Rouge-blanc-vert ? Rouge-blanc… bleu ? Rouge sang ? Ou bien le noir de la colère, ou bien le blanc de la trêve ? Personnellement j’avais opté pour le drapeau vert du Roi Mathias 1er, dit le Réformateur. Je nageais, comme lui jadis, parmi l’effroi et les délices de l’exil, poussant ma nature à l’observation et à la réflexion des choses de la nature. Humains de couleur brune, de couleur blanche, de couleur jaune, de couleur ocre ; Malgaches, Occidentaux, Chinois, Indo-pakistanais ; et dans la langue du pays, Gasy, Vazàha, Sinoa, Karàna. Sans oublier les Africains, les Elohims, les Lémuriens et les habitants de l’ancienne Mû. Il était temps de passer tout cela au crible.

25.06.2009, 21h (GMT+2)

Cohue et cohue inimaginable, car oui l’imagination a ses limites, surtout lorsqu’il s’agit de former une image du désordre. Les marchands ambulants ont envahis chaque centimètre carré de trottoir : les stands, les tentes, les tréteaux et les bancs, fabriqués avec trois bouts de planche, dix mille gargotes à ciel ouvert avec leurs étalages de viandes, de brochettes, de sambosa et de nems frits sur place, de saucisses, barbes à papa et bonbons colorés, chips, cacahuètes grillées, enrobées, caca pigeon, ces vers de terre de pâte frite, sans oublier les liquides, bières, rhums et “boissons hygiéniques”, tel qu’on appelle ici toutes les boissons non-spiritueuses, limonades, cocas et compagnie. L’avenue de l’Indépendance, le quartier d’Analakely tout entier sont submergés par ces installations commerçantes qui n’ont attendus ni autorisation, ni organisation pour s’inviter à la fête. La circulation est bloquée. Dans le quartier chinois de Behoririka, jouxtant la grande avenue, les passants marchent au coude à coude avec les voitures, et tous se font hélés de toutes parts par des vendeurs de bijoux en toc, montres de faussaire, films piratés, fripes et autres objets insolites.

La nuit tombée, j’ai cherché un peu de solitude et de tranquillité, afin de — comprenne qui pourra —me sentir moins seul. Je les ai trouvées dans un restaurant indien, puis dans le cabaret le plus réputé du centre-ville. Mais ne brûlons pas les étapes, car, tandis que je traverse la rue d’un lieu à l’autre, le mot “vazaha” fuse régulièrement à mes oreilles. Comme cela arrive en temps de nerf, il m’agace. Certes il ne doit pas y avoir plus 0,001 blanc au mètre carré, mais ce mot… Les interjections qui me parviennent, telles que je les décode et les ressens en pleine rue en cette veille de fête nationale, pourraient donner ceci : “eh regardez il y a un blanc !”, “eh tu as vu le blanc là ?!” La douleur, je dis bien la douleur, naît de l’indifférence totale au fait que j’existe en tant qu’être sensible, avant d’exister en tant que « ce blanc » dont on présuppose qu’il fait partie d’un monde parallèle, et ne peut pas comprendre que c’est lui qu’on désigne du doigt. Mais c’est aussi là que l’acte de traduction prend toute sa portée : « vazaha » ne pouvant être rendu exactement par « blanc », et devant ainsi d’emblée être compris comme une catégorie aux ramifications complexes.

Le dictionnaire Malagasy-Frantsay que j’ai pu me procurer traduit « vazaha » par « étranger, surtout européen ». Mais le dictionnaire Français-Malgache traduit quant à lui « étranger » par « vahiny », mot qui qualifierait, ai-je appris d’une autre source, l’étranger en tant que voyageur, apportant les nouvelles, et à qui l’on se doit traditionnellement d’offrir le gîte, le couvert, voire davantage. Dans le même dictionnaire, « Européen » trouve deux traductions possibles : « Eoropeana » ou « Vazaha ». L’expression « les blancs » quant à elle y est traduite par « ny vazaha ». Quelles conséquences en tirer ? Tout d’abord, je l’ai compris au fil de mon séjour, le mot « vazaha » peut désigner de manière inclusive, dans l’usage courant, tous les étrangers blancs, qu’ils soient Européens, Américains, Australiens, Russes, etc. Deuxièmement, que le mot français « étranger », sans distinction de couleur de peau ou de culture, est intraduisible en Malagasy. Le titre du livre homonyme d’Albert Camus est traduit par « Vahiny » : un non-sens dans la traduction qui s’explique d’après moi par l’inconsistance de la langue malgache lorsqu’il s’agit d’exprimer des concepts. Rien d’étonnant dès lors à ce que le Français soit d’un apprentissage difficile pour des individus de langue maternelle malgache. Ils sont habitués à une langue imagée et sonore, qui s’enroule autour des choses et prend son temps ; la langue française, plus rapide, plus abstraite, leur est une violence, qu’ils apprennent à manier parmi les troubles attraits du pouvoir. De deux formes de pouvoir : celle, historique, héritée de la colonisation française, et celle du surcodage que permet la langue française, dont toutes les institutions gouvernementales malgaches utilisent les vocables organisationnels et hiérarchiques.

N’est-ce pas dès lors le moment rêvé pour parler d’un tel sujet : la veille de la fête de l’Indépendance envers l’étranger blanc, abstrait et dominant ? Et peut-être le lieu également, le cabaret du Glacier étant sans doute, de tout Madagascar, le territoire qui affiche la plus grande densité en mâles blancs de plus 50 ans, et en filles faciles. Écrivant au bar, enveloppé de musique tropicale, et pas un seul être humain sur la piste de danse… tout le monde est dehors mais ça ne va pas durer. Sur le grand écran, derrière les musiciens, on projette la demi-finale de la Coupe des Confédérations, Brésil-Afrique du Sud. A la mi-temps, 0-0, le cabaret a fini par se remplir, et les humains ont pris possession de cette piste qui va devenir un lieu de dissolutions et de distinctions sociales et alcoolisées.

26.06.2009, 9h30.

Rentré avant la fin du match, je profitais cette nuit-là d’un sommeil réellement nécessaire à l’hôtel Tropic Asia. Les événements de ces dernières semaines, dernières semaines de ma présence à Madagascar, m’épuisent. Je donne tout ce que j’ai… je ne voudrais faire autrement.

Après une douche délicieusement chaude, je sors et gravis les ruelles jusqu’à l’Eglise catholique de Faravohitra, non loin de laquelle se trouve la meilleure gargote-de-douceurs que j’aie rencontré dans cette ville. On y mange et on y boit debout, à même la rue, ou à l’intérieur du petit espace ménagé dans ces cahutes de bois peint. Un beignet de pain, un beignet de banane, et un café-chaussette bien sucré. Me mettant alors en quête d’un endroit où m’asseoir pour écrire, je tombe à nouveau sur le Glacier d’Analakely : un café y jouxte le cabaret, et je m’installe à une petite table ronde, en face de la porte d’entrée et des pâtisseries boursoufflées de crème pâtissière qui se trouvent dans une vitrine à ma droite. Tandis que je suis là, assis écrivant réfléchissant buvant mon thé on ne sait pas, des hommes blancs, cinq au total, trois Français, deux Italiens, ayant chacun entre 40 et 60 ans de vie dans les pattes, s’installent et repartent, accompagnés de jeunes femmes du pays. Plutôt jolies ; indéniablement vulgaires pour la plupart. Et ces hommes ! Je me suis souvent posé la question de ces gueules de blanc, des vraies gueules de bagnards, mais grasses, et se profilant dans des épaisseurs d’inertie. C’est un type à part entière. De là à dire qu’il représente la majorité de la présence « vazaha » à Madagascar, il y a certes précipice, et pourtant : en plein centre ville et les plus bruyants, les plus voyants, ces « blancs » marquent de leur empreinte l’imaginaire associé à cette catégorie.

« Vazaha ». Qu’en est-il dans la bouche d’un Gasy ? Ce n’est pas, à proprement parler, du racisme. Il m’est arrivé, lors de discussions avec des Européens comme moi affectés par cette nomenclature réductrice, de faire remarquer que ce serait là une erreur de catégorie. La violence, psychique, symbolique, du point de vue de l’étranger, n’en est pas moins réelle. Mais le terme “vazaha” ne recouvre pas une idée raciale. On pourrait d’ailleurs retourner cette question de catégorie à l’Europe : ce qu’on y regroupe sous le terme de racisme dépasse amplement les spéculations sur l’existence de races pures telles que le monde les a héritées du 19e et du 20e siècle. Pourtant, assumant qu’une catégorie est une interface entre l’être humain et le monde qui l’entoure, une interface qui opère une sélection à la fois horizontale (sociale) et verticale (naturelle), nous comprendrons que si ce ne sont pas des idées raciales qui sont en cause, ce n’en sont pas moins des idées. L’idée que le vazaha est plus riche ; qu’il est plus développé, plus civilisé ; que les plus belles femmes du pays semblent lui être réservées ; qu’il détient les clés de tout un monde de subventions et d’aides internationales ; et bref, en un mot, qu’il peut davantage. Idée générale renforcée par le fait que les vazaha sont d’une taille moyenne plus élevée que celle des autochtones, et que la couleur de leur peau ainsi que leur pilosité produisent un complexe d’attirance-répulsion aux yeux de ces derniers : fahahafahana, étrangeté.

Cette ambiguïté se traduit dans la vie de tous les jours par des attitudes qui dénotent à la fois le rapport historique du colonisé au colonisateur, à la fois le rapport d’intérêt au présent entre des forces soucieuses de leur avenir. J’ai été témoin de scènes stigmatisant ce qui, avant d’être une question de droit dans l’attribution des catégories, est une réalité de fait. Sur la plage de Morondava, le jour de la fête pascale, tandis que les Gasy, à pied, se rendaient en longeant le bord de mer jusqu’au site d’un gigantesque pique-nique collectif, un homme blanc d’une cinquantaine d’année, monté sur un quad, a surgi telle une bête extraordinaire, et, ayant repéré deux filles dans le flux de ces vacanciers d’un jour, parla avec elles deux minutes avant de les emporter sur sa monture rutilante vers des horizons auxquels mon imagination écœurée refusa, alors, de consentir. C’est le même type de “prélèvement” qui a lieu, jour après jour, dans les rues et les lieux “chauds” de la  capitale et des villes de province, mais où le plus choquant demeure que ce type d’action est accepté et parfois même encouragé par la population locale. Pourquoi donc ? Le plus souvent par attrait du gain, que ce gain soit une affaire de vie ou de mort, au niveau de la survie et du développement individuel et/ou social, ou bien recherché par cupidité ; mais aussi pour des questions d’honneur semble-t-il — un vazaha, ça fait bien sur un tableau de chasse, lequel n’existe pas sans ses résonances sociales —, c’est-à-dire d’inclusion et de distinction ; enfin, sans doute, par curiosité, intérêt culturel, rencontre inédite, et amour. Reste à notifier l’arbitraire d’une telle séparation des motivations. Car elles sont toutes en prise avec le complexe affectif collectif du “vazaha”, et sont toutes, au-delà des échelles de valeurs qui se permettraient d’en juger, les expressions de volontés de vivre.

