Le bluff cosmique
13 octobre 2008
J’ai tenté l’autre jour quelque chose qu’a posteriori on jugera à l’envi plutôt osé, voire inconsidéré. Mais qui me jugera ? Et en fonction de quels critères ? — Cours de philosophie du jeudi matin, de 7h à 9h, avec ma classe de 1ère scientifique. Suivant le texte d’Aristote tout d’abord (« car le mythe est composé de merveilleux »), j’étais parti sur les chemins d’une réflexion sur la notion de croyance, et continuais bientôt en leur faisant l’exposé des mythes d’origine des Aztèques et des Grecs. Mon but ? Montrer qu’il n’existe pas d’arguments suffisants pour affirmer le caractère supérieur d’une croyance sur toutes les autres ; autrement dit, relativiser l’absolu de la croyance, avec pour ambition de ne pas jeter l’absolu avec l’eau du bain, ou du moins le sentiment de l’absolu. Quid de la foi ? La grande blinde est à 10 milliards d’êtres humains — à vous de parler.
Vous voulez commencer par les Aztèques ou par les Grecs ? Les Aztèques ? Très bien allons-y. Pour les Aztèques, ce peuple d’Amérique centrale qui connut son apogée il y a de cela 500 ans, il n’y eut pas une seule mais cinq créations. Et ce ne sont pas des inventions de ma part, ce peuple croyait vraiment que le monde a été créé cinq fois ! Cela s’est passé comme suit : la première création, engendrée sous un soleil rubis, fut détruite par des pluies torrentielles, et lorsque ce monde disparut tous les hommes se transformèrent en poissons ; la seconde, illuminée par un soleil de feu, fut détruite par des météores incendiaires, et les hommes se métamorphosèrent en divers animaux ; la troisième création, étrangement illuminée par un soleil noir, fut détruite par des tremblements de terre, et tous les hommes furent dévorés par les bêtes sauvages ; la quatrième débuta sous un soleil d’air et vit les hommes transformés en ouistiti (ils ont l’air de se dire que c’est vraiment n’importe quoi cette histoire, et moi de penser à ce moment-là que ces créations successives suivent étrangement la chaîne de l’évolution) ; la cinquième création, éclairée par notre soleil, subit un déluge, mais un homme et une femme parvinrent à se réfugier sur la plus haute montagne du monde, et lorsque les flots s’apaisèrent et reprirent leurs cours normal, ils descendirent dans la vallée et engendrèrent l’humanité que nous connaissons. Difficile à croire ? Et pourtant. Je vous demande d’essayer de faire un effort d’imagination : essayez de vous mettre à la place d’un Aztèque qui n’a jamais entendu d’autre histoire concernant l’origine du monde…
Passons aux Grecs : au début n’était que Chaos. Qu’est-ce que « le » chaos ? C’est le désordre, ce qui n’a pas, pas encore de forme. Et du chaos naquirent les premières formes, la première génération de dieux, parmi laquelle Eros, Thanatos, Nyx, Érèbe et quelques autres, et enfin Gaïa, la Terre, qui donna naissance, seule, à la deuxième génération de dieux. Gaïa s’unit alors à Ouranos, le Ciel, l’un de ses fils, pour donner naissance à la troisième génération, composée des douze Titans, des trois Cyclopes et des trois Hécatonchires. Ouranos, jaloux de ses enfants, les jeta dans l’abîme ; mais Cronos, l’un des Titans, parvint avec l’aide de sa mère à s’échapper et, armé d’une serpe, émascula le ciel, dont les parties génitales tombèrent dans la mer… et de l’écume ainsi formée, racontent certaines versions du mythe, fut engendrée la divine Aphrodite. Cronos et sa sœur Rhéa s’unirent alors et devinrent les géniteurs de la quatrième génération de dieux, qu’on connaîtra plus tard sous le nom de dieux de l’Olympe. Jalousie, rebelote, du père, Cronos à qui l’on avait prédit que ses enfants lui voleraient le pouvoir : le Titan dévora ses enfants… mais, une fois encore, la mère et le fils jouent de concert pour renverser le tyran, et Zeus devint le nouveau symbole de la souveraineté cosmique. Voilà… Est-ce que vous trouvez cela cohérent ? Des rires, des non, des mines étonnées… Qu’est-ce qui est le plus cohérent, à votre avis ? Que l’univers ait été créé cinq fois, qu’il soit né du Chaos et ait été façonné au gré des passions de plusieurs générations de dieux, ou bien qu’il ait été créé par un seul dieu en très exactement six jours ?
Les évidences ont la peau dure, même si elles n’ont ici guère plus de 200 ans. Mes élèves n’en reviennent pas de mes récits, je rigole avec eux, le sourire en coin. L’air de dire : qui est le plus fou des deux, de vous et moi, ou des trois, des Aztèques, des Grecs, des Chrétiens ? — Quelles cartes avez-vous en main ? — J’avais introduit dès mes premiers cours les notions de perspective et de circonstance, je les mène aujourd’hui à considérer que ce que l’on croit se revendique d’une cohérence interne liée par les conditions de survie d’un peuple : les Aztèques vivaient dans une région du monde où tremblements de terre et inondations étaient des fléaux fréquents, des désordres qu’il fallait bien subordonner à un ordre cosmique pour s’assurer un peu en cette vie. Mais ce qui était plus important à mes yeux, dans le déroulement du cours, c’était le mécanisme de la croyance. Lorsque vous n’avez à disposition qu’un seul modèle, qu’un seul mythe de l’origine, et que « tout le monde » croit à cette histoire autour de vous, que la société dans sa majorité nourrit ce mythe de sa foi et le fait ainsi glisser de l’humain vers « LA réalité » : alors vous aussi, vous auriez cru au mythe des cinq soleils, ou bien à celui des émasculations génitrices. Ils entendent… je suis impressionné. Pourtant vous croyez toujours que Dieu a créé le monde ? Oui ? Très bien, mon but n’est pas de remettre en cause vos croyances, seulement de vous montrer qu’il existe un point de rupture à partir duquel la compréhension de comment tout cela se met en mouvement devient possible. Mon discours, qui n’est jamais si direct, véhicule bien ceci : soyez prêt à tout mettre en branle, à tout mettre en suspens, mais d’une suspension qui est un affleurement destructeur ! Telle la bacchante qui heurte le sol de son pied, et se trouve soulevée vers les éclairs dont les vibrations sonores répondent aux tremblements de la terre. Le fragment posthume de Nietzsche sur lequel j’avais travaillé à l’université me revient en sourdine : Dionysos contre le Crucifié… N’est-il pas des croyances « meilleures » que d’autres pour le développement de la vie ? Oui, si l’on adjoint à cette réponse la question suivante : de quelle vie voulons-nous ?
