Aux cœurs distants
30 avril 2009
La parole sembla suffire quelques temps. Et puis… elle ne suffit plus. Le sens perd peu à peu de sa portée, et bientôt ce sont davantage les sons qui portent, et on voudrait alors n’être plus que son… n’être plus que son et traverser enfin cette étendue. Et encore, dira-t-on, un son décomposé, recomposé, d’un ordinateur jusqu’à un téléphone cellulaire, mais qu’importe : quelque chose passe. Tout comme dans la lettre écrite, le papier, l’encre et le dessin de plume, deviennent peu à peu plus importants que les mots. Plus tard, l’on se rend compte que même là, en fait, ce n’est pas du son qui passe, c’est autre chose, dans le son… la matérialité… de quelque chose d’immatériel ? Quelque chose de certes raréfié, ténu, et qu’on ne m’entendrait pas prononcer, et qu’on ne verrait pas se dessiner sur mon visage ni sur mon corps. Qu’on pourrait peut-être sentir, si l’on était lové, vraiment tout contre moi. Cela se passe entre ma tête et mes pieds, et je sais l’endroit précis de l’encoche.
Dans le transport des ombres
26 avril 2009
Un homme, le dos appuyé contre le bord de la fenêtre, parle d’amour et d’économie, de mariage, de sexe. Dans sa tête s’allient le Zen et la volonté de puissance… Et je me reprends en passager. Syrinx et tambours éclaircissent l’air autour de ses tempes tandis qu’il plaque ses accords sur la harpe.

Aloaka, l’ombre, l’ombre fraîche, entrouverte par les montagnes sur le dessin du fleuve, et deux pirogues qui glissent sur les eaux brunes. Au milieu de chacune d’elles, deux passagers, et à leurs extrémités, deux rameurs, les bras unis et continués par leurs pagaies de palissandre. Tous entendent l’eau porter plus loin leurs obscurités, traces aussitôt intégrées par le fleuve ; et c’est peut-être pour cela qu’ils chantent, les piroguiers, entre Miandrivazo et Antsiraraka, engendrant un chemin étoilé de notes et de noms qui constellent l’espace fuyant de cette grande rivière, la Tsiribihina. Ils ont une origine et ils ont une destination, l’un d’eux se trouve à l’avant, l’autre à l’arrière de la pirogue, tissant un corps de chant à ces embarcations, qui entraîne à comprendre ce mouvement non comme un trait tiré sur une carte, mais comme un segment qui se déplace le long d’une ligne infinie. Deux jours… L’éphémère est notre temps, et temps plus dense d’avoir gagné cette dimension supplémentaire. Le Même dans la changeante allure du destin, les doigts et les notes projetées portant à l’émulsion des couleurs.
Un homme, le bras appuyé contre le bord de la fenêtre : Antananarivo est encore cette ville assiégée lorsque je la traverse en taxi. Le jardin d’Ambohijatovo, à force d’être piétiné par les manifestants d’un bord à l’autre, ressemble à un désert miniature. Trois camions stationnent ce samedi à l’entrée du parc, bourrés de jeunes militaires, mitraillette à la main. Plus loin, des groupes de gens font la queue devant les lieux où des produits de premières nécessités sont distribués à bas prix. Le beurre, le lait, apparaissent par intermittence. Et ils sont désormais nombreux ceux qui, par nécessité, ont cessés pour un temps de payer leurs impôts. La vie civile a certes repris ses droits depuis l’instauration du régime de transition, mais c’est comme si elle avait un point de côté et ne parvenait pas à reprendre son souffle. Dans le taxi où je discute avec le chauffeur — d’amour et d’économie, de mariage, de sexe —, les paroles exposent leurs vibrations sonores dans l’air qui les réabsorbe aussitôt. La capitale, dit-il, n’est plus malgache, elle est en train de devenir africaine ; c’en est fini du mora mora, tout doit aller vite, tout le monde veut avoir du pouvoir, de l’argent et de l’amour, vite. Intercision culturelle. Depuis la libéralisation du marché malgache en 1995, lors du retour au pouvoir de Didier Ratsiraka, tendance que son successeur, l’actuel « président légal » en exil de luxe, a porté jusqu’à son point de non-retour, de coupure, depuis lors a commencé ce cisaillement psycho-social de la population et ce début de schizophrénie capitaliste sur le mode « pays en voie de développement »… actuellement sur la case « blocage des institutions ». Directement sans passer par la case départ, autrement dit, sans recevoir les mânes des régulateurs institutionnels de la mondialisation.
De Silvio Berlusconi à l’empire du Japon durant la seconde guerre mondiale, de la prononciation de la langue italienne au métissage de Barack Obama, du Bayern de Münich à la diaspora juive, nous parlons avec Monsieur Rolland tandis que s’achève l’agencement de la petite scène dans le préau de l’école, bientôt prête pour accueillir le « jus concert » qui doit avoir lieu aujourd’hui dimanche, à 14h30. Comme souvent, je suis surpris par la culture de cet homme d’une cinquantaine d’année, autodidacte et grand lecteur. Je lui sers à l’occasion de dictionnaire, d’écho probateur, mais nous nous servons plus souvent l’un l’autre dans le voyage de la pensée à travers l’histoire humaine. « Qu’est-ce qu’un skinhead ? » « Ah c’est un mot qui vient de l’anglais alors ! » « Naples… en Italie ! » « Mais le sud de l’Italie est sous-développé, on peut dire ça ? » Auparavant, je m’étais promené aux quatre coins du collège pour chercher quelques perspectives convenables en vue de filmer la manifestation. Certains élèves des classes de 3e et de 2nde vont chanter et danser paraît-il, pour gagner de quoi partir, par un beau jour de mai, en course d’école. Ce qui se manifeste, dans un cas comme dans l’autre, laisse des traces dans la mémoire de nos connectiques, neuronales ou magnétiques. Transport des images gravées sur dvd, transport des lignes tapuscrites, des bits de données, des signaux pseudo-électriques du système nerveux, ce ne sont pourtant pas des dissolutions, seulement de différents types de passage de la matière. Les ombres de la caverne sont certes des illusions, mais leur matière est bien réelle. Et les opinions que tel ou tel être humain est à même de concevoir sur le versant de son milieu culturel ne sont pas moins des expressions de la forme de son âme que son corps ne l’est d’un autre mode de la matière que cette âme traverse.