De mon point de vue — du point de vue d’un individu qui dispose du même arrière-plan culturel et du même pouvoir d’achat que ces “blancs” dont je fais partie au premier coup d’œil —, le vazaha se présente comme un seigneur-bouffon, à la fois aimé et haï, moqué et admiré. Un seigneur qui fait de Madagascar son terrain de jeu ; un bouffon qui se fait jouer par sa population. Le premier aspect, celui du seigneur, est vrai de tous les touristes qui ne cherchent pas à vivre à même la vie d’une population, mais d’une vie importée et calquée sans aucun ménagement sur celle-ci. Un terrain de jeu, un espace de vie avec son folklore, ses figures pittoresques, ses bizarreries, sa langue, ses plantes exotiques et ses femmes. Un terrain de chasse, où l’on a mis en place des pavillons luxueux afin que ces affamés d’images, de souvenirs, de chairs et de distinctions, puissent se régénérer. Mais un terrain de chasse où, écosystème humain oblige, le chasseur devient la proie, et la proie de ce système affectif que le colon avait mis en place : celui de la pitié. Les justifications, apprises par cœur et transmises de père en fils et de mère en fille, d’un peuple mis en demeure de s’humilier devant le plus riche, sont devenues des armes dans les mains de celles et ceux qui en ont compris le « truc ». La colère du seigneur devenu bouffon, comme celle d’un mari cocu, peut faire des dégâts en retour. Mais le plus alarmant n’est pas là ; il est dans le fait que, à un moment donné, une population se satisfasse d’utiliser le « truc » des blancs et de prendre ces derniers à leur propre jeu. Le jeu en question reste celui des blancs, reste : une machine de capture.

Or la donne va changer du fait que les « vazaha », de leur côté, ne sont ni un groupe uniforme, ni une entité du passé. Chacun d’entre eux jouit d’une justification à sa mesure, en l’espèce des nouveaux horizons que lui a offerts son expatriation. Une retraite modeste en Europe permettra de mener ici une vie aisée ; un échec professionnel ou sentimental, pourra trouver éventuellement consolation ; et davantage encore, puisque ces terres exotiques, et les îles plus qu’aucunes autres, sont chargées symboliquement d’espoir, voire de rédemption, c’est une vieille histoire ; si vous êtes en quête d’expérience, vous trouverez ce que vous cherchez ; quelqu’un d’entreprenant trouvera de quoi faire ; un intellectuel, de quoi penser ; et pour peu qu’une dimension humanitaire s’ajoute à l’une ou l’autre de ces options, voilà notre Occidental moyen parfaitement à sa place sur la Grande île, justifié qui plus est par sa propre société, laquelle ne manquera pas d’utiliser cette justification à d’autres fins. Dans l’absolu, autant de bonnes que de mauvaises raisons, qui le sont réciproquement les unes pour les autres, et vice versa. Il ne saurait en résulter pourtant une communauté entre ces hommes — majoritairement ce sont des hommes — et ces femmes expatriés. Deux aspects se présentent ensemble : d’une part l’on évite de regarder les autres blancs, dans une tentative pour oublier jusqu’à leur existence ; d’autre part l’on forme un groupe d’affiliés, de copains, plus rarement d’amis, qui permet de recréer un microcosme social reprenant à son compte certaines des lignes affectives qui formaient auparavant, avant l’expatriation, un chez-soi sécurisant et potentialisant. Et bien sûr, distinction oblige, si vous faites partie d’un groupe, vous éviterez de regarder de trop près les membres d’un autre groupe. Des lignes de conduite collective s’ébauchent rapidement, se coagulent autour de certaines phrases, jeux de mots, intellections partielles ; un bassin d’expériences communes où se mélangent et se reformulent les repères, les accords et les distinguos. On pourrait aller jusqu’à dire que le degré de tolérance vis-à-vis d’un autre blanc dans de tels groupes se fixe à l’aune du manque que les individus qui le composent ressentent envers les mœurs de leur pays d’origine. Et tandis qu’on autorise ainsi dans une proximité à soi des individus et des comportements qui auraient semblés intolérables dans cet « autre monde » d’où nous sommes nés, chacun poursuit son rêve particulier dans une relative indifférence à la portée réelle de ses actes dans le « nouveau monde ».

Les Gasy perçoivent troublement ces mouvements, et ce, me semble-t-il, avant tout parce qu’ils ne comprennent pas les modes sociaux de la distinction propres aux Européens ou aux Américains qu’ils côtoient. La catégorie de « vazaha » achève de leur voiler ces réalités. Par ailleurs, leur peu de pratique des formes culturelles étrangères, principalement américaines, européennes, indiennes et chinoises, ne leur permet pas d’opérer une sélection réfléchie. La tecktonik, Beyoncé et Céline Dion, côtoient Bruce Lee et Bollywood au pays du capitalisme universel à l’époque de la fin de l’histoire. Le pays est culturellement submergé de productions étrangères, lesquelles créent, par effet massue, un modèle d’imitation tout trouvé. Sans oublier l’effet politique majeur de cette submersion : un renforcement de l’illusion agissante selon laquelle les « vazaha » formeraient un bloc uni de civilisation supérieure, illusion dont on saisit une partie de la portée lorsque les USA et l’UE refusant de reconnaître à la Haute Autorité de Transition une légitimité, permettent par là-même à la mouvance pro-Ravalomanana de se renforcer. Les partis d’opinion, à Madagascar, paraissent bien peu identifiables sur l’échiquier politique, en vis-à-vis d’un Occident que les gens d’ici perçoivent comme un tout solidaire et civilisé. L’Occident ? L’Europe ? Un navire idéal naviguant paisiblement dans le ciel des espérances.

Il s’ensuit une incapacité à sélectionner d’entre les offres proposées par les pays riches. On prend tout, sans distinction. Il y a ce que je viens de mentionner, il y a la précarité de la vie, et il y a ce reste d’histoire coloniale à la française, par laquelle continue d’exister une propension à penser que l’étranger va tout résoudre, et que tout ce qui vient de lui est bon à prendre pour le pays. Or l’on mésestime ainsi le pourquoi de ces aides, relativement à leurs contextes d’émission, avec le risque que le pays malgache serve tout bonnement à éponger les menstrues d’un Occident mal luné. Les étrangers présents sur la Grande île ne sont certes pas dénués d’intentions, et en fait de belles âmes, on trouvera le compte, mais aussi l’addition, plutôt élevés. Beaucoup s’imaginent qui leur est loisible de venir apporter de l’aide (humanitaire) sans autre distinction d’ordre religieux et politique. La catégorie à laquelle l’on doit ce type de vocations, « Tiers-monde », aujourd’hui « pays sous-développé », produit un rapport grossier à la réalité d’une population, et renforce la perception que se fait celle-ci de l’unité supérieurement civilisée des blancs. En regard de cela, il est clair que la plupart des envoyés d’ONG, associations, Etats, sont sous-informés du contexte de leur action. Et qu’ils servent, peu importe qu’ils le sachent ou non, de rouages dans une machinerie économique et culturelle sans précédent dans toute l’histoire de l’humanité.

26.06.2009, 19h.

Ce soir, après m’être reposé quelques heures à l’hôtel, je suis à nouveau parti à l’aventure des rues bondées du centre-ville. La fête battait son plein de plus belle. Et ce malgré l’insécurité, réelle et fantasmée, de ces temps de crise. En début de semaine, une bombe artisanale explosait dans un supermarché Leader Price, dont les autorités ont annoncé qu’elle avait été posée par des anciens employés du groupe Tiko, propriété en déshérence de Marc Ravalomanana : « ayant perdus leurs postes, ils auraient voulu, tout en se vengeant, faire monter le degré d’insécurité pour attirer l’attention de la communauté internationale ». Les manipulations de l’information étant monnaie courante, les guillemets sont d’importance. On parle aussi beaucoup de règlements de compte dans les quartiers populaires de la capitale, des bandes organisées qui continuent de profiter de la faiblesse de l’Etat… Et à la vérité, tout le monde retient son souffle en cette fin de semaine, mais en essayant de ne pas le montrer. Les légalistes vont-ils lancer une offensive ce jour ? Le président pseudo-légal de la République, Marc Ravalomanana, surnommé « Dada » (papa) par ses affiliés, reviendra-t-il pour fêter l’Indépendance ? On savait déjà par les journaux que ce ne serait pas à la tête d’un contingent militaire de la SADC, la décision de ce groupe d’intérêt ayant été confirmée dans la semaine. Mais, même sans armée d’invasion, le personnage causerait certainement des troubles d’importance.

La présence de plusieurs centaines de personnes sur l’avenue de l’Indépendance est donc plutôt bon signe. Les gens ne se laissent pas intimider, comme ce fut le cas durant les mois de février-mars, lors du couvre-feu. Dans ces rues aujourd’hui, une atmosphère d’anarchie douce… et de décadence. Ayant remonté la grande artère d’Analakely, je suis abordé par un Gasy d’une trentaine d’année qui m’a rencontré, paraît-il, dans une boîte de nuit. Nous discutons et de fil en aiguilles nous voici à redescendre le fleuve de ces corps bruns aux joues remontées par les sourires et la manducation. Jonathan — c’est le prénom de celui qui vient de s’inventer mon guide — nous approche des vendeurs de jouets, panoplies de Zorro, de Batman et de princesses, masques en plastique, gadgets lumineux à énergie cinétique, baguettes magiques et sabres lasers, sifflets à bulles de savon, le tout made in China pour le meilleur et pour le pire, tandis qu’à nos oreilles éclatent le bruit de pétards et de fusées vendus sur place au détail et utilisés sans aucune des précautions d’usage qui font la gloire des Occidentaux. Posées en travers de l’espace qui sépare les deux voies de circulation automobile, aujourd’hui impraticables, diverses attractions attirent le tout-un-chacun dans son petit cortège familial : ici, un circuit de petites voitures artisanales montées sur des moteurs de scooter, là, un carrousel aérien dont les nacelles sont tendues de draps dignes d’une literie de grand-mère ; ici deux grandes roues de taille modeste avec leurs cabines-hélicoptère, et là un mini-train, branché sur une génératrice rutilante ; ou encore une ballade à cheval, en carrosse ? Jonathan m’introduit ensuite au monde des jeux d’adresse et de hasard : fléchettes, boîtes de conserve, loto, roulette, dés et dominos, avec prix en argent, en boisson ou en articles de bazar. Je nous offre une partie de lancer de l’anneau ; il s’agit de chapeauter, à l’aide d’un anneau en plastique, l’une des bouteilles de bière ou de soda situées à 3m de distance ; je fais mouche à mon dernier coup. Passés quelques rires, quelques gorgées, et donnée l’assurance que je viendrai lui rendre visite dans le magasin de disque où il travaille, Jonathan s’arrête à une cabine téléphonique humaine et me laisse poursuivre ma route.