D’expérience, je dirais que les théories concernant la croyance sont souvent de la consistance la plus abstraite dans la bouche non des religieux, mais des athées : une espèce de croyants parmi tant d’autres à ne pas reconnaître leur propre ignorance. Vous croyez que Dieu n’existe pas, mais, à vrai dire… vous n’en savez rien. A vrai dire, si quelqu’un savait seulement ce qu’est la vérité ! Oui mes chers, dites-moi : quel est l’animal le plus obstiné ? Et ne me dites pas que c’est l’âne ! C’est qu’il y a nonobstant de quoi être surpris au contact des croyants, et des croyants de toutes espèces, par cette force incroyable avec laquelle ils tiennent leur parcelle métaphysique à l’abri d’une muraille indestructible. Et ce aussi bien contre l’existence d’autres espèces que la leur que contre la pression des institutions religieuses, ces législatrices de l’instinct religieux. Question de survie : chaque corps est différent, chaque psychisme est différent, à chacun ses nourritures et ses poisons. Les adaptations et modifications que chacun apporte au dogme tout en s’en croyant l’un des légataires autorisés, ne cessent en ceci de démontrer la parfaite inadéquation, quant à la réalité humaine, des lois générales du type « tu ne tueras point », « tu ne voleras point », « tu ne commettras pas l’adultère », etc. Lois morales à rétroaction ontologique, qui disent : si vous parvenez à appliquer ces règles, alors oui, vous mériterez d’être appelé « humains », « chrétiens », et d’entrer dans les bonnes grâces de Dieu. En nietzschéen, je tiens l’inverse pour vrai : il faut d’abord être humain pour pouvoir commencer à croire en Dieu et se laisser entraîner dans la structure sociale qui est associée à cette divinité. On remarquera aussi, à l’arrière-plan de la plupart des croyances, l’instillation d’une peur hallucinatoire : que vous cessiez de croire en Dieu et Dieu arrêtera de vous créer ! C’est la part mortifère de toutes les religions : enfermer le désir de vivre de l’humain dans un système de croyance, l’y contraindre, comme moyen d’assurer pour le plus grand nombre le type de stabilité qu’offrent les hiérarchies (gouvernement par le sacré).
Mais pensez-vous que ce soit là la vie entière ? Comment se fait-il en effet que les Grecs, les Aztèques et les Chrétiens, aient eu chacun une vision si différente de la vie ? Ce qui nous renvoie à une question plus importante : peut-on connaître l’origine de la vie, et peut-on dire ce qu’est la vie ? La vie, dans son faramineux développement de circonstances déterminantes, ne peut être cernée par la parole humaine. Par exemple — je reprends mon cour — si vous cherchez à décrire cette salle de classe, vous devrez décrire les habits de chacun, le moindre pigment de peau, la moindre émulsion cellulaire… Si je cherche à décrire la couleur du ciel en ce moment précis : le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, le ciel est bleu, et l’excès arrive à maturité et au moment où je tourne en transe mes élèves me rattrapent de leurs rires. Ils ont saisi. Et ils ont saisi physiquement ce que je voulais leur montrer.
J’ai été invité lundi dernier à manger chez une femme d’une soixantaine d’année, rencontrée dans la rue : elle m’aborda en disant m’avoir aperçu au « Rendez-vous des pêcheurs », un des trois restaurants de la ville dont les prix en font des réserves naturelles de touristes. Elle, elle vend de la vanille, depuis sa retraite il y a trois ans, et parce que son fils aîné « est dans la vanille », les meilleures cultures qui se trouvent au nord du pays. Tous les jours, elle descend en ville, fait les terrasses des restaurants, avec en plus quelques pots de miel, quelques flacons d’huile essentielle et quelques bougies parfumées coulées dans de mignonnes petites marmites en aluminium, ces derniers articles étant des productions de la « ferme de Morarano », inscrite au registre du commerce d’Ambatolampy et dirigée par un Savoyard qu’elle n’apprécie que comme-ci comme-ça. Je sors de la ville à pied, traîne une demi-heure sur une route de terre battue, et rencontre fort à propos un guide qui me mène à bon port. Au milieu d’une savane arbustive, la terre sèche, les rochers, les bosquets, me voici parvenu dans un verger avec petite dépendance, une bâtisse construite par le père de cette quatrième de huit enfants. Elle a choisi d’y habiter à la mort de ses parents, tandis que ses sœurs voulaient vendre la propriété ; ses sœurs en demeurent, me dit-elle, jalouses. Mais elle ne se l’explique pas. Pourquoi, alors qu’elle conserve la mémoire de la famille ? Peut-être est-ce justement cela, lui dis-je, vos sœurs aiment cet endroit et continuent d’y attacher de la valeur, et en même temps elles semblent, d’après le récit que vous m’en faites, vouloir s’en détacher. L’une d’elle, mariée à un homme riche, méprise paraît-il cette campagne reculée. Et cette femme de me raconter sa vie, son premier mariage avec un théologien suisse, son séjour à Saint-Imier, son divorce ; son retour à Madagascar, où elle tombe bientôt enceinte d’une relation avec un étudiant qu’elle finit par quitter ; sa formation de biologiste, son premier boulot, son mariage avec l’homme qu’on a engagé pour l’assister dans sa tâche ; son mari forcé de démissionner par un patron qui n’a pas envie de travailler avec un couple ; son mari un peu « bon à rien » dit-elle, un peu « rustre », n’a jamais retrouvé de « vrai » travail, et c’est elle qui mène la barque tandis que le bonhomme s’active dans la vie paroissiale. Sa première fille, née de sa relation avec l’étudiant, est maintenant âgée de 27 ans, sort avec un allemand de 60, et mène la vie dure à sa mère et à son beau-père qu’elle n’a jamais pu sentir. Elle le traite de fainéant et pousse sa mère à divorcer. Mais ma vendeuse de vanille ne veut pas… difficile de parler de sentiment amoureux, elle se trouverait plutôt entraînée dans un courant de compassion, chevillée à la foi chrétienne comme son père l’a été avant elle, et on sent la fierté dans sa voix lorsqu’elle en parle. C’est à table, autour d’un plat malgache typique, un ragoût de porc mêlé d’herbes amères, que la voilà s’essayant à me convertir… avec beaucoup de gentillesse. Ah oui : elle s’imagine que j’ai besoin d’une mère ! Je le prends avec légèreté, et j’observe ses attitudes, sa franchise — qui épouse étroitement l’image qu’elle se fait d’elle-même et de sa propre vie —, sa manière de tenir le coup, avec Dieu comme roc indestructible, phare dans la nuit des tristesses, des déceptions, des regrets peut-être, de la vie précaire. A chaque fois qu’elle prononce le mot « Dieu » j’ai l’impression qu’on pourrait le remplacer par « fortune », « chance », « vie »… Mais il y a plus que ça. Parce que Dieu a un plan, parce qu’il nous met à l’épreuve et que nous devons lui faire confiance : la confiance qui n’est ici qu’à propos de circonstances dont nous n’avons pas le choix. Accepter la réalité pour en faire quelque chose. Mais comment ne pas se rendre compte aussitôt que l’acceptation simple est déjà une option dans notre comportement vis-à-vis desdites circonstances ? Cette femme a « la foi » et cela l’aide à vivre, non pas seulement parce que la foi console, mais parce que sa vie s’est inscrite dans cette croyance et que ses décisions formant son caractère ont entraînés une fusion de ces deux plans. Dieu a un plan et un seul, et qu’importent les contradictions du dogme. « Toute habitude rend notre main plus spirituelle et notre esprit plus malhabile » écrivait Nietzsche. Il faut suivre les commandements me dit-elle ; mais Dieu n’aime-t-il et ne pardonne-t-il pas à tous ? Je demande : dans son plan, Dieu n’a-t-il pas voulu les meurtriers et les voleurs, et ne les aime-t-il pas du même amour, car sinon qu’en est-il en effet de la toute puissance de son amour ? Toute religion créé du jeu, mais à l’intérieur d’un plan fermé sur lui-même, où l’ouverture est là-bas, tout au fond, tout à la fin, tout à la mort. Je demeure pourtant fasciné par la foi de cette femme qui ressemble à une école buissonnière, bien loin des serments pastoraux et de l’Apocalypse de Jean… A la fin, dit le texte en question, ils ne seront que 144′000 élus, ce qui d’ici quelques années équivaudra à un petit 0,1 % de l’humanité. Mais pour l’heure chacun continue à persévérer dans l’existence avec les moyens du bord… Glorieux système-D de l’humaine volonté de vivre…
Deux jours plus tard, face à mes étudiants — il devait être 8h30 environ — je reprends le schéma que j’avais dessiné au tableau au début du cours, et parle de ce que, pour qu’un mythe rejoigne la réalité, il y faut l’infusion de la foi. Je tente alors de séparer foi et croyance, et, me rendant compte que ces deux mots sont pour eux quasi synonymes, je tente dans un même geste de les initier à la construction de concepts. Oui on peut comprendre ces deux mots comme des synonymes, mais c’est perdre en richesse d’expression, en nuances possibles : de ces deux mots nous pouvons faire deux expressions différentes. La croyance sera ici ce qui est d’emblée appliqué à une fondation mythique, à son système de règles, à ses codes de comportements psychiques et sociaux. La foi sera quant à elle une croyance non appliquée, sera la force, dans l’homme, qui permet la croyance. Cette différenciation nous permet de comprendre comment Aztèques et Chrétiens peuvent exister et croire, en vivant pourtant dans le même univers : leur foi est conceptuellement la même, est le combustible de la production de Même, d’Absolu, et elle découle de l’effort de chaque individu et de chaque peuple pour persévérer dans l’existence. Cette foi qui est le combustible peut donc faire fonctionner différentes machines de croyance. Mais stop. —Le gong va sonner dans quelques minutes et je préfère m’arrêter pour laisser planer nos derniers échanges. J’ai vu aussi que mes élèves peinaient à suivre… la charge de ce cours les laisse un peu pantois ; il faudra reprendre cela plus tard, autrement, autour de questions plus éloignées de la religion. — Si j’avais continué ? J’en serais venu à poser la question du rapport entre forces et formes. A savoir : qu’est-ce qui est premier, de la foi ou de la croyance, du combustible ou de la machine ? Existe-t-il un combustible sans machine, et inversement ? Le combustible est-il appelé par la machine, ou la machine appelée par le combustible ? J’en serai peut-être venu à parler de la stricte contemporanéité des deux, à la manière de Deleuze, simplement pour me sortir d’embarras. Je les aurais amenés ensuite à quitter la métaphysique pour revenir à un empirisme où la question peut en effet trouver cette réponse : dans la vie telle que nous l’expérimentons, foi et croyance vont toujours de pair, comme la libido et ses objets, comme une société et les individus qui la composent.