Un autre jour, un autre temps. Un homme d’une trentaine d’année est en train de lire le Monde diplomatique à la table d’un restaurant d’une petite ville du centre de Madagascar. La réintégration officielle de la France dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, les tentatives chrétiennes de moralisation du capitalisme en Allemagne, les conséquences de la crise financière au Japon. Le nouveau serveur engagé le jour même veut lui laisser le plateau avec l’assiette ; connaissant le code de la maison, l’homme lui indique qu’il vaudrait mieux lui laisser l’assiette et reprendre le plateau, qu’il pourra ainsi réutiliser pour d’autres tâches. Il s’agirait aussi d’éviter par là l’effet cantine, quoique… Des touristes de passage : un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, des années françaises qui de toute évidence durent moins longtemps que les années malgaches ; sur la droite, un couple constitué d’un homme, blanc, sans doute français, et d’une femme, malgache, lui dans les quarante, elle moins de trente ; juste à côté, toute une famille française qui vient d’arriver, avec quatre enfants, cinq adultes, et deux guides malgaches qui s’éloignent bientôt de leurs brebis pour soi-disant les laisser manger à leur aise. L’homme a ramassé une grande plume blanche dans la cours tout à l’heure, avant d’entrer dans le restaurant. Et lorsqu’il se lève pour partir et qu’il saisit cette plume entre le majeur et l’index, il se sent un archange de passage dans l’étrange pays des hommes.

« Et vous avez vu les baobabs alors ? » Oui, j’ai vu l’allée de baobabs non loin de Morondava pendant les vacances de Pâques, j’ai vu ces grands arbres et leurs racines plongeant dans un plan d’eau couvert de nénuphars, perdus quelque part au milieu d’une brousse sèche dans ce vaste pays : Madagascar. J’ai vu, tandis que la plupart des enseignants du lycée restaient chez eux en raison d’un trop évident manque d’argent. Comme à chaque fois que je suis rentré de vacance, et alors même que tous m’encouragent à visiter leur pays, je perçois ce décalage entre mes moyens et les leurs. C’est alors quelque chose comme de l’amitié, de part et d’autre, qui vient nous relancer en égaux dans l’attention que nous voulons donner à l’événement à vivre. Au fil de ces huit mois, j’ai pu constater que ce rapport était d’autant mieux vécu que chacun de ses membres y jouait sa différence, dépassant la simple asymétrie vers un système dynamique. En l’occurence, il y a aussi le fait que, à la différence de l’envoyé standard d’une ONG, je suis payé par l’Etat suisse à un tarif qui me permet de me prendre pour une association à moi tout seul. Une manière de donner sens aux paroles de l’épicière malgache chez qui je me rends deux à trois fois par semaine et qui me répond, à chaque que je lui souhaite une bonne journée en quittant son établissement : « bonne journée à vous tous ! » Mais que fais-je là, une sorte de parrainage ? Peut-être bien oui, mais « une sorte de », un rôle qui s’est formé au fil des mois pour rencontrer une adéquation entre mes pouvoirs et le milieu dans lequel j’évolue. Je parlerai ainsi plus volontiers de masque, de jeu ou d’ek-stase, que de charger ma mule avec des velléités de protectorat. Lorsque le proviseur du lycée m’a demandé, juste avant les vacances de Pâques, si je pouvais prêter quatre cents mille Ariary (environ trois cents Francs suisses) à l’école pour pouvoir payer les enseignants avant les vacances — les écolages n’ayant pas encore été intégralement perçus —, je ne me suis nullement posé une question morale, du type « bon samaritain », j’ai réfléchi en termes d’économie. Je tire mon éthique en cette matière de Spinoza, et pour faire très vite on pourra y entendre simplement une « solidarité ». Entre êtres humains appelés à survivre…
Et sais-tu, mon ami, que tu rentres chez toi dans moins de deux mois et demi ?
J’avais pris des photos lors de la remise des bulletins du 2e trimestre, et, à la demande de certains élèves et enseignants, en avait fait développé quelques unes. L’idée que je proposai alors, à savoir, faire une photo de tous les enseignants et surveillants et la faire imprimer à mes frais en grand format, avait été acceptée avec enthousiasme. De passage dans la capitale en début de week-end, j’ai donc fait développé un portrait de groupe en 40×50 cm, et suis allé commander un cadre, fait main en deux heures, dans une boutique située dans le quartier d’Ankadivato. De retour à Ambatolampy, nous avons décroché le portrait de Marc Ravalomanana qui se trouvait suspendu au-dessus du bureau du secrétariat à la façon d’un « big brother is watching you » ; et l’avons remplacé par le portrait que voici :

Les femmes au premier rang en équipement de sport, comme avaient lieu des matchs entre élèves et professeurs ce jour-là. La terre battue du préau. Le bâtiment à l’arrière portant le nom de “Misionera”, car subventionné par l’entraide des églises. Tant de visages…
Oui, ces journées sont malgaches.
Mais ces nuits, que sont-elles ? A partir de 18h, tout commerce social a cessé. Et je me retrouve, ou plutôt, je retrouve mon rapport à la nuit, mes questions, mes hasards, mes œuvres. Souvent, je regarde un film à la tombée de la nuit, qui me fait passer de l’autre côté de ce monde. Le Blade Runner blues de Vangélis n’est jamais très loin… Des lumières bleues par faisceaux psalmodient dans mon âme jusqu’à l’aurore, improbable comme tout ce qui appartient encore à ce temps. J’en profite pour écouter de la musique. Je retraverse mes destins préférés. Le T de mon prénom m’est toujours un fidèle témoin de ces contorsions. Le H est parfois un peu lent à trouver le moyen de l’action. A… I… A… I… A. MSCZ. G…

Il parle d’amour avec ses élèves. D’économie, de mariage, de sexe. Dites-moi quelle drôle de chose que cet homme perdu là-bas au fin fond de la Terre…
Nouvelles en vrac
4 avril 2009
J’ai acheté un nouveau matelas, en mousse va sans dire, épaisseur 12, c’est deux degrés de plus que le précédent qui s’était lentement creusé au niveau du bassin, si bien que je dormais depuis quelques temps le cul sur les planches.