En quête, une fois de plus, d’un peu de calme, je m’installe dans un restaurant chinois. J’y déguste des travers de porc au gingembre caramélisé d’un délice presque total tout en poursuivant, mon regard tournant en lui-même avec ma langue, mes réflexions sur l’indépendance de Madagascar. Un couple d’origine indo-pakistanaise est assis à la table jouxtant la mienne ; leur petite fille gambade joyeusement à travers le restaurant presque vide, suivie par son baby-sitter, un jeune Gasy qui porte un T-shirt arborant le visage de Kurt Cobain ; il l’emmène voir les poissons dans l’aquarium et la limite avec douceur dans ses jeux. Etranger parmi les étrangers… On dirait vraiment que je fais beaucoup d’efforts pour ne pas être trop proche des autochtones en cette période de fête. Ce n’est pas sans raison. Il y a deux semaines, je partais en course d’école avec 130 élèves et une dizaine d’accompagnants, du côté de Moramanga. Je me suis rarement senti plus seul. N’étant momentanément plus le dépositaire de la fonction d’enseignant, je me retrouvais dans un no man’s land entre adultes et adolescents ; tous parlaient malagasy, et nul ne semblait bien se soucier de mon sort, ni m’expliquer ce qui se passait et pourquoi, ni engager de discussions malgré mes tentatives. J’exagère un peu, mais l’évidence est que je ne fais, et ne ferai jamais partie de ce peuple. J’ai rencontré des personnages de belle facture, partagé des moments de complicité, de joie et de rires, engagé des conversations passionnantes, avec de simples badauds, ou avec certaines des personnes que je côtoie presque quotidiennement ; et j’aime ces gens. Et je peux vivre comme eux, je peux me nourrir comme eux, je peux apprendre leur langue et leurs coutumes, mais il y a une chose qui nous sépare, qui nous a séparé tout au long de cette année, quand bien même nous avions tendance à l’oublier : c’est que je vais partir. De fait, que je peux partir quand bon me semble, alors qu’eux ne le peuvent pas. Ils sont souder à cette île et non par choix, mais par l’impossible dépense que représente un billet d’avion pour la majorité d’entre eux. Ce dont il faut mesurer les conséquences en vertu des processus de formation des mentalités, en prenant garde de ne pas surévaluer cette différence, de ne pas la fixer sur une dichotomie étranger/autochtone. C’est une question de temps et de marquage social, la question du développement et de l’intégration des intensités affectives, lorsque l’individu devient l’un des lieux par lesquels se décide la portée collective des événements.

26.06.2009, 21h30

A peine sorti du restaurant je suis repris par les odeurs bruitistes d’une foule qui se mélange à la nuit. La lune sourit là-haut, et je pense à ce chat du Cheshire qui danse au milieu des pétards comme un gringo aux pieds soulevés par la menace des balles. Je me retrouve bientôt accroché à un autre sourire, celui de l’une des deux femmes qui chantent sur la scène du Glacier, où, accoudé à l’un des pans de bar qui bordent la piste de danse, je laisse mon regard vagabonder le long de ses courbes, mouvantes comme ma main sur le papier, colorées de lignes verticales que dominent un bustier blanc et des manches éléphantesques d’où jaillissent mes propres poignets avec un demi-temps de retard sur les effloraisons saccadées de ses hanches.

C’est dans un tel environnement que j’envisage l’incidence des rapports internationaux sur la question qui m’occupe. Les options que je vais passer en revue sont des abstractions ; je le dis d’entrée de jeu, car c’est justement à ce titre qu’elles seront utiles, agissant comme des révélateurs. Je parlerais en premier lieu d’une politique d’isolement, en second lieu d’une nouvelle colonisation, en troisième lieu d’une émancipation vis-à-vis du modèle néolibéral-occidentalo-centré.

Premièrement, cesser tout type d’interaction avec un pays tel que Madagascar aurait à première vue pour conséquence, après un vent de panique et de chaos, un retour des conditions de vie à ce qu’elles étaient avant la colonisation. Le pays étant actuellement tenu à bouts de bras par des capitaux, des entreprises, des formateurs et des modèles éthiques étrangers, il paraît peu probable que ses structures de fonctionnement survivraient au retrait unilatéral de ceux-là. Dans un deuxième temps, éventuellement, lorsque les forces se seraient stabilisées par l’entremise d’une ou plusieurs guerres civiles, épidémies, famines, un peuple pourrait-il recommencer à émerger de lui-même, et un processus de souveraineté y reprendrait-il figure de proue. Abstraite, cette option l’est en raison de ce qu’elle n’a quasiment aucune chance de survenir, à moins d’un effondrement conjoint de toutes les civilisations actuellement dominantes ou en voie de le devenir. Mais elle permet de reconsidérer le processus qui fait d’une population un peuple, la lenteur de sa maturation, et de saisir combien l’interruption de ce processus par la colonisation est relancée à chaque fois que la communauté internationale dominante émet des verdicts sur la situation politique et économique d’un pays.

Deuxièmement et à l’exact opposé, nous trouvons l’option consistant en un réarmement du colonialisme, replaçant par voie militaire, commerciale et institutionnelle, le pays dans la sphère de domination directe d’une puissance étrangère. Cette option ne saurait rester pour l’heure qu’une pure éventualité, totalement dépendante de circonstances futures. Elle permet quant à elle de mettre à jour le complexe d’attirance-répulsion que continue d’exercer le colonialisme sur les esprits, tant chez les peuples anciennement colons que chez les anciens colonisés. D’une part l’on condamne le colonialisme, d’autre part on le loue ; bipartition qui voile seulement le fait que l’époque actuelle est incapable d’assumer son passé colonial, et de l’assumer dans ses intentions explicites, puisque par ailleurs et sans le dire, le néocolonialisme du marché, de la culture et de l’humanitaire avance ses pions au vu et au su de tous.

Troisièmement, je considérerai l’option qui consiste à une émancipation vis-à-vis du modèle occidentalo-centré, et qui permettrait la mise en œuvre d’une sélection des influences et des structures importées. L’obstacle de premier plan à la réalisation d’une telle option est la distribution actuelle des positions sur l’échiquier contractuel international. Développé / en voie de développement / sous-développé : tels sont les trois degrés de l’échelle qui mène à la société néolibérale qui l’a produite, système de référence à son image. Un type de société qui, on le sait, n’a rien davantage en horreur que le politique. Le contrat proposé par les sociétés néolibérales est le suivant : poser votre tête sur le coussin de notre jeu d’échec, et travailler de votre corps pour que ce coussin ne se transforme pas en billot de décapitation. La tête doit accepter pour ce faire la justification existentielle proposée par le modèle néolibérale : « plus de liberté ». Afin de repousser la tentation de ce modèle et de sa pute blanche, il faudra donc commencer par mettre un terme à cette nouvelle religion d’esclave, et pour cela, mettre au point une doctrine politique qui parie sur les potentialités humaines davantage que sur ses manques sublimés. La satisfaction des premiers degrés de la pyramide des besoins peut bien mener à l’éducation et à l’émancipation d’une population, l’auto-détermination ne peut s’en accroître que de manière relative, et non absolue. Je laisserai le soin à une imagination confuse de pressentir tous les choix possibles que peut engendrer une éducation en partie prescrite par décision gouvernementale ou privée, en partie produite par autant de hasards que peut en croiser l’élaboration d’une vie humaine. Et je conclurai en disant que, premièrement, « la liberté » n’existe que parce qu’existent des circonstances que nous pouvons certes transformer, mais qui de fait, dans le présent où « la liberté » s’engendre, nous sont imposées sans aucune concession. Et deuxièmement, que « les libertés » individuelles et sociales ne sont des libertés que dans la mesure où nous optons pour elles, que n’existe ainsi aucun « libre choix », mais bien, à chaque fois, en chaque occurrence de devenirs qui nous concernent, des choix de libertés.

27.06.2009, 10h30

Un flux s’était tari tandis qu’un autre grossissait derrière les arcades de mon corps. Hier soir, les grands yeux pailletés de la chanteuse-danseuse étaient revenus sur la scène de mon attention planaire, et ses sourires… Je tombais amoureux pour un soir, et dansais, pris dans la transe de cette connexion, approprié par cette relation, jusqu’à la fin du concert à 1h30 du matin. En regardant, durant un moment de pause, les jambes, les bras, les bustes, s’ébattre en rythmes rapides, danseurs parmi lesquels je venais d’être le seul corps blanc, et tournant mon regard d’une manière tangible à cette relation chanteuse-dansé, je me perçus alors dans l’immanence de cette vie. Les corps ont ce pouvoir de produire le plus clair rapport malgré les incompréhensions de langage et d’idée ; et je me souviens du jardinier avec lequel j’avais eu de longues conversations, chacun parlant dans sa langue et sans rien comprendre à ce que l’autre racontait, nous riions de cette incompréhension qui n’avait aucune espèce d’importance. Et que de fois l’inverse se produisit ! Mais la danse a toujours été un moyen de rencontre qui échappait à cette menace, une activité dans laquelle les individus se regardent et s’apprécient pour leur capacité non seulement à suivre une mélodie et un rythme, mais à produire rythmes et formes de par leurs corps, prenant de cours la musique et s’entraînant les uns les autres à des productions plus variées, plus osées, drôles parfois et stylisées selon le caractère de chacun : multiplicité rêvée réelle, éclairée par la nuit !

Ce matin, un peu groggy, je me décide à mettre un terme à cet article. Sur quoi conclure ? J’ai parlé brièvement des rapports internationaux ; j’aimerais poursuivre avec les mesures qui pourraient être prises du côté malgache pour modifier ce rapport à l’étranger. Programme.

1/ Le rapport à la langue française doit impérativement être modifié. La langue des institutions doit devenir le malagasy, pour que le français cesse d’être le langage d’un surcodage institutionnel. D’autre part, l’école doit être donnée en malagasy, et le français, à côté de l’anglais, être enseigné comme langue étrangère (ce qu’il est déjà dans les faits, étant donné son bas degré de maîtrise). Dans le même mouvement, il faut mettre en place un organe qui veillera à une large diffusion des livres en malagasy, ainsi qu’à une traduction à grande échelle d’œuvres issues d’autres cultures.

