flotont au vent comme se dans un homme, comme flotté avant le cheveux de père cheval galottant aux andes. Jean fonce mais je prend dans le plan de mon cheval. Un vaincu, un capable de demander grasse, se contre trois que je mélange, ou mange.

Le vage se prise sur le privage.

Ce que je trouve incroyable, c’est cette capacité à trouver du sens et du connu, même par bribes, par îlots ou par nuages, et d’essayer de recomposer un texte avec ça, malgré toutes les forces qui s’y opposent. Mon premier constat est que le texte était bien trop difficile pour leur niveau de français. Ma dictée fut pourtant d’une lenteur mémorable, je répétais trois fois chaque petit bout de phrase, en séparant et en articulant autant qu’il m’était possible, et mon second constat sera donc qu’il me faut à tous prix les faire travailler sur la phonétique du français, quitte à aller chercher du côté de la logopédie afin de trouver des exercices valables en ce domaine. De ces deux constats, j’ai pensé un moment ne pas compter cette dictée pour note, mais je n’en ferai rien. Mon sentiment est qu’un nombre de faute n’est effrayant que dans la mesure où on le présente comme tel, jugé par une note. Je vais donc adopter une échelle différenciée, afin de ne pas mettre de note en-dessous de 3, et situer la moyenne des élèves autour de 7. Et ce texte, pour difficile qu’il soit, devra être remis intégralement sur le métier à tisser, afin que nous en retirions le maximum de profit pour leur apprentissage.

L’essentiel de l’opération me paraît être de ne pas leur présenter la chose comme s’ils s’étaient trompés, mais au contraire comme s’ils avaient vu juste. Il faudrait juger de leur résultat non en fonction du texte initial, mais à partir des connaissances dont ils disposent pour retranscrire une voix.

Rapport à la situation politique malgache actuelle, même l’anarchie apparente de l’extérieur a un sens, pour autant que l’on sache écouter de manière immanente le cliqueti des aiguilles qui en dessinent la trame.