Pour conclure provisoirement, dire alors que la philosophie n’est pas une croyance ? C’est avec cette affirmation apodictique que j’ai terminé mon cours dans la classe de 1ère littéraire le jour précédent. La philosophie n’écrit pas des mythes, mais la philosophie questionne, et c’est ainsi qu’il ne faut pas croire simplement ce qu’on écrit les philosophes : ils interrogent et notre tour nous les interrogeons. La croyance offre une alternative : c’est oui ou non. La réflexion philosophique dépasse le « ou » pour entrer dans le devenir en tentant de n’en rien retrancher. Et sans doute est-ce là, en quelque manière, du bluff, rien que du bluff. Le philosophe utilise des arguments et des preuves, discute, débat ; il apprend à deviner les cartes de son adversaire, il traque et plaque, signe des chèques de toutes les couleurs… Le philosophe apprend à réfléchir, et dans cette réflexion à faire retour sur lui-même en se demandant : pourquoi est-ce que je prends cela pour vrai ? pourquoi ai-je besoin de prendre quelque chose pour vrai ? ai-je en moi quelque chose comme un besoin ? Ne pas bluffer avec soi-même… Le philosophe ne commence pas par répondre, il s’avance au-delà du oui et du non dans le domaine du « je ne sais pas » : l’ignorance comme condition de la connaissance. La suite du texte d’Aristote va d’ailleurs me réserver quelques épines : il y parle de ce que la philosophie ne poursuit pas de fin utilitaire, qu’elle ne sert pas à l’agrément de la vie. Elle ne ferait que poursuivre « la connaissance »… et là sans doute, ah ! je ne suis pas d’accord… La philosophie n’a-t-elle pas été, pour vous-même cher Aristote, un agrément ? Une façon de — — persévérer dans l’existence ? Et n’avez-vous pas été le professeur d’Alexandre de Macédoine ? Mais encore, qu’en est-il de la philosophie politique, vous qui dites de l’être humain qu’il est le zoon politikon, l’animal politique ? Mmmm… décidément : peut-on faire confiance à la philosophie pour dire elle-même ce qu’elle est ? Où êtes-vous, législateurs de l’instinct philosophique ?
Avant de me relire et d’écrire ces dernières lignes, je suis sorti pour manger et faire quelques achats. Pendant le dîner, je repensais à Aristote, à sa certitude de se trouver au sommet de la civilisation, où il n’eut plus qu’à ajouter ce petit plus inutile qui magnifie l’ensemble : « la philosophie ». Six grosses carottes, quatre petits poivrons, une baguette de pain blanc, le seul que l’on trouve ici, et une mangue ; enfin, deux journaux. Chemin faisant, je me suis arrêté au magasin de location vidéo que j’ai découvert la semaine dernière, où l’on propose des films grands publics occidentaux et asiatiques — la production malgache est quasi inexistante —, en format VCD avec la qualité d’une vidéo VHS, piratés va sans dire, pour la modique somme de 700 Ar le film, soit 50 cts suisses. J’ai discuté avec le vendeur, un type d’une nonchalance assez rare, le questionnant notamment sur tous ces gens que j’ai croisé dans la rue en habit du dimanche (nous sommes lundi) ; mais je dois au père du bonhomme l’explication finalement obtenue : il s’agissait là de la sortie d’un culte de consécration, lors duquel certains paroissiens émérites sont intronisés plus avant dans la vie de l’église. Merci… et veloma ! En rentrant chez moi, je croise de nombreux lycéens, certains du FJKM qui me saluent comme leur professeur, certains d’autres lycées. Les garçons, intrigués, fiers, souriants, parfois en regards de défi ; quant aux filles, de très polies et très droites lorsqu’elles sont seules, elles se transforment en petites marmites qui bouillonnent de rire dès qu’elles me croisent à deux ou trois. Quelques visages d’ancêtres, d’une beauté stupéfiante… ces yeux, ces fronts, dont on ne peut que sentir qu’ils ont été habités pendant des années et des années par une volonté de vivre, et que la vie les a gratifié de ses marques de noblesse. Et tantôt aussi, je croise un groupe qui me regarde si bizarrement que je me demande si j’ai l’air d’un fou échappé de la planète Mars. Incidemment — l’incidence ainsi danse, me dis-je, pour introduire cet à propos alambiqué — c’est dans de tels moments qu’il m’arrive de repenser au Département missionnaire de l’Eglise protestante vaudoise, à qui je dois, souvenons-nous en, un tant soit peu de ma présence ici : que penseraient-ils de mes cours de philo ? Je ne crois pas qu’ils s’en offusqueraient autant qu’on pourrait le croire : n’avais-je pas parlé avec ce pasteur des théories darwiniennes ? Les créationnistes restent dans leur coin, mais les chrétiens que j’ai pu rencontrer par ailleurs tiennent à s’ouvrir à la création telle qu’elle se donne à eux au présent. N’est-il pas de bon ton de souligner toute l’importance de l’interprétation pour les Réformés ? Et quant à moi, est-ce que je n’espère pas, au fond, et avec le même genre de franchise que celle dont je parlais tout à l’heure, qu’on me prenne pour un fou ? Qui pourra me saisir ? Qui m’interprète ? Déjà je me secoue pour éloigner l’objectif, et un peu de poudre de fée s’échappe de mon corps en riant. Au final ce qui compte, comme au poker, n’est-ce pas de savoir… s’arrêter à temps ?
Le deuxième jour, Dieu sépara le ciel de la mer…
2 octobre 2008
Mais le ciel et la mer ne l’entendait pas tout à fait de cette oreille. Ils se concertèrent en secret. Ils se demandèrent comment échapper à cette décision qui les obligeait à n’être unis qu’à l’intérieur de l’action de Dieu, et sous le regard de Dieu. C’est depuis lors qu’à chaque nouvelle lune ils se retrouvent dans l’obscurité. Les années passant, ils expérimentèrent de nouvelles manières d’être ensemble : dans la brume, dans la pluie… Et dans le soleil, à chaque fois que ce dernier dardait ses rayons avec une impétuosité telle qu’il en créait des mirages à la surface des eaux, lumières dans la lumière à l’abri desquelles le ciel et la mer se retrouvaient, et s’aimaient à l’insu de Dieu. Mais ils sentaient toujours sur eux, entre eux la pression de la voûte que Dieu avait créée pour séparer les eaux d’en bas des eaux d’en haut. Parviendraient-ils jamais à se jouer du Créateur, dont le regard ne cessait de décider à leur place, et de décider où étaient leurs places ? Une fois pourtant, dans toute la longue histoire qui fut la leur, ils connurent le bonheur de passer outre à la limite de cette volonté extérieure : une créature en effet s’était révoltée, et avait choisi de se donner à elle-même sa propre perspective sur le monde. De créature, elle devint bientôt une création en acte, et dans son esprit, la mer et le ciel trouvèrent un nouveau souffle. Ils apprirent à se tenir séparer l’un de l’autre pour mieux s’aimer ; ils apprirent la distance, dans toutes ses variations. Ils apprirent à leur tour à regarder Dieu, et à le perdre dans la tâche aveugle de leur vision. Ils détruisirent la voûte, et ne mirent rien à la place que la possibilité : d’exister… Et vous… ? Entendez-vous le roulement des nuages et le chant des oiseaux au fond des mers ?