2/ Le culte du colonialisme doit être banni. Pour cela, il faut mettre à bas les stèles et les monuments construits par les Français à leur propre gloire, et les entreposer, soit dans une cave, soit dans un musée pour les plus révélateurs d’entre eux. J’ai cru halluciner lorsque, il y a trois jours, à l’avant-veille du jour de l’Indépendance, certains élèves m’ont demandé de les photographier devant le monument surmonté d’un coq qui trône au milieu d’une place d’Ambatolampy, et marqué du sceau « Madagascar et dépendances », sans rien remarquer des ambiguïtés foncières d’un tel désir.

3/ Il faut impérativement revoir l’organisation politique du pays, quitte à faire éclater la forme républicaine. L’organisation centralisée actuelle, calquée sur le modèle français, ne convient pas à Madagascar. Elle avait été érigée à l’origine pour profiter des clivages existant, et non pour rassembler le peuple. Des régions, il y en a 22 en tout, si différentes que le Vakinankaratra, sur les hauts-plateaux, et le Saha, sur la côte Est, des régions qui ont chacune leur dialecte, leur climat, leurs mœurs et leurs coutumes, ne peuvent pas vivre sous la houlette d’une seule omnipotence centralisatrice. La France n’est pas un exemple à suivre, et le pays gagnerait certainement à un Etat décentralisé, fédéralisant ses régions à l’instar de la Suisse ou des Etats-Unis.

4/ Procéder à une réélaboration architecturale et urbanistique des grandes villes, spécialement de la capitale, me paraît là encore un impératif. D’une part, ceci est nécessité par l’accroissement de la population, l’insalubrité et l’augmentation de la circulation routière. D’autre part et surtout, les villes sont le lieu des fermentations culturelles les plus puissantes, et doivent être entreprises en conséquence, loin du tous azimuts d’un libéralisme de la précarité qui vérole le visage des passants et rabote leur créativité. Il s’agira dans le même mouvement de valoriser la production culturelle malgache, par l’ouverture de nouvelles scènes, lieux de rencontre, d’exposition, théâtres, cinémas.

6/ Les concessions minières et territoriales accordées aux entreprises étrangères ne doivent plus être détaxées comme elles le sont actuellement, au prétexte que ces entreprises apporteraient des capitaux. Il faut abolir les zones franches qui offrent des salaires misérables à leurs ouvriers. Resserrer le flux des marchandises en provenance de la Chine qui asphyxie la production locale, notamment au niveau des textiles. Valoriser les ressources de Madagascar, les utiliser de manière durable. Replanter les forêts, généraliser l’usage de l’électricité en remplacement du charbon, produire de l’énergie solaire et éolienne, penser et mettre en place un système de gestion des déchets pour l’heure inexistant. Réhabiliter le réseau de chemin de fer et l’agrandir.

7/ Il faut également mettre un terme à la corruption des corps constituant de l’Etat, en premier lieu la police, la gendarmerie et les douanes. Actuellement, entre Tananarive et Ambatolampy, cinq contrôles de la gendarmerie nationale occasionnent chacun un versement en-dessous de cape de 1000 Ar, sans quoi le chauffeur ne peut poursuivre sa route, et il en est ainsi dans toutes les régions de Madagascar. A noter qu’une telle politique anti-corruption ne pourra fonctionner sans une revalorisation de certaines professions et une réévaluation des salaires, mais aussi sans une prise de responsabilité citoyenne ; on prendra soin d’y veiller. Mais qui donc ?

Question ouverte.

Addendum

Le peuple malgache, faut-il le redire, ne se sent pas africain. L’Afrique représente pour lui l’exemple à ne pas suivre, un exemple de violences et de corruptions. Souvent, ces derniers mois, il m’est arrivé d’entendre dire : « ça ne va pas du tout, nous devenons comme les Africains ». Encore une fois, c’est une catégorie d’interface, qui touche à peine à la réalité des populations combien diverses qui habitent sur le continent.

Le rapport aux Chinois est plus feutré, sans doute parce que la présence chinoise sait se faire oublier. On parle de l’épicier du coin comme « du Chinois », mais on ne lui adjoint pas de caractéristiques culturelles. Il est là comme un élément du décor, bien davantage que comme un potentiel envahisseur, ou comme le concurrent qu’il est actuellement pour ce qui est de la production et de l’importation de marchandises.

Le caractère insulaire des Malgaches ne peut être lui non plus ignorer. Issus de vagues d’immigration successives, en provenance d’Indonésie, de régions arabisantes et de l’Afrique voisine, la population de Madagascar tient sa forte identité de cette île dont les relevés tectoniques montrent qu’elle s’éloigne du continent africain. La vie insulaire génère sa propre mesure, fortement tendue sur son territoire ; et ses propres méfiances vis-à-vis de l’outre-mer, tel qu’on le voit aussi par exemple avec des îles comme l’Angleterre ou le Japon.

Autre élément d’importance, la population de Madagascar étant une population jeune. Les enfants de ce pays sont beaux, et ils ont bien sûr des sourires magnifiques lorsqu’ils prononcent « vazaha », mais cette innocence, réjouissante en elle-même, est contrebalancée par le fait qu’elle est le produit d’une éducation : les parents montrant à leurs enfants les étrangers qui passent et leur disant « regarde : vazaha… vazaha… ». On aurait envie de leur dire que le blanc n’est pas un objet de foire… Ou bien ? La jeunesse de cette population a un autre impact, dans le rapport cette fois-ci des adolescents à l’étranger : dans cet âge de la recherche de distinctions, par lesquelles s’élaborent le passage à l’âge adulte, le « vazaha » devient presque un passage obligé, en pour ou contre (ce qui, bien entendu, est d’autant plus flagrant que le « vazaha » en question est moins éloigné de leur tranche d’âge).

Autre aspect d’une même problématique : un écologiste avait souligné le lien entre l’environnement naturel dans lequel vit cette population et la formation de son caractère. Les Lémuriens sont certes des animaux pacifiques, doux, et leurs regards, parfois troublants d’expression. Mais il y a peut-être surtout le fait que Madagascar n’abrite aucune des espèces de grands prédateurs (lions, tigres, etc.) que connaissent certaines régions du continent africain. Et que la nature y est par ailleurs généreuse et apaisée — ni volcans, ni tremblements de terre —, si l’on met à part le phénomène cyclonique dont j’avais, dans mon article de février, évoqué l’influence.

Une remarque philosophique pour terminer. La pensée de Spinoza a produit dans l’Ethique les concepts d’affects passifs, produisant une diminution de la puissance, et d’affects actifs, produisant à l’inverse son accroissement ; l’auteur ne semble pas les avoir réédités dans ses opus de philosophie politique. Il y parle pourtant de ce que l’âme d’un peuple se forme par l’intercession d’affects collectifs… Caractère insulaire, langage, culture, alimentation, colonisation, indépendance, gouvernements successifs, etc. produisent de tels affects. Il s’agit de déterminer lesquels sont passifs et lesquels sont actifs, en n’oubliant pas de prendre en compte la dynamique propre à la volonté humaine qui préfèrera vouloir même des conditions désavantageuses que ne pas vouloir du tout. En l’occurrence, si la colonisation présente en première main un affect passif pour une population, l’indépendance présente en première main un affect actif, mais tout dépend ensuite de la dynamisation enveloppée par tel ou tel gouvernement colonial ou indépendant. Au niveau des termes, on dira que plus les affects sont passifs, plus un groupe d’individus est ramené vers la population, production quantitative, tandis que plus les affects sont actifs plus ces individus se constituent en peuple, production qualitative. En conséquence de quoi il faudrait peut-être comprendre une troisième dimension de sélection, non plus verticale ou horizontale, mais… oblique.

Seuls au monde

22 juin 2009

Qu’est-ce, qu’y a-t-il, à cet âge-là ? On y souffre de manière tellement incommode. L’adolescence… Deux de mes élèves sont venus me voir ces derniers temps, me demandant de les aider, de les écouter surtout, sans les juger. C’est l’histoire d’une jeune fille amoureuse d’un pasteur de 40 ans ; c’est l’histoire d’un garçon sensible persécuté par ceux de son âge. L’expérience humaine de certaines interactions et de certains affects sont décidément partout semblables, bien que la manière de les gérer diffère. C’est saisissant. Comme est saisissant aussi le fait que le tout de ma puissance se trouve, alors, dans mes oreilles ! “Sofina”, quel joli mot.

J’écoute les 12 études d’exécution transcendante de Liszt, dans ma froide province du bout du monde. Les épaules enveloppées d’une converture, tandis que le soleil peine à se dégager qu’une bougie interpelle pourtant du coeur de sa flamme. Les haut-plateaux, à la porte de la chaîne des montagnes de l’Ankaratra, dans la ville la plus haute de Madagascar, ici, entre le tropique du Cancer et le tropique du Capricorne. Je me souviens de Kodaïkanal, une autre ville des hauteurs, c’était en Inde, les singes y côtoyaient les hommes entre les bancs de brume, les fougères géantes, un temple hindou et une église anglicane.

Les yeux enrichis de pareils mélanges, mon propre pays prendra, à mon retour, des parures que je ne lui avais jamais connues. Le 9 juillet… Dans deux semaines jour pour jour, je quitterai Ambatolampy pour ne peut-être plus y revenir. Et je laisserai ces visages, ces âmes, continuer, et mourir, un jour, loin de mon regard. C’est une musique que j’entendrai à tout jamais, ô n’est-ce pas, mon coeur ?

C’est depuis la reprise de janvier que j’anime des ateliers de conversation dans le lycée, destinés aux instituteurs principalement, mais auxquels se joignent également quelques surveillants et membres du secrétariat. Le principe de base en est simple : nous nous retrouvons, chaque mardi de 16h à 18h, dans une petite salle en vue d’échanger, de discuter, tout en gardant à l’arrière-plan une volonté de perfectionnement de la langue française. Dans la pratique, les cours ont lieu presque tous les mardis de 16h15 à 17h45, voire 17h30, l’hiver nous ayant peu à peu rattrapé au cours de ces deux derniers mois.