J’ai finalement installé une moustiquaire autour de mon lit. De quoi se rire des moustiques et autres bestioles avant de s’endormir. Ceux qui s’imaginent la chose romantique s’imaginent un lit à baldaquin, mais ma moustiquaire ressemble plutôt à une tente molle. Enfin, malgré la finesse du tissu, j’y gagne un peu de tranquillité, tant physique que psychique.
Les manifestants pro-Ravalomanana se font tirer dessus, et si l’on se demande bien pourquoi ils ont attendu que leur président fétiche ait été renversé pour commencer à se bouger le train, on trouve tout aussi sympathique le fait que ceux qui appuient désormais sur la gâchette ait été il y a peu de l’autre côté du fusil et des grenades lacrymogènes.
C’est la fin du second trimestre, les bulletins ont été rendus hier vendredi aux élèves, des bulletins remplis par nos petites mains. Opération pour laquelle j’ai du compter, mine de rien, trois heures cette fois-ci.
J’ai acheté une petite caméra dans la capitale le week-end passé, histoire d’assouvir mes pulsions de capture et de donner une nouvelle extension à mon corps.
La Suisse, pour faire très général, me manque, et ma tendresse souffre de ne pas pouvoir se donner à celle en qui mon cœur… pour qui mon cœur… avec qui mon cœur… sans qui mon cœur… En mangeant exceptionnellement “Au rendez-vous des pêcheurs” ce midi, j’entrevoyais par instants ta silhouette, Géraldine, passer en face de moi. Promesse de mille dîner aux chandelles, espère mon cœur !
Les sms de l’ambassade de Suisse se suivent et se ressemblent : éviter le centre-ville de 10h à 16h. Les titres des journaux. Les discussions. Etc. etc. La lassitude menace décidément les révolutions.
Ah ma chère sœur ! Je suis bienheureux que tu arrives dans deux jours ! Nous allons voyager jusqu’à Diego Suarez, avec Damien, Alice, et comme chauffeur, le frère de mon proviseur. Paysages, mouvement, j’ai bien besoin d’un bon bol d’air, de me sentir en partance à nouveau. Trois mois. Il me reste trois mois à vivre à Madagascar…
Il semblerait bien que je me sois fait piqué un certain nombre de fois par un mille-pieds, bien que je n’ai jamais vu la couleur de l’insecte en question. J’applique une crème à l’endroit indiqué, et l’on m’a conseillé un antihistaminique et un antibiotique, joyeuse valse de pilules matins et soirs.
L’automne est là, les soirées se font fraîches à Ambatolampy. En pull à partir de 17h30 et jusqu’à 8h30, lorsque le soleil, s’il daigne se montrer, nous réchauffe et peut encore taper de sa chère violence sur nos peaux qui ne demandent pas mieux. Le printemps dans l’autre hémisphère commence sans doute à faire éclater ses premiers bourgeons…
Je mène en ce moment une fouille archéologique de mes productions écrites, dans laquelle je ne peux que me rendre compte d’à quel point j’aurais fait un mauvais archéologue : je n’arrête pas de modifier les sources. Au contact de ces passés de ma plume, je me dis aussi : ah ! toutes ces choses que j’ai écrites, et oubliées ! Peut-être ce retour sera-t-il le signe d’une nouvelle floraison ?
Monsieur Lapin a été renvoyé. Sa remplaçante ressemble à une jolie carotte.
Et puis il y a bien sûr toujours une souris qui habite chez moi. Je vis avec elle une sorte de collocation, de laquelle je ne retire certes aucun avantage, si ce n’est celui de ne pas avoir à la traquer. Je lui laisse quelques restes, et en général elle s’en satisfait. Une fois ou deux, elle s’est arrêtée pour me regarder en passant… Mais les souris, tout de même, manquent de discrétion la nuit quand elles grignotent !
Nous devions jouer un match élèves-profs ou profs-élèves hier après-midi pour fêter la fin du trimestre, mais la pluie est venue s’en mêler et le terrain, devenu impraticable, a dû être abandonné aux grenouilles.
Aujourd’hui, un acrostiche me fut offert
31 mars 2009
A Monsieur Mathias,
Madagascar vous a adopté
A Ilampy comme professeur
Toujours vous êtes attentionné
Heureux aimable interlocuteur.
Il craint Dieu sans le montrer
Aide les gens en difficultés
Sérieusement vous êtes estimés !