J’aurais pu raconter cette histoire à mes élèves de philo… le secours de l’imagination m’est souvent précieux. Et chacune de mes deux classes de 1ère a ses mouvements, ses vitesses, ses densités rétractiles, ses croyances, peu vertébrées en général, mais que je ressens comme un appel à l’improvisation, à tisser de leurs questions et des notions qu’un texte peut leur apporter, une ligne de fuite valable, où la compréhension partagée peut devenir formatrice. Mon drame majeur, c’est le peu de révolte de ces adolescents, c’est leur soumission de façade aux dogmes chrétiens, à la discipline ; je dis de façade, parce qu’elle est de l’ordre de l’appris par cœur, non d’une conviction éprouvée par l’expérience et la réflexion. Des exigences de la rationalité, ils n’ont guère entendu parler. Que personne ne sache au juste si Jésus-Christ devait aller aux toilettes comme tout le monde est une chose qui ne les avait jamais frappés avant que je leur en parle hier matin !
Je fais mon travail sérieusement, cela va sans dire. J’ai tout au plus quelques moments de pitrerie élémentaire qui permettent de dénouer çà et là, quelques nœuds que les arguments ordinaires ne parviennent souvent qu’à resserrer. De quoi mes premiers cours ont-ils traités ? Je racontais la dernière fois comment j’étais entré en matière en leur parlant de rencontre : ce que vous rencontrez dans le monde, vous met immédiatement dans une relation avec lui et avec les choses que vous y distinguez ; chaque relation va dans les deux sens et chaque relation est l’opérateur d’une formation des différents membres qu’elle relie. Toute relation apparaît dans une certaine perspective, laquelle est déterminée par des circonstances. Vous ne pouvez voir ce qui se passe dans votre dos, vous ne pouvez voir qu’en raison du fait que vous êtes nés, première circonstance parmi tant d’autres et sans doute, comme aurait dit le vieux Silène, la plus tragique. Je me sers d’un exemple : un tabouret qui se trouve là. Regardez ce tabouret, prenez de la distance, demandez-vous ce qu’il pourrait être d’autre qu’un tabouret. Mes élèves hésitent avant de sentir qu’ils peuvent se lâcher… Est-ce que je donne l’exemple ? Oui, je retourne le tabouret qui devient un porte-parapluie, un lieu de rangement, une assiette. Ce tabouret, si vous prenez de la distance et si vous vous permettez ainsi de le rencontrer à nouveau, peut devenir autre chose, et même quelque chose d’utile : qu’un grand froid frappe Ambatolampy, dans ce pays où il n’y a pas de chauffage dans les maisons, et il deviendra peut-être plus utile de le brûler que de s’asseoir dessus. Au besoin, ce tabouret peut devenir une arme. Je ne parle pas de barricades…
Réfléchir, c’est apprendre à se déplacer dans sa pensée comme on se déplace avec son corps. Partir, revenir, rencontrer, transformer de l’inconnu en connu, se transformer et ne jamais croire que le mouvement du monde va s’arrêter parce qu’on est fatigué de marcher. Qui est déjà allé à Tana ? Trois élèves… Est-ce que vous aimez Tana ? Oui. Pourquoi ? J’ai de la famille là-bas. Il y a de grandes maisons. On y trouve tout ce qu’on veut. Et non dans l’autre classe, parce qu’il y a beaucoup de monde et de pollution dans la capitale. Question rhétorique : n’est-ce pas parce que vous avez pu rencontrer cette ville que vous pouvez savoir si vous l’aimez ou non ? Si vous n’aviez jamais étudié les mathématiques, auriez-vous pu savoir que vous voulez devenir plus tard comptable ou physicien ? C’est la même chose dans la pensée, chaque idée, chaque concept est l’occasion d’une rencontre… et chacune de ces rencontres vous forme selon la relation qui se produit d’entre vous et l’idée rencontrée. Et sur cette relation vous pouvez avoir une action.
Le texte d’Aristote commence comme suit : « Ce fut l’étonnement qui poussa les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des étoiles, enfin la genèse de l’univers. » Après quelques éclaircissements au niveau du vocabulaire, nous nous avançons vers les difficultés apparentes dont parle l’auteur : qu’est-ce donc ? Exemple, pourquoi l’eau reste-t-elle dans la bouteille en plastique ? Pourquoi l’air ne peut-il traverser la vitre alors que la lumière le peut ? Je demande aux élèves d’essayer de s’étonner ainsi de phénomènes qu’ils considèrent d’habitude comme vaguement normaux et sans difficulté. Et là, à mon grand bonheur, ça commence à partir dans tous les sens. L’un des élèves demande par exemple : pourquoi est-ce que les hommes mangent de la viande ? Il commence à creuser : est-ce que les hommes ont le droit de tuer pour se nourrir ? Oui. Et pourquoi ? Je questionne : pourquoi est-ce qu’on a le droit de tuer un bœuf par exemple ? Parce que le bœuf est fait pour être mangé. Fait par qui ? Par Dieu. Mais pourquoi le bœuf plutôt que le chat ? Ils sont saisis d’effroi : manger du chat ? Mmmmh ! Moi j’adore le chat ! Je plaisante… bon, mais qu’est-ce qui fait qu’on mange du bœuf et pas du chat ? Mais Monsieur, le chat va souffrir ! Ah ? Et est-ce que le bœuf souffre moins que le chat lorsqu’on le tue? D’où vient la souffrance ? Ce sont deux animaux, ils ont tous les deux des nerfs… Je reprends la question : pourquoi le bœuf plutôt que le chat ? Ne pensez-vous pas que c’est parce qu’il y a simplement plus à manger dans le bœuf ? Et puis, un élevage de chat, ce ne serait pas très pratique ! Oui, ça a l’air convaincant. Peu à peu Dieu s’éloigne et nous laisse entre nous…