Mais pour ce qui est des échanges et des discussions, ils sont bel et bien au rendez-vous : la sorcellerie (activité occulte qui est toujours de mise à Madagascar, et dont l’efficacité reste prégnante, ne serait-ce que par la peur que ces personnages continuent d’inspirer dans l’imaginaire collectif), la tradition du “retournement” des morts (où j’ai appris qu’il ne s’agit en fait nullement de retourner un corps, mais bien de sortir le cadavre de tel ancêtre hors du tombeau familial, afin de l’emmailloter dans un linceul supplémentaire, voire dans plusieurs linceuls en fonction de la richesse de la famille, cet acte étant accompli après la période des récoltes, lien entre culte agraire et culte des morts qu’il faudrait creuser, et non pas chaque année mais selon les nécessités du moment, typiquement suite à une mauvaise récolte, ou bien, lorsque le christianisme est venu supplanter la croyance animiste, de manière régulière afin d’honorer les morts, d’une manière approchant les visites régulières que les Occidentaux ont gardés l’usage de rendre à leurs morts dans les cimetières), la politique (où j’ai pu entendre la révolte, l’incompréhension, le trouble et les lamentations, aussi bien que les espoirs et les désirs d’un peuple), l’organisation sociale (les impôts, l’absence d’assurance maladie obligatoire, les contrats d’emprunt bancaire que certains ont signés en en comprenant à peine les conditions, les salaires, etc.), et de bien d’autres choses encore qu’un pareil survol ne parvient pas à ressaisir, mais qui font certainement tout son secret délice…

Une atmosphère s’est peu à peu créée, et en fait, une camaraderie. De mon côté, j’ai pris plaisir à me retrouver en compagnie de personnes entre 35 et 55 ans, quelque part un peu plus mature que les élèves auxquels j’enseigne d’ordinaire, quoique tout aussi enfantines, ce caractère décidément très malagasy (et non pas malgache, comme je l’ai appris lors d’une conversation : les Gasy n’aiment pas être appelés “Malgaches”, ils y entendent trop facilement “mal gâché”… un peuple ne devrait-il pas toujours être appelé dans sa propre langue ?). Le plus agréable pour moi se trouve sans doute dans l’explicite de leur volonté d’apprendre, cet empressement à poser des questions, à rapporter la langue à leur propre expérience de celle-ci, bref, à être tendus et conscients de l’être dans un processus d’assimilation. Ce qui ne me dispense pas de les rappeler parfois au calme, l’effet de groupe revenant mêler sa pagaille au galop. De leur côté, il y a du plaisir, à prendre ce moment pour eux, plaisir à continuer d’apprendre, de se relancer dans la vie… S’il m’arrive de le fustiger chez mes élèves plus jeunes, dont le grand nombre rend la chose ingérable, je découvre ici une sorte de santé populaire dans l’amour du bavardage.

Dernièrement, afin de varier un peu nos activités, nous avons entamés sur ma proposition la lecture d’un article du Monde diplomatique, intitulé “Les prophètes ne mentent jamais” (écrit par Alain Garrigou et paru dans l’édition d’avril dernier). Cet article, d’un niveau de français élevé, traitait de la manière dont les zélateurs d’une prophétie de fin du monde, bien au contraire que de tourner le dos à cette dernière devant l’évidence de sa non-réalisation, se lançaient dès ce moment-là dans ses mailles cryptiques avec un surcroît de ferveur et de prosélytisme. Nous avons parlé de millénarisme, l’an mil, l’an 2000, les prophéties New Age concernant le calendrier Maya dont les prévisions s’achèvent avec l’année 2012 ; puis, suivant le cours de l’article, nous nous sommes tournés vers les prophéties des religions séculières, les promesses d’un certain communisme, et celles du capitalisme, les réactions des libéraux lors de la crise de 1929 et des néolibéraux lors de la crise actuelle. L’atelier s’est transformé en cours d’économie politique, de nombreux termes devant être expliqués, et des histoires, des faits, des relations inconnues des gens d’ici, devant être narrées pour parvenir à une intellection cohérente du texte que nous avions sous les yeux.

Il était bien temps alors, ce travail achevé, de revenir vers l’expression orale. Fort à propos, au début de l’atelier d’hier, une institutrice me demanda quels étaient les moyens que je pouvais lui conseiller pour continuer à apprendre le français. Je commençai de manière assez docte : lecture, lecture, lecture. Lisez des romans, des journaux, le dictionnaire à votre droite et le plaisir à votre gauche… Nous glissâmes peu à peu vers l’expression, en parlant de la possibilité d’écouter le journal télévisé, la radio, de répéter les répliques de films, de s’enregistrer pour se réécouter et se corriger, de parler à plusieurs pour tenter une écoute et une correction mutuelles. Je leur racontais mon expérience des laboratoires de langue, lesquels n’existent guère de ce côté de l’équateur. Je leur parlais de la petite scène installée derrière le lycée, avec ses gradins taillés dans une pente herbeuse, et de la possibilité à laquelle j’avais pensé, que j’avais été forcé d’abandonner faute de temps, de créer un théâtre francophone pour exercer mes élèves à la pratique du français. Pour les sortir de leur timidité… Voilà, le mot était lâché. Ce mot tant de fois entendu ici ! La timidité ?

Il y aurait toute une archéologie affective à faire ici. Et quant aux moyens pour s’en sortir, ici et maintenant ? Parler, oui, et plus que cela : exprimer. Le théâtre est sans aucun doute une forme intéressante à cet égard. Mais c’est l’improvisation qui m’en apparaît dans ce contexte comme la forme reine. J’ai mis dès lors chacun des participants en devoir de se trouver un nom et un personnage, forçant certains passages pour obtenir une situation de discours potentiel. A posteriori je trouve avoir manqué un peu d’imagination : se retrouver avec un policier et un criminel dans cette salle de classe… Mais le tout a pris un tour très intéressant. Un pasteur (qui s’est endormi), une jardinière, un fou, une enfant timide, une camionneuse (criminelle), une femme d’affaire, une policière (très inquisitrice), un journaliste (moi-même, qui suis venu semer un peu la pagaille et relancer le débat en cours de route), tous nous nous sommes animés, chacun prenant le temps qui lui était nécessaire pour se lancer dans la partie. Il fallait découvrir le coupable d’un meurtre, et l’heure de la fin de l’atelier approchant, ils ont mis les bouchées doubles pour trouver la solution de l’énigme d’une certaine clé à molette trouvée à côté du corps de la victime… Les plus timides sont parvenus à sortir de leur coquille, grâce à un effet d’entraînement et de pression collective. À la fin de l’atelier, ils m’ont dis la satisfaction qu’ils en avaient ressenti.

Alors, objectif atteint ? Oui, et quelques fils de vie à tisser ailleurs, quelques idées de motifs, quelques nouvelles couleurs et des aiguilles à calibrer pour un prochain tricot libérateur ! La semaine prochaine…

Rapport à la misère

14 juin 2009

Donné moi lé 500, donné moi l’argent, donné moi lé stylo, vasaha donné moi lé bonbons, Monsieur sil vou plait, la mine implorante tombant vers la main tendue : indiquant la terre de conditions matérielles insuffisantes à la naissance d’un sourire ? Si cela était si simple…

Mêlés les uns aux autres jusqu’à l’oubli, plusieurs facteurs concourent à la formation de ces tonalités qui, quoiqu’on en puisse croire au premier contact, ne sont pas dénuées de fierté. Il s’agit de comprendre à ce titre nos propres réactions à l’égard de la mendicité. Cet homme, amputé de ses deux jambes, qui avançait de ses bras tendus sur le bitume entre les voitures de l’un des carrefours les plus engorgés de la capitale, j’aurais eu envie de le saisir à bras le corps, de le secouer, de le frapper — comment peux-tu mépriser ta propre vie au point de passer ta journée dans les gaz d’échappement à tendre la main ?! —, mais lui aussi ne fait que survivre. Le cas est extrême, il en montre d’autant mieux le paradoxe dans lequel nous place la mendicité : donner de l’argent à cet homme dans une situation pareille justifie d’emblée son acte; nous reconnaissons alors à sa posture le droit de nous tirer les larmes, d’exhausser notre pitié, et nous ignorons alors volontairement la dimension potentielle engendrée par toute donation de droit. C’est le même problème avec le sens: donner à un mot le droit de désigner une chose nous met non seulement en demeure de réguler son inertie, mais encore de répondre périodiquement à l’entropie de tous ces mondes  prétendument achevés qui jalonnent notre propre inertie.

Pourquoi est-ce un problème ? Simplement parce que nous ne pouvons faire autrement que donner du sens aux événements que nous rencontrons. Le paradoxe de la mendicité se résume donc ainsi : ne pas donner justifierait la misère, donner justifierait l’acte de mendier. Mais qu’est-ce qui est le plus misérable, la misère réelle des gens ou bien ce mode social le plus tristement ordinaire de sa manifestation ?

Nietzsche, dans un aphorisme piquant de brièveté, faisait ainsi état de la tension psychologique où nous porte ce paradoxe : on se sent coupable de donner, on se sent coupable de ne pas donner. Mauvaise conscience qui ne peut être que vicieuse, dès l’instant où l’on a accepté l’idée qu’il y a, dans la misère, une rétribution morale, même si ce n’est là que le réflexe d’un animal qui a construit son monde sur le principe de causalité.

Si donner signifie la validation du cycle social de ce comportement type, il faut voir cependant ce qu’il fait remonter vers nous de potentiels et d’inquiétudes : rappel de la misère réelle dans un monde qui, dès qu’il le peut, préfère oublier ses heures sombres, mais aussi rappel, en forme d’auto-confirmation, de ce que celui qui donne de par cet acte gagne une posture légitimement distante de la misère selon la proportion entre la somme donnée, le pécule du donateur, et la tension psychologique par laquelle ce dernier fait exister cette équation (la “compassion” est un mode de légitimation de cette tension).

L’idée — ou pour mieux dire, la consolation, voire le plaisir comme moment de dé-tente de la pulsion, au sens freudien — selon laquelle donner, ne serait-ce que 200 Ar (environ 14 cts suisses), aidera une personne dans sa misère réelle, fait partie de ces idées courtes qui mènent la vie dure à tout ce qui, de près ou de loin, s’approche de l’animal qui s’est à lui-même donner un nom. De l’autre côté du billet ou de la pièce de monnaie, l’exercice de la mendicité a produit des résultats, et s’en trouve donc momentanément validé. La révolte fondamentale de la misère réelle s’en trouve endormie à bon compte, bête sauvage que le chasseur endort pour presque rien et qu’il revendra à prix d’or sur le marché des prestigieux parcs zoologiques de la civilisation.