“Que Dieu vous bénisse à jamais”
(de la part de… Madame Nivo, ce 22 mars 2009)
And all the children are insane
28 mars 2009
Ces paroles d’un morceau des Doors ouvrent ce qu’on pourrait sous-titrer ainsi : « histoire d’un homme ». Prologue. J’étais ce jeudi midi en train de manger à la table de M. Faly et de ses enfants, lorsque, grand et dégingandé pour l’occasion, a surgi l’un des chargés de cours du lycée, un homme habitant à une centaine de kilomètres de là et qui venait d’arriver par taxi-brousse. Nous, nous venions de déguster une bonne assiette de riz accompagné de breads et de viande hachée, nous nous étions désaltérés à grande lampée de ranovolo, devisant somme toute légèrement de choses et d’autres. L’homme qui arrive est d’une autre consistance. De toute évidence, il est soul. Et se montre rapidement agressif. M. Faly est gêné, ses enfants sont là, il se détourne et se refuse poliment à la conversation que souhaite engager le nouveau venu. Devrais-je lui donner un nom ? Non pas ce nom qu’il porte ici au jour le jour, on comprendra dans la suite en quoi cette précaution est nécessaire ; mais un nom qui convienne néanmoins. Je l’appellerai donc… Monsieur Lapin. Oui, cela conviendra. Monsieur Lapin est donc soul, il cherche l’attention de ses congénères humains, et sa détresse trop criante provoquant l’effet inverse de celui recherché, il développe des miasmes d’agressivité envers ses interlocuteurs. Il veut parler. Avec moi ? J’ai déjà eu l’occasion de m’entretenir quelques fois avec lui, mais évidemment, là, c’est autre chose. Quelque chose me dit que j’ai une carte à jouer. Je finis rapidement ma tranche d’ananas, et je l’emmène, loin, loin, loin, c’est-à-dire : juste là, dehors. Faliana et Jacquie qui nous suivent me demandent, mon futur interlocuteur ayant pris un peu d’avance sur moi, s’il est mamo… je réponds par un sourire, un signe de tête et un regard engageant à la discrétion. Monsieur Lapin se dirige en fait vers la pièce qu’il habite lorsqu’il est de passage à Ambatolampy. Sur l’un des deux lits, son colocataire, chargé de cours lui aussi, essaye de dormir. J’attrape l’oreille de Monsieur Lapin par quelques sons bien placés et l’invite à s’asseoir dehors, sur le perron.
Il commence à parler : la suspension de Madagascar annoncée par l’Union africaine cette semaine passe mal. Qui sont-ils pour donner des leçons de démocratie, les membres de cette « union » dont les trois quarts des pays sont gouvernés par des dictateurs ? J’acquiesce prudemment, sentant la rancœur percer à travers son ton de voix, ses mimiques. On lui a proposé trois fois de faire partie de l’équipe nationale de football, les trois fois il a refusé. Il y a du racisme dans ce milieu dit-il : plus on a la peau noire, mieux c’est ; ce présupposé que les noirs seraient plus résistants, plus athlétiques… Monsieur Lapin est un grand sportif. Il gesticule, s’encouble dans sa langue. Trop de choses veulent sortir en même temps de sa bouche, qui est grande, trop grande et fine comme une blessure dans ce visage d’enfant de 40 ans. Son teint, celui d’un Malgache des plateaux, et dans ses yeux, une fixité, un refuge de dureté. L’histoire d’un homme commence là. Avec son père. Son père mort il y a trois semaines, c’était le 4 mars, j’avais participé à la petite cérémonie de condoléances organisée dans le lycée. Quelques mots du proviseur, puis les personnes qui passent, passent, serrent sa main, passent son regard, et passent. Le fitiahavana traverse l’assemblée, à la fois amitié, concorde, solidarité. Maintenant les rôles sont inversés, je paie pour voir, avec un Monsieur Lapin dans sa fourrure de tristesse, les oreilles comme des épineux, la bouche sèche. Lorsque lui-même était âgé de huit ans, son père a quitté sa mère. Sur les 10 enfants qu’ils avaient eu ensemble, l’homme en prit deux avec lui, laissant les huit autres à la charge de cette femme qui ne recevra pour toute allocation de la part de son ex-mari qu’un montant dérisoire de 5000 FMG par mois, l’équivalent de 80 cts de francs suisses. Sentiment d’abandon. Et là-dessus se clôt le premier acte de l’histoire d’un homme.
Acte II. Après nous être déplacés à l’ombre des arbres et des oreilles indiscrètes, Monsieur Lapin parle de l’héritage que son père a laissé. Il n’a rien reçu. Rien. Rien. Rien… Le testament, voix d’outre-tombe. Le père de Monsieur Lapin a légué tous ses avoirs à sa seconde femme ainsi qu’aux enfants qu’il eut de cette dernière. J’écoute. Je suis une citadelle imprenable, la tour de Bouddha aux dix milles facettes de cristal. Monsieur Lapin plisse les yeux, sa voix devient suppliante, pitoyable. Il se retourne sur lui-même comme un mauvais diable, se détourne de moi pour pleurer, pleure, par sanglots étranglés, entre les fils où pend un peu de linge et le muret de pierre qui délimite une propriété. Il me donne une idée des avoirs de son père défunt : de la terre surtout, un grand domaine. Il crache de tristesse sur l’une de ses demi-sœurs, celle qui lui a dit que son père ne leur a rien laissé, à lui et à ses frères et sœurs, parce qu’ils auraient soi-disant essayés de l’empoisonner ; ce que Monsieur Lapin nie, la mort dans l’âme. Il me parle de ses trois enfants à lui, et des terres qu’il a commencé à acheter afin de pouvoir leur laisser un héritage. Il dit qu’il ne les abandonnera jamais. Il se ronge le sang, parle de colère, parle de haine, s’étrangle, se vide de ses organes sur une table d’onyx beaucoup trop blanche où le sang frappe la vue comme le soleil en pleine nuit. Lorsque je lui demande s’il a bu, il répond par la négative, il n’a bu qu’à la veille au soir ; avec j’imagine quelle ampleur pour être dans cet état-là à l’heure qu’il est. J’essaye de le faire crocher sur ce qui tient lieu dans son existence de volonté de vie : ses enfants, ce qu’il a préparé pour eux… Et son parcours qu’il me raconte, l’enfance difficile, la force de se débrouiller, la pauvreté, sa mère qui venait le chercher au lycée quand ses camarades profitaient d’un logement commun, ses études à l’Université, sa licence en histoire-géo, sa passion pour l’océanographie, les larmes qui ont coulé sur ses joues maintes et maintes fois pour adoucir la peine, fertiliser un peu ce noyau dur de la vie, et repartir, et construire malgré tout avec le souvenir obsédant de ce père, dont je sens qu’il espéra toute sa vie une reconnaissance. Father… yes son… I want to kill you. Son père n’a laissé qu’une seule chose le concernant, dans son testament : il y dit qu’il a mis Monsieur Lapin « à la plus haute position ». Il dit que c’est lui, le père, qui l’a mis, lui le fils, dans cette position qu’il est le seul à avoir atteint dans la famille, avoir un baccalauréat et une licence universitaire. Dernier geste d’un salaud, fin de l’acte II.