De là, leur montrer que d’une difficulté apparente nous sommes passés à une difficulté plus importante. Et puis repartir, ne pas s’attarder, faire un tour par la cosmologie d’Aristote pour leur montrer que, selon la perspective et les circonstances, notre compréhension des phénomènes peut varier. Aujourd’hui, la lune, le soleil et les étoiles ne sont plus des difficultés importantes pour la pensée, et à la limite d’autres s’en occupent. Par contre, la « genèse de l’univers » est toujours un problème… Comment a commencé l’univers, comment est-il né ? Dieu l’a créé. Bien… Je les initie, et je dis bien initie, à la théorie du big-bang, histoire de créer du jeu, d’engendrer des distances où la pensée devient possible comme mouvement. Nous verrons ce qu’ils en retiennent. L’important me semble déjà être de signaler d’autres possibles. Repartir ensuite, se déplacer dans la pensée pour leur montrer ce qu’on peut faire, pour leur montrer qu’ils peuvent le faire. Je cherche un exemple. Je regarde autour de moi et m’arrête sur leurs uniformes. Pourquoi est-ce que vous portez un uniforme ? Difficulté apparente. Parce que nous sommes obligés de le faire. « Avançant ainsi peu à peu » disait Aristote, alors : pourquoi êtes-vous obligés de le faire ? Pour le maintien de la discipline. Mmmh… et à quoi sert la discipline ? Au respect, à la paix. D’accord, mais à quoi servent le respect et la paix, dans votre cas ici et maintenant ? Ils se posent des questions… je leur propose une réponse : peut-être pour apprendre, pour étudier, non ? Oui Monsieur ! De temps en temps ça leur arrive de l’entonner tous en cœur. La question à ne pas poser en l’occurrence, c’est : est-ce que vous avez compris ? Plutôt vérifier en interrogeant sur le sujet exposé. Ils doivent se dire que je suis difficile à satisfaire. Mais continuons : à quoi ça sert d’étudier ? A trouver du travail, pour gagner de l’argent, se nourrir : pour vivre. Vous voyez, en creusant, en posant d’autres questions, nous sommes passés d’une difficulté apparente sur le pourquoi des uniformes à une difficulté plus importante sur le pourquoi de la discipline. Et là nous pouvons commencer à penser vraiment : j’improvise un exposé sur comment l’on pourrait distinguer deux types de discipline, l’une qui vient de l’extérieur, appliquée sur les élèves par les professeurs, les parents, etc., l’autre qui vient pour ainsi dire de l’intérieur, et qui est l’effort que l’élève fait sur lui-même pour étudier, parce qu’il a compris qu’une telle activité pouvait servir ses intérêts d’être humain. En moi-même, je rogne un peu contre ces réflexions finalistes… ce rapport à l’utilité de l’être humain ne sera pas le dernier mot de l’histoire ; mais pour l’heure, un tel mode de pensée peut les faire bouger… Et puis diable, nous étudions un texte d’Aristote, qui parmi ses 4 causes accorde une certaine importance à la cause finale !
Chemin faisant, nous voici arrivés au quatrième cours, ma deuxième semaine d’enseignement. Nous passons à la suite du texte d’Aristote : « Apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (et c’est pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux). » Le professeur repart sur des circuits déjà parcourus, avant de lancer un autre mouvement. L’ignorance, c’est le fait de ne pas connaître quelque chose, et c’est là ce qui vous permet de rencontrer à nouveau quelque chose, qu’autrement vous auriez cru déjà connaître. Par exemple, moi qui vous parle, qui suis-je ? Monsieur Mathias… Autre chose ? Le-pro-fe-sseur-de-phi-lo-so-phie. Bien, et si je vous dis maintenant que je suis le fils de Charles et Patricia, cela vous montre un autre aspect de ce que je suis que vous ne connaissiez pas, non ? Si vous aviez cru tout savoir, vous n’auriez pu intégrer cette nouvelle relation. Aucun savoir n’existe de manière toute faite, il est toujours en train d’être produit, le monde en train d’être rencontré. L’ignorance est donc la condition de toute connaissance… Elle est le jeu ou l’espace qui permet le mouvement de l’esprit que l’on nomme « connaître ». Et Aristote dit encore quelque chose dans cet extrait, entre les parenthèses (même s’il n’y avait de parenthèses du temps des Grecs). Savez-vous ce que c’est qu’un mythe ? Mot inconnu. C’est une histoire, une légende. Vous en connaissez ? On cause un moment. Qu’est-ce ensuite que le merveilleux ? C’est ce qui est inconcevable dans le monde normal, ce qui n’arrive que dans les histoires. Le merveilleux produit de l’étonnement : par exemple, est-ce que cela ne vous étonne pas que Dieu se soit incarné ? C’est quand même incroyable qu’un dieu tout puissant choisisse de devenir un homme ! J’invente alors la légende du dinosaure d’Ambatolampy qui mangeait tous les hommes de la région, jusqu’à ce qu’une autruche, amie des hommes, le tue après avoir trempé son bec dans le chaudron magique d’une sorcière habitant sur cette montagne qu’on voit depuis la ville. J’entends quelque part « la fée Clochette »… génial, ils connaissent Peter Pan ! Exercice : essayez, chacun d’entre vous, de trouver une légende ou un mythe. L’ambiance de travail est fastidieuse… comment savoir différencier un mythe d’une histoire vraie ? Comment construire cette distance ? En plus, l’une des élèves est malade, sort en courant, la main sur la bouche. Lorsque je reprends avec eux, une élève au premier rang finit par me chuchoter : « la vie de Jésus ?». Quand faut y aller ! Très bien mes chers, est-ce que la vie de Jésus est un mythe ? Euh… Je pose la question autrement : est-ce que Jésus a vraiment existé, ou bien sa vie n’est-elle qu’une histoire dans un livre ? Il a vraiment existé, mais je dois les reprendre à plusieurs reprises pour que chacun fasse l’effort de se positionner. Ca tombe bien, moi aussi je crois qu’il a existé. Mais pour autant, sommes-nous sûrs de savoir comment il a vécu ? Comment le savons-nous ? Par la Bible. Or la Bible, le Nouveau Testament, est composé de quatre évangiles, Marc, Mathieu, Luc, Jean, et chacun de ces écrivains et disciples de Jésus avait une perspective sur le monde, une perspective qui n’appartenait qu’à lui. Vous vous souvenez : les circonstances ? Ce qui nous entoure et nous tient ? Alors, dites-mois : est-ce que nous savons tout de la vie de Jésus ? Oui Monsieur. Je cherche la faille, j’ai une idée rigolote : est-ce que vous savez s’il devait aller aux toilettes comme tout le monde ? Grands éclats de rire à moitié gênés… Touché !