La nature ne se pose nullement la question de savoir si elle est douce ou cruelle, si elle trop ceci ou trop cela : sa vie est sa mesure. L’être humain, dans son infatigable besoin de se distinguer — c’est l’un des plus grands bénéfices de la conscience  — a inventé ici les formes jumelles de la pitié et du pitoyable : un rapport à la misère qui, mesurant un écart, fixe ses conditions de reproduction. Ces formes, qui parlent ainsi d’abord pour une distribution sociale de la distinction, se sont trouvées notablement renforcées par la morale chrétienne ; car s’il paraît bel et bien fallacieux d’attribuer ce fonctionnement à cette seule religion, il est clair que sa volonté d’anéantir la cruauté — produisant ainsi une nature amputée, ce qui coïncide avec le problème de notre rapport à la gestion durable de l’écosystème terrestre — a poussé le paradoxe vers les formes radicales que nous lui connaissons aujourd’hui, et qui paraissent si ingérables qu’elles parviennent à en éloigner l’hypothèse de la paresse psychologique, au bénéfice d’une insolubilité tombée du ciel. Le deus ex machina de la mendicité résiste opportunément à la misère réelle dès l’instant de son inscription dans la machine sociale. Les zéros se reproduisent à l’abri d’un dieu qui cumule les charges psychologiques derrière le grand 1 de son infinie pitié. — Dieu a créé l’espèce humaine pour s’apitoyer…

ROSAURA. Je ne te comprends point dans mes plaintes, Clairon, afin de ne pas t’enlever le droit que tu as à tes propres consolations en pleurant ton infortune ; car, comme disait un philosophe, on éprouve tant de plaisir à se plaindre, que pour pouvoir se plaindre on devrait presque chercher le malheur.

CLAIRON. Le philosophe qui disait cela était un vieil ivrogne. Si je le tenais, je lui donnerais quelques douzaines de soufflets et autant de coups de pied, et ensuite il pourrait se plaindre tout son soûl…

Il s’agit ici, reprenant la formule de Gilles Deleuze, de commencer par supprimer et le problème et la solution, pour devenir en mesure d’inventer de nouvelles formes de distinction. A un niveau individuel, il s’agira dans un premier temps de mettre en échec toute tentative de systématisation du comportement par réflexe psychique : toujours donner, ou ne jamais donner, supposent l’un et l’autre une volonté d’apaisement de la tension inhérente au cycle de la mendicité. C’est bien là le vice, la paresse… Accentuer au contraire le relief de la misère réelle que voile ce deus ex machina mènera à en tenir la tension ouverte sur une transformation institutionnelle des affects et des comportements, et ainsi à la possibilité d’une redistribution de la distinction.

En passant, une définition qui s’approche de ce que j’entends par “institution”, elle est de Douglas C. North : “les contraintes humainement créées qui structurent les interactions humaines”.

Un corps, un corps de femme parce que je t’imagine, immense, arc-bouté dans l’océan. Ses pieds prennent appuis sur les profondeurs d’où émerge la côte Est de Madagascar… et ainsi debout, tendue, renversée en arrière vers l’inconnu sa tête plonge dans les eaux tumultueuses ! Seules à la surface des mers affleurent ses clavicules. C’est une terre douce et fine : l’île de Sainte-Marie au large de laquelle s’envolent les baleines, dans leurs migrations au cours de l’hiver austral.

Nous n’en sommes pas encore là, de justesse. Dans un mois, les mégaptères seront visibles en nombre autour de l’île. J’ai pourtant le sentiment que les mammifères ailés enveloppent ce monde, malgré leur absence. Une berceuse en filigrane, faite de fragilité, et de puissance. Je suis pris sous le charme. Durant trois nuits et trois jours d’une paix solaire, derrière laquelle on devine la récurrence des grandes pluies et l’aura destructrice des cyclones. Trois jours d’un calme dévorant.

Il est étrange de se retrouver dans un tel décor de carte postale, plages de sable blanc, eau claire et cocotiers, mais avec la possibilité de s’échapper hors de l’image en compagnie du réel. C’est comme si le choix d’être ou de ne pas être nous échappait complètement, comme si je me trouvais submergé par la rencontre d’une terre qui se trouverait au fin fond du monde et dériverait toujours plus loin d’un centre devenu, pour cette raison même, obsolète. Nous ne sommes plus attachés aux continents, seulement à ce glissement de l’être, à cette fuite. La mer étale la nuit nous offre en pâture aux étoiles sans nombre. Et voici que les couleurs de l’aurore s’approchent de nous et à la façon d’animaux que plus rien en nous n’effraye, viennent s’abreuver dans la coupe de notre cœur.

Et j’ai plongé dans ces eaux, habillé pour la première fois de ma vie d’une combinaison, d’une bombonne d’air, d’un masque et de palmes. Il m’a fallu quinze minutes de barbotage pour vaincre ma peur du vide. Oui, le vide, d’avoir sous soi un espace, jusqu’à comprendre que ce milieu, à la différence de l’air, nous porte et que nous pouvons apprendre à y mouvoir notre volume. Je retrouve ce sens de l’orientation sur six directions que je n’avais pas connu, sans doute, depuis ma naissance, et vraiment, on acquiert sous l’eau une dimension supplémentaire, à travers cette portance de l’élément liquide. Mais ce qui frappe surtout c’est ce monde de formes et de couleurs : coraux, poissons multicolores, rayés ou fluorescents, et ces rayons de soleil qui tombent sur toutes choses au ralenti, faisceaux dorés imbibés, suspendus comme des je t’aime sur les lèvres d’un amoureux sur le point de déclarer sa flamme…

Sorti de l’eau, tandis que, bipède vacillant, je retrouvais avec étonnement le sens de la terre, je me disais : la surface de ce monde est recouverte aux deux tiers par les océans, et il aura fallu attendre mes 28 ans pour y pointer le bout de mon nez !

Quelque chose m’a saisi, là-bas, sept mètres à peine sous la surface. Là-bas où l’on ne peut pas parler : était-ce mes oreilles d’équilibriste, ou était-ce l’eau de mon corps ? Ma sensibilité le communique, mais je… ne ressens pas le besoin d’en parler.

Trois sœurs

1 juin 2009

Lorsque l’on tourne le dos à l’océan Indien, poursuivi par le bruit de cire fouettée des vagues, une large langue de sable molle et poreuse garde encore l’empreinte de vos pas sur une vingtaine de mètres, avant que des herbes coupent court à ce langage. Un chemin se dessine qui longe alors des barrières à hauteur de taille faites de bambous, et des bicoques aux toits de palme, gris et sur lesquels une langue goûterait à tout le sel du bord de la terre… A peine plus loin, une pente douce amorce l’entrée dans le village ; longiligne, il enracine la cité côtière de Tamatav dans l’élément liquide. Tournant le regard vers le sud, on découvre alors ce pré d’herbe que l’on vient de traverser : il découpe un silence entre le sable de la mer et le sable de la terre. Deux zébus y paissent. Sur ce silence, enfin, une maison peinte en jaune, une petite maison sans étage et carrée, d’un jaune solide qui pourtant s’envole sur ce rase filet de chlorophylle. Là vivent trois sœurs et leur progéniture.

Aucun signe d’homme, de mari ni de père, mais ces trois femmes, elles se tiennent dans l’ombre de la maison en compagnie de huit enfants prépubères qui, comme tous les enfants, jouent, et faisant ainsi l’expérience la plus concrète de l’opacité de la vie, découpent des habits dans des cartons de bière.

La première des trois sœurs est debout, les yeux rouges, le cheveu crépu, sa mine est froncée comme une page trop souvent tournée et son corps évoque le développement d’une plante souterraine. Trois de ces enfants sont à elle.

La seconde est plus forte d’une ossature qui saille en carré autour de sa gorge, elle est assise sur une souche et ses seins de beurre pèsent dans le tissu noir d’une robe qui les gonfle. Son visage se laisse oublier avec douceur, malgré le trou au milieu des dents : sourire avec lucarne. Une loge sur le balcon du monde.

Trois de ces enfants sont à elle, et la dernière des trois sœurs montre d’un geste que les deux qui restent sont venus à l’être par son corps. Elle se manifeste à peine, appuyée contre le mur de la maison de son petit visage. Une fumée sans feu qu’égayent de petites dents sous un regard clair.

Tout cela passe et revient avec le bruit du sac et du ressac qui salive sur les lèvres du temps. Une maison jaune. Blanche sur un silence vert. Entre deux jaunes de tumulte et de fragilité.

Rentré sur Ambatolampy en début d’après-midi, je me fis déposer par le taxi-brousse devant le restaurant Au rendez-vous des pêcheurs, vide comme à l’accoutumée. C’est à chaque fois cette même femme qui me sert, une femme dont j’ignore tout, peut-être la cinquantaine, prévenante et, dans l’entente à demi-mot que nous avons développé, véritablement aimable. Je m’assieds et tire un livre de mon sac : « Le Roi Mathias sur une Ile Déserte ». Je l’ai acheté samedi dans la capitale… mais capitale de quoi au juste ? A Tananarive, si le calme semble prévaloir, ce n’est pourtant qu’une bête apparence, un fantôme de souveraineté : comment dire en effet que la ville est « calme » lorsqu’il est nécessaire de militaires postés à travers celle-ci pour la maintenir dans son sommeil ? Et encore, c’est à peine le sien. C’est la guerre qui dort là, et la guerre se réveillera. Parce que ce sont les mêmes actes déplorables de spoliation du bien commun qui se déroulent, jour après jour et dont les premières pages des journaux que les passants regardent matin après matin, rendent avec des exclamations qui désormais ne scandalisent plus personne. Le désintérêt du peuple face à la vie politique du pays est sans doute l’événement le plus inquiétant de ces dernières semaines.

Au rendez-vous des pêcheurs, je découvre qu’une flambée illumine la cheminée. L’hiver est arrivé, arrive, un peu plus chaque jour. La nuit, entre 5 et 10 degrés, la journée, au soleil, parfois jusqu’à 20 degrés. Ce contraste surtout est fatigant. Chaque matin, une brume enveloppe la ville, l’air parfois peuplé d’une bruine froide. Mais ce restaurant est décidément un cas à part. D’abord parce qu’il ne doit y avoir que quelques rares cheminées dans la ville. Ensuite, à cause de ce carrelage, de ces nappes à petits carreaux bleus et blancs, de ce poster délavé d’un Airbus A320 d’Air France, ces statuettes d’art traditionnel malgache et ce crâne de zébu au-dessus du foyer. Lorsque la serveuse m’apporte un filet de zébu avec pour accompagnement des lamelles de carottes et de choux mêlés, je me crois définitivement en Alsace. Un relais pour routier au bord d’une nationale. Il m’est malaisé de rendre cette atmosphère. Lorsqu’il y avait des touristes, cet endroit provoquait mon dégoût ; entendre parler français, ce français de vacancier qui est à peine une langue ; voir des gens dépenser pour un seul repas une somme d’argent qui suffirait à nourrir un autochtone pour toute une semaine, et j’ai eu honte à chaque fois, de venir manger là. Mais aujourd’hui, l’absence des cars et des 4×4 devant le restaurant me met devant le négatif de cette photographie. Sur le négatif, d’où est tirée la photo, on voit des gens du pays. « Improbables », ils semblent ne pas savoir comment faire pour habiter… chez eux. Ils semblent enfermés dans une machine à tirage automatique, incapables de se développer vers autre chose que la carte postale qu’on enverra en Europe pour demander plus de touristes et de subventions. Il faudrait inventer un laboratoire, et de nouvelles méthodes.