Dans l’acte III, le drame vire au cauchemar. Assis dans l’herbe, le dos appuyé contre le muret de pierres, Monsieur Lapin parle de quelque chose, quelque chose… qu’il n’a jamais dit à personne. L’étranger se regarde en lui-même et se demande ce qui appartient à l’homme et ce qui appartient à l’alcoolique. Mes oreilles percées laissent s’écouler sa voix : lorsqu’il me parle des grenades offensives qu’il a programmé d’acheter… lorsqu’il me raconte ce qu’il a « préparé »… Réunir sa belle-mère et ses enfants, pour les faire sauter, tous, les crever d’un coup. Ô solution miraculeuse et désespérée ! Mon oreille descend et descend, jusqu’à sa voix. En réponse, j’essaye tout d’abord de ne rien faire d’autre que lui rendre les conséquences probables d’un tel acte. L’enfermement, s’il est arrêté, par lequel il se retrouverait dans la position du père abandonnant de facto ses enfants. Ou, s’il n’est pas arrêté, cette haine contre le monde dont il dit être le porteur, comme d’un virus, se mettant à ronger le visage restant de sa vie, et risquant de se retourner définitivement contre lui. Puis : j’affirme qu’il a le choix. Sans en rien savoir. J’affirme pour faire loi. J’essaye de l’amener à se déprendre de l’impression de fatalité qu’engendre un plan mûrement préparé et qui n’attend que la main qui dégoupille, pour en finir. Mes affects me touchent maintenant que j’écris, mais alors j’étais calme, en résistance, en tension vers l’attention pure, mon ressentir branché sur ma pensée, un filtre ne laissant passer que les informations touchant à mon interlocuteur, analysant le contexte de notre discussion, le lycée, les élèves, essayant de cautériser à vitesse réelle, de pivoter plus vite qu’il ne changeait de posture, comme une proie que l’on a cessé de guetter pour lui faire comprendre qu’elle est de toute façon à notre merci. Cela n’en reste pas moins terrible. Je suis en face d’un homme qui dit ne plus se reconnaître lui-même, pleurant comme un enfant qui a même oublié comment l’on faisait pour chanter pour se rassurer un peu dans le noir. Je le convaincs de l’utilité de laisser tomber ses cours de l’après-midi, de prendre du repos, de s’occuper de lui. Nous tournons en cercles divergents convergents durant quelques minutes, jusqu’à ce qu’il accepte ma proposition. Il s’assure mille fois de ce que je vais dire au proviseur pour obtenir ce congé, veut se donner à voir sous le terme de « désarroi », surtout pas sous celui d’ivrogne. Je retourne voir M. Faly, lequel sait très bien à quoi s’en tenir. Compréhensif et sensible, tel que j’ai appris à le connaître. Mais la honte ne vole pas loin dans cette histoire, et ce d’autant que le système scolaire malgache est fortement basé sur la réputation des différents lycées. Au demeurant, il est étonné et satisfait que j’aie pu obtenir de Monsieur Lapin qu’il renonce à ses cours de l’après-midi. L’étranger, l’outsider, répondis-je, avait là une carte à jouer. La chose est convenue, ce dont j’informe celui qui erre maintenant dans le jardin. Il entre dans sa chambre. Et une bonne heure après le début de l’histoire, c’est la fin de l’acte III.
Je passe boire un café chez moi, lis un moment, puis rejoins M. Faly à la bibliothèque où nous devons trouver des livres pour les cours de renforcement que nous sommes en train d’organiser. A 16h, j’attends dans la cour de l’école que les professeurs se réunissent pour aller s’entraîner au basket. On pourrait appeler ça l’entracte. Les enfants ont presque fini de rejoindre leurs classes après la pause, quand j’aperçois Monsieur Lapin à l’autre bout du préau, titubant, suscitant rires gênés dans une atmosphère en flottement. Vraisemblablement, il a l’intention d’aller donner sa deuxième série de cours de l’après-midi, et je le vois trop tard pour réagir.
Acte IV, une heure plus tard, tandis que nous sommes en train de reprendre notre souffle après notre premier match profs-élèves : Monsieur Lapin ressurgit de son terrier, et, l’haleine puante d’alcool, vient au bord du terrain où j’échange quelques mots avec lui. Je lui avais fait promettre de ne pas boire ; de toute évidence quelque chose n’a pas encore donné le tour. Une fois de plus il semble avoir perdu son jeu, il erre sans cartes en main, et tente de nous faire croire qu’il est tout à fait capable de jouer au ballon, alors qu’il roule lui-même sans attaches terrestres.
L’épilogue, au lendemain matin, raconte comment Monsieur Lapin a parlé avec le proviseur le soir précédent, comment ce dernier a su le convaincre de laisser tomber ses intentions meurtrières, et, l’alcool semblant avoir fait son chemin hors de son corps, comment il aura semblé au narrateur quelque peu stabilisé et relevant d’une certaine gratitude envers les petites oreilles qui avaient su lui montrer comment se tenir mieux en équilibre sur ses deux jambes. Reste à espérer que nous n’apprenions pas la suite de cette histoire dans la rubrique des faits divers…
Vers le sud de l’univers
24 mars 2009
Les crêtes des rizières se teintent de jaune ces derniers temps. Une mer ensoleillée ondoyant sous le vent d’un milieu d’après-midi, et des silhouettes aperçues au milieu des vagues tandis que je traverse la vie sur le bord d’une route qui me connais. Je retrouve encore et encore ces odeurs, de charbon, de pourriture, mêlées à celles des corps, et, en ce moment, à celle des mandariniers, lourds de fruits au-dessus des flots verts. Depuis peu, leurs pyramides oranges s’érigent sur les marchés, côtoyant bananes, pommes, carottes, tomates et haricots, sausettes, ails, oignons. Juste en face, les pièces de viande pendent à ciel ouvert, emplissant l’air de mélodies physiques, entêtantes.