Ce qui est raconté dans la Bible n’est donc qu’une version partielle de la vie de Jésus. Je ne leur parle même pas des années de la vie du Christ sur lesquelles nous n’avons aucune information. L’important c’est : pourquoi est-ce que vous croyez que la Bible, dans ce qu’elle dit de partiel, dit la vérité ? Au fond, peut-être qu’elle dit des mensonges ? Je les pousse un peu, et finit par devoir lâcher le mot que j’attendais, ce qui me procure toujours l’impression de faire de l’interventionnisme culturel… La confiance. Paradoxe du professeur dont les élèves sont confiants dans le fait qu’il est le détenteur du savoir. Je repars aussitôt. Moi, je suis allé à Hong-Kong. Je leur explique où ça se trouve. Mais dites-moi : est-ce que c’est vrai, suis-je allé à Hong-Kong ? Oui Monsieur ! Eh bien non, je n’y suis jamais allé, je vous ai menti. Est-ce que je suis allé à Hong-Kong ? Non… Monsieur… Mais en fait oui, j’y suis allé, je voulais simplement vous montrer que si je vous disais que je mentais, alors vous aviez davantage la possibilité de ne pas me croire. Mais j’y suis bel et bien allé, croyez-moi ! Alors, est-ce que je suis allé à Hong-Kong ? Oui… non… Là vous ne savez plus… devez-vous me croire ou non… La confiance, c’est écouter ce qu’on vous raconte en prenant ces paroles pour la réalité. Si vous croyez ce que dit la Bible, vous acceptez ce que dit la Bible comme la réalité. Je repars. Est-ce que vous faites confiance au pasteur à l’église ? Oui. Est-ce que, si vous alliez à la messe, vous feriez aussi confiance au prêtre catholique ? Hésitations. Vous savez que les catholiques croient que leur pape est le représentant de Dieu sur Terre, et que sa parole peut être prise pour la parole de Dieu ? Eh bien, vous qui êtes protestants, est-ce que vous croyez que ce que dit le pape est la parole de Dieu ? Les non se déposent comme des taches d’encre sur du papier buvard. Les protestants ne croient pas cela… ils croient à ce qui est écrit dans la Bible. Mais comme je vous l’ai montré, la Bible est affaire de perspective. Et cela doublement : puisque ce sont des hommes avec leurs perspectives et leurs circonstances qui ont écrit la Bible, et que ce sont le même genre d’homme (vous-mêmes, ou bien le pasteur) qui lisez ce qu’ils ont écrit. Et cela n’est pas valable seulement pour la Bible, mais aussi pour l’Histoire, pour les romans, pour ce que je vous raconte ici… Que fait la philosophie ? En quoi se différencie-t-elle du mythe ? La philosophie ne produit pas de merveilleux, d’après Aristote : elle essaye, par des raisonnements et des arguments, de construire un discours. Qu’est-ce qu’un discours ?
Le gong sonne à propos. Pour la prochaine fois, j’aimerais que vous réfléchissiez à ce que nous avons vu sur l’étonnement, les mythes, la croyance, et en quoi le discours philosophique peut être distingué du mythe. Ils hésitent à sortir comme d’habitude ; c’est que je ne dois pas encore avoir trouvé le mot magique dont ils ont l’usage. Je leur ouvre la porte. Ce qu’ils veulent, je m’en rends compte, c’est un moment solennel, où me dire tous en cœur : au-rvoir - Mon-sieur !
La mer et le ciel se confondent un instant dans mon esprit. Qu’est-ce que je dois leur apprendre à ces gosses ? J’aime plutôt l’idée selon laquelle, à mon contact, d’entre nos discussions, mes propositions, ils se forment eux-mêmes, et gagnent en auto-détermination. Bien sûr, j’agis dès lors à contre-courant du règlement des écoles FJKM, je taillade la discipline, je leur apprends à désapprendre pour que l’apprentissage ne soit pas l’éternelle répétition générale d’une pièce dont ils n’ont pas écrits les dialogues. Un spectacle qui est la manifestation du capitalisme mondial, mais dont les décors chrétiens séduisent une population humble et ce faisant l’entraînent à la soumission. Déclencher un début de conscience politique chez ces adolescents me paraît relever, quant à moi, non du sentiment d’un devoir, mais déjà et simplement des circonstances de notre rencontre… Et je ne suis par ailleurs que partiellement en territoire ennemi : la plupart des professeurs que je rencontre ici n’ont pas des mœurs de mormons, c’est surtout qu’ils sont inscrit jusqu’au cou dans un système et que leurs intérêts s’en accommodent. Je peux me permettre autre chose ; et là, c’est aussi de ma propre volonté de vivre dont il s’agit. L’imbroglio n’est pas à défaire : il suffit de cesser de le regarder de l’extérieur et de se mettre en jeu.