Maintenant je suis là et je n’ai pas du tout honte ; au contraire, je viens pour essayer de peupler d’une autre manière, puisque je peux désormais m’asseoir sans me trouver noyé dans la masse des touristes. Atmosphère d’autant plus difficile à décrire que je souhaiterai que ce soient d’autres qui parlent. Elle est faite de désœuvrement, elle est teintée de tristesse et d’une colère qui ne sait comment se dire, se donner libre cours. Le pire, c’est sans doute que personne ici ne sait au juste ce qui se passe. Tout le monde attend que quelque chose se passe, en « haut lieu » ; que les protagonistes d’une histoire par laquelle de moins en moins de gens se sentent concerné, décident que les conditions sont réunies pour faire leur entrée en scène. Le public est devant ce spectacle et il ne peut pas sortir, ni pour aller chercher à manger, ni pour prendre un bol d’air frais, ni pour trouver un lieu où les discussions ne seraient pas happées par les échos de cette scène sans fond. Où est l’ennemi ? Qu’est-ce que nous voulons ? Des poissons ivres dans une mer d’alcool craignant de monter à l’air libre tant on les a convaincu que la surface est en feu. La crise cause du tort au développement du pays ? Argument massue, hiver de la révolution. J’avais vu quelque chose d’important dans les événements qui se déroulaient en janvier : une révolte, ou pour mieux dire une vengeance, et derrière laquelle avançait l’idée que la société est faite par l’homme, pour l’homme… Et non l’inverse.

Nous sommes à 1500m d’altitude environ, mais c’est un hiver sans neige, sans pluie. Les brumes matinales annoncent de grands ciels bleus, et il fait bon prendre un bain de soleil en milieu d’après-midi. Dans le lycée, des vitres ont été ajoutées aux fenêtres des classes du rez-de-chaussée, si bien que les cours peuvent s’y donner désormais sans que les élèves soient habillés jusqu’aux oreilles et serrés les uns contre les autres… ce vent froid qui souffle certains jours ! Il ne nous a pas empêché non plus de nous enthousiasmer à faire tourner une petite machine à souvenir : j’ai fait développer ce week-end quelques centaines de photos d’élèves, prises à leur demande dans la cour du lycée, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’y ont l’air ni dépressif ni frigorifié. Ces jeunes Malgaches aiment se donner en spectacle, et les jeunes filles n’étaient, on s’en doute, pas les dernières à vouloir s’immortaliser en face de l’objectif. Un jeu de séduction tellement évident qu’il en devenait parfois d’une drôlerie irrésistible, tandis que d’autres vraisemblablement posaient déjà pour leur propre postérité. Le majeur et l’index dessinent ainsi le signe de la victoire sur certains de ces clichés, le signe de TGV — le parti d’Andry Rajoelina, président de l’actuelle Haute Autorité de Transition — qui incarne pour les élèves un renouveau possible, un gouvernement qui naît tandis qu’eux-mêmes sortent de l’œuf.

Qu’est-ce que l’hiver ? Et quelle est la condition de toute volonté humaine ? « Je veux que la Terre tourne. »

Le jour le plus long

15 mai 2009

Le jour se lève sur la petite ville d’Ambatolampy, plongée dans les brumes. Au programme : deux heures de français avec la 2nde I, trois heures avec la 2nde II, pause de midi, deux heures de cours de renforcement de français avec la TA I, et deux heures avec la TA II. Jolie promenade de santé. Vu ce qui m’attend, je me cale dans une attitude économique dès le début de la matinée : ne pas s’énerver, ne pas monter les tours, ne pas hausser le ton, prévoir le long terme. C’est ainsi qu’au cours de cette journée je découvre soudain l’éthique d’un métier, comme jamais auparavant. Je me retrouve durant l’après-midi sans plus savoir quel jour nous sommes, j’ai oublié que nous sommes vendredi et que la semaine est sur le point de s’achever. Je pourrais continuer, encore et encore. Recommencer le lendemain, enchaîner les jours, les mois, les années. Attentif… Et tout cela dans un si petit instant ! tel qu’il me révéla à moi-même au sortir de mon dernier cours de la journée, tandis que je me rendais compte qu’effectivement nous étions bien vendredi. Etrange non ? Une dépense d’énergie développée selon une économie optimale : m’a conduit à gagner du temps.

Les élèves de mes deux classes de français ont reçu ce matin leurs travaux de rédaction corrigés d’une manière plutôt inhabituelle. En lieu et place de traits rouges sanctionnant les fautes, apparaissaient sur leurs feuilles des traits verts signalant les expressions correctes. Avec les cours de renforcement que je donne actuellement sur la prononciation du français, c’est l’autre versant de mon nouveau programme visant à sortir mes élèves de l’ornière, suite aux difficultés constatées lors de cette dictée au résultat alarmant dont je parlais il y a quelques temps.

Peu après l’événement en question, j’en avais discuté alors avec Marc Surian, Suisse et ami qui, non content d’exister au sens fort parmi les expatriés de la Grande île en compagnie de sa joyeuse petite famille, y est venu pour mettre au point un programme de formation continue pour les enseignants du primaire. C’est de sa bouche que j’ai entendu parler pour la première fois de la pédagogie de maîtrise, à un moment où j’étais moi-même en train de profiter pleinement de la lecture du Maître ignorant de Jacques Rancière, un livre qui raconte l’aventure éducative d’un professeur du 19e siècle ayant osé prétendre qu’il n’avait rien à apprendre à ses élèves, son rôle consistant avant tout à vérifier l’effort de l’intelligence que ces derniers sont seuls en mesure de produire. Rendre une dictée peinturlurée de rouge, voilà qui n’est pas fait pour donner confiance à un élève en ses propres capacités. Pour Marc, l’exercice même de la dictée — dont on fait souvent l’épreuve maîtresse du français — était un contre-sens pédagogique, pour ce qu’il n’entraîne qu’une évaluation fixative du niveau de l’élève, et ne cherchant manifestement pas à l’entraîner vers un progrès dans son assimilation et sa compréhension des complexités de la langue.

Je me suis souvenu alors de l’exercice qu’un enseignant du secondaire nous avait donné, à moi et à mes camarades en classe de 6e : il s’agissait d’écrire un texte de forme libre à partir d’une dizaine de mots imposés par lui et qui n’avaient pas de rapports directs ou par trop évidents les uns avec les autres. C’est un souvenir important pour moi, parce qu’alors j’avais écrit un poème lyrique, un poème en tous points amoureux et qui m’avait valu non seulement le bénéfice de la note maximale, mais également le privilège ambigu d’avoir à lire ce poème devant toute la classe. Je me suis inspiré de cette expérience, de mes lectures et de ma discussion avec Marc pour entraîner mes élèves dans l’exercice que voici.

Dans un premier temps, j’expliquai à mes élèves ce que j’attendais d’eux : qu’ils écrivent individuellement une rédaction en français, de forme libre et selon leurs propres envies. Cette rédaction devrait répondre aux critères suivants : 1) Comporter les dix mots que j’écrivais au tableau, noms, adjectifs, ou verbes, utilisés dans un sens correct et dans une forme grammaticale adéquate. Je les engageais vivement pour ce faire à aller consulter les dictionnaires que j’avais récemment achetés d’occasion à Tana pour en faire don à la bibliothèque du lycée. 2) Le texte en question devrait avoir une longueur d’au minimum dix lignes. 3) Le texte devait avoir un sens d’ensemble, l’exercice ne consistant en aucun cas à écrire une phrase pour chaque mot et n’ayant aucun rapport les unes avec les autres. Ils pouvaient pour cela choisir de rédiger une petite histoire, un conte, un fait divers, un poème, un article, ou toute autre forme qu’ils estimeraient adéquate. Cela se passait juste avant les vacances de Pâques, et je leur laissai trois semaines pour terminer l’exercice.

Dans un second temps, quelques jours à peine avant la date limite, j’annonçai leur laisser cette heure de cours pour avancer dans leur travail ; et une semaine de plus pour achever la rédaction de leurs textes. La semaine suivante, au jour J, comme nombreux étaient ceux qui n’avaient pas mis un point final à leur rédaction, qui ne l’avaient pas recopiée au propre, ou qui tout bonnement n’avaient rien foutu, je leur laissai une heure supplémentaire avant de ramasser les épreuves. Je ne leur annonçai qu’alors mon intention de ne pas corriger leurs textes comme à l’habitude, mais de souligner en vert ce qui serait correct et ainsi de leur demander dès la semaine suivante de les reprendre pour les améliorer. Un très net soupir de soulagement parcouru l’assemblée… Durant la correction, je me servis donc de mon stylo vert, accompagnant les traits de notes dans la marge signalant un problème de sens (S), de forme (F), de concordance des temps (T), et ajoutant un signe à certains endroits où manquaient des mots, prépositions, verbes ou déterminants.

Ce matin, avant de redistribuer les rédactions, je fis part à ces jeunes gens de mes constations quant à leur travail. Tout d’abord, ils avaient été fort peu nombreux à prendre la peine d’aller jusqu’à la bibliothèque pour ouvrir un dictionnaire, avec pour résultat que certains mots étaient utilisés dans un sens erroné ou fantaisiste (les plus malins dans ces cas-là sont toujours ceux qui écrivent de la poésie…), avec des fautes de genre, ou encore des fautes consistant à prendre un adjectif pour un verbe ou un nom pour un adjectif. Deuxièmement, ils devaient à tous prix prendre garde au sens de l’ensemble, tant ils passaient parfois du coq à l’âne et concoctaient des phrases prétextes sans grande valeur sémantique. Troisièmement, il était hors de question que j’admette deux textes semblables, et de les encourager de plus belle à la mise en application individuelle de leur intelligence et de leur imagination. Mais individualité ne signifiant pas individualisme, je leur fis également remarquer qu’ils auraient été bien malins (et qu’ils pouvaient encore l’être) d’être solidaire dans l’effort en envoyant quelques personnes chercher les définitions, lesquelles auraient pu ensuite être retransmises aux autres. J’ai pu constater depuis mon arrivée à Madagascar que vraisemblablement cela ne fait pas partie de leurs réflexes, contre tout bon sens vu la situation qui est plus généralement la leur.