Je trouve du riz, des pâtes, des biscottes ou du pain dans l’une des épiceries où j’ai mes habitudes. Pour le beurre, il faut chercher un peu, mais il reste possible de s’en procurer. Des circuits parallèles se mettent en place. Le pays continue de s’appauvrir, c’est une évidence. Mais oui, la vie continue.
Les examens trimestriels de la semaine dernière corrigés, j’ai pu commencer à les rendre ce matin. Nombreux hors sujet, rectifications quant à la forme et quant au fond, ajustements. Certains de mes élèves m’étonnent par leur capacité à comprendre leurs erreurs. D’autres m’égarent par leurs bavardages d’adolescents, par leur manières de ne se sentir pas concernés. A côté de ça, discussions avec les professeurs, les surveillants, avec M. Faly, le proviseur de mon lycée, sur la situation politique, ou plutôt l’espèce de non-situation où pour l’instant nous avons tous un peu l’impression de nager. Je n’aurais jamais pensé que de tels événements puissent être tellement riches en affects, et tellement fatigants.
Les croyants appartenant à la FJKM se sentent blessés par l’arrestation et les mauvais traitements infligés la semaine dernière au chef de fil de leur église, par des soldats affiliés à l’opposition maintenant au pouvoir. Acte symbolique sans doute, mais était-il bien nécessaire ? On sent à certains carrefours se profiler une longue ligne de hontes et de vengeances. Des actions de prière sont entreprises.
Personne, pourtant, ne désire revenir en arrière.
Je parlais cet après-midi, dans notre atelier de conversation du mardi, avec une institutrice qui disait son envie de crier, simplement : crier. Ce ras-le-bol du cercle où semble enfermé le pays, comme condamné à revivre tous les dix ans les mêmes agitations et les mêmes privations. La tristesse parvient à peine à chuchoter du fond des gorges, et continue de nous écraser légèrement la cage thoracique. Et l’impuissance. Quand ce pays connaîtra-t-il une ère de justice ? Nos enfants ?… Combien de générations encore, avant que les mentalités se décident à changer ? Cette bêtise de la division en “habitants des côtes” et “habitants des haut-plateaux”. L’histoire de ce roi des Imerina qui avait amené les tribus à faire un pacte par lequel jamais plus elles ne se devraient se tirer dans les pattes.
Ce soir j’ai cuisiné des nouilles chinoises, agrémentées de carottes et de haricots coupés en dés, bouillon épicé, le tout servi dans une assiette à soupe avec quelques croûtons. Bon appétit très cher ! Merci très cher ! Je vais et viens dans cette solitude, entre mes cours, mon lit, mes repas, mes promenades, l’écriture et la musique, quelques films, visionnés ou produits, des projets, des rêves, et des manques, et des angoisses, des démangeaisons pour sûr, une cigarette en compagnie du jardinier, un salut, quelques mots, un sourire, des cigarettes, un verre de rhum ou de whisky, des bouquins, des souvenirs, tout ça.
Certaines nuits d’angoisse, elles sont nombreuses ces derniers temps, certains soirs de joie créatrice, certains matins qui s’élancent vers tout ce qui peut arriver, certains midis fatigués, vers quoi et comment repartir, et je m’attends pour ne pas perdre ma lyre, et pouvoir m’accompagner d’une chanson lorsque je sors dans le noir, de la vie, les yeux ouverts.
“Ton attention détermine ta réalité”. Ethique parfois difficile à tenir.
Je vous lis m’écrivant d’Europe, je réponds, et me voilà, écrivant, espérant l’interaction transcontinentale qui me mettra en mouvement dans cette dimension que je désire. Elle semble parfois m’oublier, et moi donc ? Mais l’idée du malheur ne m’intéresse guère. Décidément le monde qui court ne perd nullement son haleine.
Et nous continuons de dériver. Continue, et continue…
Le sens de l’anarchie
20 mars 2009
Il y a de cela une semaine, je faisais accomplir à mes élèves de français une dictée, valant pour note, d’un texte dont je leur avais, une semaine auparavant, donné les mots difficiles, les engageant à les mémoriser. Le résultat m’a surpris, et fasciné. Je n’arrive pas du tout à être désolé des 35 fautes qui situent approximativement la moyenne de la classe. Certains sont allés jusqu’à dépasser les 60 ; d’autres, peu nombreux, sont parvenus à en faire tout de même entre 25 et 15. Que faire ? Mais voyons déjà le texte en question, 1) dans sa version originale - c’est le dernier paragraphe du roman Les vagues écrit par Virginia Woolf - et 2) dans une version que j’ai recomposée avec les fautes les plus parlantes de ces jeunes gens.
1) Et en moi aussi, la marée monte. La vague se gonfle, elle se recourbe. Une fois de plus, je sens renaître en moi un nouveau désir ; sous moi quelque chose se redresse comme le cheval fier que son cavalier éperonne et retient tour à tour. Ô toi, ma monture, quel est l’ennemi que nous voyons s’avancer vers nous, en ce moment où tu frappes du sabot le pavé des rues ? C’est la Mort. La Mort est notre ennemi. C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme ceux d’un jeune homme, comme flottaient au vent les cheveux de Perceval galopant aux Indes. J’enfonce mes éperons dans les flancs de mon cheval. Invaincu, incapable de demander grâce, c’est contre toi que je m’élance, ô Mort.
Les vagues se brisent sur le rivage.
2) Et en mois aussi, la Marie monte. La vague se gonfle, elle se recouvre. Une foi de plus, je son remettre en moi un nouveau mesure ; sous moi quelque chose se regrêce comme le chevale fièvre que son travailler et couronne et routier tour à tour. Au toi, maman tire, quel est l’énemie que nous voyons s’avançer vers nous, en ce maman que tu frappe du chameau le pavé de rire ? C’est la mort. La mort est neutre énemie. C’est contre la montre que je chevosse, le pays eau claire et le cheveux flotont au vent comme se dans un homme, comme flotté avant le cheveux de père cheval galottant aux andes. Jean fonce mais je prend dans le plan de mon cheval. Un vaincu, un capable de demander grasse, se contre trois que je mélange, ou mange.