Le premier cours de Monsieur Mathias
24 septembre 2008
Or voici qu’un jeune étranger, la peau blanche, les cheveux attachés contre l’occiput mais dont quelques mèches jaillissent vers le ciel avec effronterie, se retrouve, par un matin brumeux de la fin septembre, dans la vaste cours d’un établissement scolaire d’une petite ville de Madagascar. Ses cheveux sont bruns, ses yeux aussi sont bruns… comme empreints d’un soleil de stupéfaction : autour de lui, trois bâtiments ; autour de lui, des ribambelles d’enfants et d’adolescents qui bientôt, au son du gong martelé par l’un des professeurs, se rangent en colonnes bien alignées devant les portes de chacun des trois bâtiments. A gauche, la maison allongée des plus petits. Devant, la cantine et quelques salles de cours pour collégiens. A droite, le lycée. Un bâtiment de deux étages, aux murs blancs et bleus, la peinture décatie donnant sur des portes en bois, et à côté de chaque porte un numéro se trouve inscrit, entouré d’un léger cercle bleu. Alors, perché sur un balcon du premier étage, le surveillant général se met à donner de la voix pour faire entrer les colonnes les unes après les autres dans ce lieu de formation et de déformations qui ne disent pas leurs noms. Dans les escaliers, les gosiers de tous ces jeunes gens s’égayent, tintinnabulent comme des billes colorées entre les classes, répartissent leur flux selon cet ordre qu’ils connaissent, tandis que les professeurs, vêtus d’une chemise blanche, attendent en retrait dans la cours. Le jeune étranger porte quant à lui une veste polaire grise, ouverte, sous laquelle un pull fin de coton noir contraste avec la blancheur de l’habillement de fonction des professeurs titulaires. Une comparaison qui n’est pas hasardeuse, puisque lui aussi est en charge ce matin de fournir à ces jeunes têtes de quoi se comprendre autrement soi. Professeur ? Non pas, ici il s’appelle tout simplement « Monsieur Mathias ».
La brume se lève doucement, il est 8h. Les classes sont remplies, les professeurs gagnent leur poste. Le jeune étranger est accompagné ce matin de la frimousse sympathique du surveillant général, de ses lunettes, de son sourire qui est bien le sourire de l’Ancien du collège, celui à qui revient cette charge disciplinaire. Montés ensemble au deuxième étage, ils entrent dans une salle tournée vers la cours, tournée vers l’est et le soleil qui éclate par bref à coups derrière les nuages. Les garçons font leur entrée, vont se placer dans le fond de la classe ; suivent les filles, qui prennent les premiers rangs ; tout le monde s’assied, sort ses affaires… Le surveillant général, Mr Jackie, présente le professeur étranger, raconte des choses dont on comprend ce qu’on en peut comprendre, c’est-à-dire pas grand-chose hormis un prénom, une fonction, un ton de voix qui conseille et cherche à prédisposer favorablement l’auditoire à cette autre voix qu’on n’a pas encore entendue.
Une fois que Mr. Jackie, après avoir serré la main du jeune étranger, fut sorti, un frémissement parcourt l’assemblée. Voyant que le professeur ne réagit pas, une jeune fille du premier rang se lève. Elle se place à côté de lui, et commence à chanter… du fond, les garçons rythment de leurs voix graves la pieuse et joyeuse mélopée que libèrent ces demoiselles souriantes et timides. Le chant monte et descend, les voix se mêlent avec un naturel qui dénote une longue pratique, qui dénote le plaisir de la voix, l’habitude d’une manière de se sentir chez soi, éveillé avec la lumière du matin. Un jeune étranger écoute, regarde ces visages, écoute intensément ces sons qui ne sont plus des chants d’Eglise et de dogmes, écoute parce qu’ici il aurait presque envie de fermer les yeux…
Le jeune étranger, on le sait peut-être, était parti avec l’idée de donner des cours de français. Mais Monsieur Mathias sera connu à Ambatolampy autant pour ses cours de français que pour ses cours de philosophie. La raison en est qu’il n’y a finalement que deux classes de 2nde cette année, et non quatre comme espéré ; la raison en est qu’il a soufflé au proviseur que sa première formation à l’université était une formation de philosophe, et qu’on manquait justement d’un professeur de philosophie pour les deux classes de 1ère. Commence le cours. Et le sujet en sera, cela s’est décidé hier après-midi, un cours plus ou moins ex-cathedra sur la rencontre et la relation. Lorsque vous rencontrez quelque chose, résumerait-il, immédiatement vous entrez en relation avec cette chose, et cette chose entre en relation avec vous. Cette relation, réciproque, ne préexiste pas : elle se fait, elle se construit au fil de la rencontre. Et chaque relation exerce sur ses parties constituantes un pouvoir, qui est un pouvoir de formation et de transformation. Or, il est possible d’avoir une action sur cette formation, et ce, aussi bien lorsque l’on rencontre un objet qu’une personne, ou qu’une manière de penser. De multiples exemples s’enchaînent et cherchent à délier la langue de l’assistance, dont les mines moitié ahuries moitié intriguées créent des fils instables sur lesquels se déplace nonchalamment leur professeur. Du sérieux, de la nonchalance et des sourires, équilibres et déséquilibres, entre les tentatives d’écriture à la craie sur un tableau noir atteint de lèpre, et les mouvements d’un tabouret qui est devenu l’exemple tout trouvé pour initier les lycéens à la distance du regard. Ceci n’est pas un tabouret ! Et qu’est-ce que c’est alors ? Qu’est-ce que c’est ? Imaginez, mes braves ouailles, car l’imagination est l’une des voies qui feront de vous des esprits libres ! Monsieur Mathias veut bien faire, on s’en doute. Il ménagera pourtant ses étudiants en philosophie, n’oubliant pas qu’ils croient que Dieu a créé le monde en six jours, et que le septième, paraît-il, et n’est-ce pas le comble pour un dieu, il s’est reposé.
Se rappelant, rappelant à lui une phrase de Rilke : « Avec douceur je dois détacher d’eux, le semblant d’injustice qui gêne un peu, parfois, le pur élan de leur esprit. »
« La prochaine fois, nous verrons quelles ont été vos réflexions sur ce tabouret qui n’en est pas un, et nous commencerons à étudier un extrait d’un texte d’Aristote sur l’étonnement philosophique ». Un classique se dit-il… pour amener peu à peu les élèves à penser par-delà leurs croyances, vraiment ? Que va-t-il se passer ? Le jeune étranger parviendra-t-il à ses fins ? Mais a-t-il véritablement des fins dans cette histoire, des fins autres que s’essayer au devenir du monde ? Question plus inquiétante : ses élèves parviendront-ils à saisir l’étrange charabia qui sort de ces lèvres roses ? En auront-ils quelque chose à cirer ? Vous le saurez peut-être en lisant la suite des aventures de Monsieur Mathias, l’espèce de philosophe aux cheveux fous qui a un peu mal aux jambes d’être resté toute la matinée debout !