Ce matin… Le cours avait commencé avec un peu de retard, du fait que les élèves de la 2nde II n’avaient pas nettoyé leur salle de classe depuis trop longtemps : le surveillant en charge ce matin-là, M. Rolland, les avaient engagés à y passer sur-le-champ un sérieux coup de balais. Il fallut attendre cinq minutes encore que la poussière retombe ; entrer, écouter les élèves commencer leur journée par un chant d’amour chrétien et une prière ; faire l’appel. Après avoir fait mon commentaire, redonné les consignes et rendu les copies, je les laissais dix minutes face à face avec leur travail ; puis entrepris de passer tour à tour vers chacun d’entre eux, afin d’évaluer et de mettre à niveau d’une part le degré de pénétration de mes consignes et remarques, et d’autre part, afin de pouvoir montrer à chacun que j’avais lu son texte, et lui donner un léger coup de pouce en lui montrant ce qu’il fallait prendre en compte pour améliorer son travail. En quelque chose comme une heure, j’ai pu passer vers le tiers des élèves de cette classe — je rappelle qu’ils sont soixante-huit —, et continuerait donc vendredi cette tournée, pour laquelle mes élèves semblent avoir finalement pris l’habitude de me voir venir m’assoir à côté d’eux.

Deux constats pour finir. Le premier concerne mon rapport au programme : je l’ai peu à peu laissé de côté, pour me concentrer sur un apprentissage prenant pour point de départ les acquis de mes élèves, et pour ligne de conduite les difficultés particulières qu’ils rencontraient, étant donné leur langue maternelle et le type d’enseignement qu’ils avaient reçu jusqu’alors. Le second constat concerne l’imagination de mes élèves. J’ai été étonné par sa pauvreté, sa lenteur, sa difficulté à « sortir ». Est-ce du à leurs conditions de vie ? Très peu de lecture, en partie parce que l’accès aux livres est difficile ; quelques films ; d’un peu à beaucoup de télévision ; des musiques peu variées ; et la pression d’un milieu social où l’élément de survie reste prépondérant. Mais je ne crois pas que cela puisse se réduire ainsi. Il y a aussi d’une part cet environnement religieux qui, on le sait, n’a jamais été propice au développement de l’imagination, du moins parmi ceux qui font partie du troupeau. Et il y a, d’autre part et surtout, un pli culturel dans ce pays où l’imagination n’est que rarement valorisée. C’est tout le problème de l’art à Madagascar, qui peine terriblement à émerger. Il y a ici des artisans de talent : ils se cantonnent la plupart du temps à reproduire des formes, à copier. L’industrie touristique est d’ailleurs une catastrophe à ce niveau. Ainsi que le suivisme plus général qu’on constate au niveau politique et culturel. Comment changer cela ? J’avais il y a deux semaines proposé à mes élèves de 2nde I le début d’une histoire, inventée par sur le moment et dont je mettais entre leurs mains la suite du développement. L’histoire en question mettait un jeune homme en position délicate : il avait quitté l’école et ne savait pas quoi faire de sa vie. Nous fîmes ainsi quelques virages, quelques rencontres, mais bientôt cela commença à piétiner, tant et si bien que j’intervins pour raconter l’histoire, et redistribuer la parole à tel ou tel élève tiré au sort afin qu’il décide de la direction que prendrait le récit à certains moments-clés de l’intrigue. Finalement, je fis intervenir un cheval ailé au crin bleu, qui emmena notre personnage vers la planète Vénus. Là, Ranem, c’est le nom du jeune homme en question, trouva du travail dans une imprimerie un peu spéciale : il devait, à l’aide d’une brucelle, enlever un à un les mots imprimés dans les livres, et mettre ces petites choses précieuses dans des éprouvettes qu’il entassait dans des caisses de bois. Ainsi, recréant des pages blanches, il permettait à d’autres livres d’être écrits. Les caisses quant à elles étaient acheminées jusque dans le ciel terrestre où elles étaient lâchées d’une hauteur de dix mille mètres ; elles allaient se fracasser sur le sol, et les mots sortaient alors des éprouvettes, pour s’en aller, s’enfuir, voler jusqu’aux oreilles des hommes dans l’esprit desquels ils se mélangeaient et formaient des phrases. Ce dernier morceau de l’histoire raconté durant les dix dernières minutes du cours leur aura peut-être prêché d’exemple, mais il me paraît essentiel de reprendre ce type d’exercice en les mettant davantage aux prises avec l’histoire à inventer. Etienne a récemment repris l’idée pour les cours de conversation qu’il donne dans son lycée à Anosivavaka, en y apportant cet élément intéressant : écrire au tableau quelques mots que les élèves devront chercher à placer dans l’histoire…

« La pédagogie de maîtrise est une stratégie pédagogique développée par Benjamin Bloom en 1968, qui repose sur l’hypothèse que tout apprenant peut arriver à une maîtrise totale ou du moins de 85 à 90% des notions et des opérations enseignées, si on lui laisse suffisamment de temps et qu’on utilise des moyens adéquats. »

Ce n’est que maintenant, après huit mois passés dans ce pays, que je recommence à rencontrer la vie sous les traits de « l’ordinaire ». Sans doute m’est-il d’autant plus difficile d’écrire, mais d’autant plus salutaire, contre l’usure de l’ordre cette fois-ci et non plus contre certaines turbulences trop fortes. Je finis par comprendre certaines choses, avec un naturel trop avenant pour n’être pas suspect, et en même temps, avec un trop de raffinement qui rend friables certaines de mes protections contre la laideur.

Sur la place devant chez moi — un ovale long de 70m et large de 40, un espace de terre entouré par la route et où des pins procurent une ombre agréable —, ont été construit il y a peu cinq bancs en béton de la forme la plus grossière qui soit… et en les voyant je me suis dit : espérons qu’ils y mettent au moins quelques couleurs. C’est fait depuis quelques jours. Ils ont été peints aux couleurs de THB, pour Three Horses Beer, trois profils chevalins blancs soulignés d’un trait noir sur fond rouge pétant. Il faut savoir que la compagnie Star, propriétaire de la marque, elle-même propriété de Coca-Cola, offre de peindre gratuitement n’importe quel bâtiment aux couleurs de sa bière, un moyen promotionnel qui rencontre un immense succès dans un pays où d’une part les moyens financiers sont réduits, et où d’autre part la population a pris l’habitude de prendre de ce tout ce qu’on lui offre, sans davantage de discernement. La compagnie Star multiplie les démarchages à Ambatolampy ces derniers temps, pour la bonne raison qu’une usine de bière concurrente est en train d’y être construite…

Au restaurant hier à midi, je commandais, comme cela m’arrive pour changer un peu du riz que l’on sert ici à tous les repas et malheureusement pas à toutes les sauces, une pizza. Une pizza au poulet pour être précis. Lorsque la pizza arriva sur ma table — table en plastique ivoire recouverte d’une nappe verte, sur une jolie terrasse à l’ombre d’une vieille maison de briques —, le poulet en était absent. Ce que je réalisais trop tard pour en faire la remarque à la serveuse. Le patron de l’établissement, Monsieur Michel, avec qui j’ai lié une relation d’amitié qui tourne autour de la lecture et de l’observation de la société malgache, vint me saluer quelques instants plus tard ; et tandis que je mangeais une pizza aux pâquerettes, je lui fis la remarque qu’en vérité je mangeais une pizza au poulet. Je n’étais pas loin à ce moment-là de me comparer à l’un des enfants perdus, imaginant la nourriture pour la faire apparaître. Mais un patron de restaurant a de toutes autres préoccupations : comment faire en sorte que son service atteigne au minimum de standing que l’on est en droit d’attendre d’un restaurant à l’Occidental… Il alla voir sa cuisinière, qui lui assura avoir mis du poulet sur la pizza. Il l’amena alors avec lui jusqu’à ma table, afin qu’elle puisse constater de ses propres yeux que de poulet nulle trace dans cette assiette. Pour l’occasion, il avait pris un air mécontent qui avait sans doute pour but de faire sentir à son employée qu’il y avait là une erreur à ne pas commettre ; et moi de regretter qu’il n’y ait apparemment pas moyen de prendre quelques vacances loin de l’éducation à l’heure du dîner… La cuisinière, une femme de petite taille, la trentaine, jolie dans son tablier blanc et la tête couverte d’une toque, était pareille à une élève que j’aurais interrogée sur un sujet dont elle ignorait la réponse, ou dont elle n’aurait pas compris la question : peinte de honte de la tête aux pieds. Se sentait-elle en faute, comme l’ont trop bien appris à faire les Malgaches elle jouait la culpabilité. Mimique grimaçante, contrition du corps, regard fuyant, mutisme. On a nettement l’impression dans ces cas-là qu’on vient d’accuser quelqu’un d’avoir commis un péché capital, et que ce quelqu’un se prépare à recevoir des coups de fouet. Ce n’est pas beau à voir. Conséquence, on hésitera d’autant à faire des reproches à quelqu’un, devant ces manières de soumission et de culpabilisation, qui nous font nous sentir nous-mêmes tout ce qu’il y a de plus cruel. Et pourtant, dans mon cas comme dans celui de Monsieur Michel, comment faire autrement ? La santé mentale tient dès lors à avoir des mesures différentes de celle-ci pour juger de soi-même, et à ne pas se confondre avec la rétroaction de l’attitude d’un tel interlocuteur. On ne peut que pressentir dans un frisson toutes les histoires qui fait qu’aujourd’hui l’on met dans les mains d’un détenteur de pouvoir non seulement le pouvoir limité de sa fonction, mais également un pouvoir temporel et spirituel que rien ne justifie hormis ce triste pli dans l’échine d’un peuple.

L’ordinaire… au plus bas d’une telle échelle, il y a ce à quoi j’ai envie de donner ce nom horrible : la médiocrité. Et s’il n’y avait qu’un nom ! Mais il y a ces actes qui vivent de l’ordinaire comme de quelque chose dont ils se nourrissent presque exclusivement. Exemple européen : la lecture des journaux gratuits, qui non content de faire de la propagande à bon compte sont d’un niveau de réflexion quasi nul, est une activité médiocre ; et l’on voit à cette constatation qu’il faut déjà avoir rencontré l’ordinaire d’un peuple pour en reconnaître la médiocrité. Qu’importe que je sois capable de dépasser un tel jugement pour comprendre de telles activités, il y a certains jugements qui sont liés en moi à ma survie, et qui me procurent des affects qui ont trait directement à la vie que j’aime, c’est-à-dire à la vie que je peux vivre. A Madagascar : la paresse, le laisser-faire, le suivisme, la suffisance et l’apitoiement, produisent des actes médiocres. Il y a tellement de choses fantastiques dans ce pays que celles-ci font d’autant plus mal.