Le vage se prise sur le privage.
Ce que je trouve incroyable, c’est cette capacité à trouver du sens et du connu, même par bribes, par îlots ou par nuages, et d’essayer de recomposer un texte avec ça, malgré toutes les forces qui s’y opposent. Mon premier constat est que le texte était bien trop difficile pour leur niveau de français. Ma dictée fut pourtant d’une lenteur mémorable, je répétais trois fois chaque petit bout de phrase, en séparant et en articulant autant qu’il m’était possible, et mon second constat sera donc qu’il me faut à tous prix les faire travailler sur la phonétique du français, quitte à aller chercher du côté de la logopédie afin de trouver des exercices valables en ce domaine. De ces deux constats, j’ai pensé un moment ne pas compter cette dictée pour note, mais je n’en ferai rien. Mon sentiment est qu’un nombre de faute n’est effrayant que dans la mesure où on le présente comme tel, jugé par une note. Je vais donc adopter une échelle différenciée, afin de ne pas mettre de note en-dessous de 3, et situer la moyenne des élèves autour de 7. Et ce texte, pour difficile qu’il soit, devra être remis intégralement sur le métier à tisser, afin que nous en retirions le maximum de profit pour leur apprentissage.
L’essentiel de l’opération me paraît être de ne pas leur présenter la chose comme s’ils s’étaient trompés, mais au contraire comme s’ils avaient vu juste. Il faudrait juger de leur résultat non en fonction du texte initial, mais à partir des connaissances dont ils disposent pour retranscrire une voix.
Rapport à la situation politique malgache actuelle, même l’anarchie apparente de l’extérieur a un sens, pour autant que l’on sache écouter de manière immanente le cliqueti des aiguilles qui en dessinent la trame.
Sept proverbes à propos d’amour
9 mars 2009
L’amorce d’un cours de philosophie expérimentale sur le thème de l’amour, this magic moment… Elle fut donnée par une réflexion autour de quelques proverbes, de là-bas et d’ici, et d’ailleurs, histoire d’en commencer une, justement, d’histoire, de nous donner quelques fils à suivre et à tisser ensemble, en se laissant le loisir d’aller et venir, de revenir sur nos pas, par monts et par vaux et par temps de soleil, par temps de pluie.
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Le premier proverbe, paraît-il, vient de Turquie : « Pour l’amour d’une rose, le jardinier est le serviteur de mille épines. » Pourquoi celui-ci en premier ? Que répondre, je n’ai choisi que sur l’instant. La rose, à première vue, figure la femme, et le jardinier figurerait l’homme, mais ne peut-on inverser cette apparence ? Certainement. A vrai dire, nous tournons les mots selon nos désirs. La rose ne figure-t-elle pas la relation ? Et l’amour est un jardin, où l’homme et la femme se cultivent l’un l’autre. La relation entre-eux-deux est un devenir-ensemble qui les voit à la fois séparés et unis… transformation. Sous ce front de fusion, quatre yeux deviennent créateurs, qui font toute la différence. Eux deux et la relation qui font trois, le trois dans le quatre de leurs lèvres, le sept du deux fois trois plus un, porté à l’infini de l’incandescence. Commencements.
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Sous ce front de fusion comme sous les vignes d’un portique, d’une entrée en matière : séduction. Et pour ma part je fais une différence entre « drague » et « séduction » : nous ne parlons pas de tombeurs, de playboys, de femmes fatales, nous parlons de la séduction qui saisit autant celui qui séduit que celle qu’il veut séduire, et inversement ; nous parlons d’un saisissement amoureux, pas de tueurs en série, bien qu’eux aussi tombent amoureux, et il serait intéressant de savoir comment — tombent sous cette force où le monde et la volonté fusionnent et font le fondement de toute histoire, au sens humain.
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« Un seul frôlement de manche suffit à faire naître l’amour ». Comment dit-on je t’aime en japonais ? Je passe aux côtés de ces jeunes gens, et les frôle, illustrant ce vocable. A quoi cela vous fait-il penser ? Qu’est-ce que l’amour, s’il suffit d’un frôlement pour le faire naître ? Frôlement de nerfs, d’yeux, frôlement de peaux, et savez-vous l’importance de la peau dans une relation ? Il est des peaux qui se conviennent, qui s’interpellent et s’appellent, des peaux qui se veulent, ti voglio bene amore, les manches larges d’une tunique japonaise, ou le regard timide, à peine humide d’une femme émue, et le sabre qui glisse entre les boutons de toutes les chemises du monde, décachetant les enveloppes des amoureux et laissant se rejoindre la peau tendue de leurs bustes. Il y a des mots et de la culture dans l’amour, dans la façon d’aimer, mais les sens en sont partout le milieu privilégié : « l’amour est aveugle, il faut donc toucher », disent les Brésiliens. Il y a bien des manières d’aimer et d’être aimé, de toucher, d’être touché ; mais c’est d’abord dans la sensation, mêlée au sentiment de l’être, naissant de frottements à peine perceptibles, que l’amour s’allume, comme il y a ensuite des éthiques, voire des morales qui, trop visibles, ternissent la lumière de ce dieu caché.
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Proverbes malagasy, mes élèves ont compris le battement d’aile du papillon. Ils me traduisent ces paroles : « L’amour est plus important que la confiance et l’espérance ». Ce que cela veut dire ? Pourquoi l’amour serait-il premier sur la confiance, l’espérance ? Parce que, lorsque l’amour existe, il n’est besoin ni de l’une ni de l’autre. Elles expriment un amour qui n’est pas, pas encore, ou qui a été, qui n’est plus le foyer débordant mais l’ombre d’une main qu’on ne voit plus, mais le premier flocon du froid. Confiance et espérance sont deux béquilles de l’amour, lorsque celui-ci est blessé, ou incomplet. Toutes deux expriment un manque, mais l’amour, dans sa plénitude… n’a que faire d’être complet ou incomplet, plein ou vide, parce qu’il fait incessamment jouer ces souffles dans tout cet être qu’il dégage de la matière inerte. Et ce n’est tellement pas la question de la proximité corporelle, qu’on soit proche ou lointain, mais c’est peut-être une autre histoire…
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Pause, quelques instants suspendus entre ici et nulle part. J’ai besoin de ressentir, de reprendre mon souffle…
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« L’amour est comme le feu, si on joue avec, on se brûle ». Proverbe malagasy qu’on retrouve sans doute dans un grand nombre de cultures, pour ne pas dire dans toutes. Ce caractère igné du sentiment amoureux, sa volatilité, ses dangers, la prudence qu’il y faut parfois, mais ce qu’il faut oser aussi dans le feu. Ce jeu trop sérieux pour être pris au sérieux. Cette folie qui nous tient pieds et points liés par devers nous pour nous permettre de découvrir ces raisons que la raison ignore. Vous voyez, l’amour, c’est toujours ce qui commence à exister, maintenant, et… maintenant, et… maintenant, et…
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Ce proverbe inventé par un élève : « L’amour est un labyrinthe, où lorsqu’on entre on se perd », oui, c’est ça ! Oui et on pourrait le retourner, répondis-je à la rivière, le tourner ainsi : « L’amour est un labyrinthe, où une fois entré l’on se trouve. » Doux instants de stupéfaction. Nous y sommes… où donc ? Non non, c’est quand qu’il faut demander ! Mais… comment se trouve-t-on dans l’amour ?…
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Mais c’est bientôt l’heure déjà, le gong va sonner, et finissons, alors, mais sur la possibilité de continuer à l’infini ce dialogue, ce multilogue de désirs, d’âmes, d’expériences au présent qui façonnent nos corps et nos élans. « Amoureux est celui qui, en courant dans la neige, n’y laisse pas la trace de ses pas. » Très beau proverbe, tendre, précis. Mais… qu’est-ce que la neige ? Car ils n’ont jamais vu de neige, ils n’ont jamais senti la blancheur immaculée recouvrir les prés et les routes, les herbes, les pierres, l’hiver préparant la terre à de nouveaux reliefs printaniers, et laisser au regard le sentiment que n’importe quoi pourra être dessiné sur cette étendue, qu’il pourra y aboucher sa vie, s’en pénétrer, et ressentir la lumière infiniment reconduite dans ce dédale de virginités. La lumière, la possibilité de toutes les couleurs. Oui, la neige… L’amoureuse, l’amoureux s’y élancent, ils courent, pleins d’ardeurs, mais n’y laissent pas la trace de leurs pas ; ne la marquent de regrets, ni de reproches. Leur mémoire même est perpétuelle remise en jeu. L’innocence du sentiment amoureux.
Au revoir, aurore
4 mars 2009
Exercice d’expression orale. Les élèves se sont numérotés de 1 à 6, et apprendront par cœur leur partition pour la semaine prochaine. Je vais essayer de filmer ça…
1 : Bonjour !
2 : Bonjour.
3 : Bonjour ?
4 : Bonjour !
5 : Bonjour…
6 : Quelle heure est-il ?
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1 : Avez-vous vu
3 : comme le soleil
2 : brille dans le ciel
5 : cet après-midi,
4 : l’avez-vous vu
6 : dans le ciel nu et gris ?
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3 : Comment serait-il gris
2 : si le soleil y brille ?
1 : Le ciel doit être bleu,
5 : il est gris quand il pleut,
6 : à moins qu’il ne soit partagé
4 : en zones de silence et de bruit ?
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5 : Je ne comprends pas,
4 : j’ai tout compris.
1 : Qu’y a-t-il à comprendre ?
2 : Que le ciel est d’azur et de cendre ?
6 : Ce n’est pourtant pas difficile à entendre.
3 : Il n’y a qu’à regarder, dehors,
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2 : lorsqu’on a sommeil,
3 : avec les oreilles,
4 : avec les yeux du cœur,
5 : du corps qui rit, qui pleure
6 : et qui sourit
1 : d’être entier dans la nuit.
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6 : Car la nuit tous les chats sont
2 : gris, mais le ciel plein d’étoile
5 : est bleu, et les souris dansent
3 : comme des flèches de silence
1 : déchirant les aurores boréales
4 : qui sont le rideau jeté sur cette scène.
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6 : Au revoir…
5 : Au revoir ?
4 : Bonjour.
3 : Au revoir !
2 : Au revoir
1 : aurore.
Ce que peut un corps
2 mars 2009
« L’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses et d’autant plus apte que son corps peut être disposé d’un plus grand nombre de façons. »
Spinoza, dans l’Ethique (livre II, proposition 14), dit ici tout ce que j’ai envie de dire aujourd’hui. Comment, en bougeant, en écoutant de la musique, en participant à des manifestations, en vivant, avec soi, avec d’autres, en parcourant la terre, l’on devient apte à percevoir un plus grand nombre de choses. De retour à Madagascar depuis une semaine et demi, après deux semaines passées en Suisse, auprès de mes parents, de mes amis, avec Géraldine, deux semaines où j’ai pu rendre visite à quelques uns de mes personnages préférés dans cette étrange histoire qui se passe à l’autre bout d’un monde…
Après avoir demandé aux élèves de mes deux classes de philo d’inscrire au tableau des propositions de sujets sur lesquels ils auraient envie de travailler, nous avons voté, et, dans les deux classes, c’est « l’amour » qui l’a emporté haut la main. Suivi dans l’une par « la danse », dans l’autre par « le comportement ». Spinoza n’est-il pas, plus que jamais, d’actualité ? Comme je ne souhaitais pas traiter le même sujet avec les deux classes en même temps, j’ai retenu l’amour pour la 1ère S et la danse pour la 1ère L, après quoi nous inverserons, avec toutes les variations et réinventions qui s’imposeront.
Ce que peut un corps : l’intuition de l’autre, les positions sexuelles, éthiques et comportements de l’amour humain, relation du corps et de l’esprit, l’âme, relation d’un corps avec un autre corps, avec dix mille corps, avec sept milliards de corps si une telle chose est possible, philosopher comme on rêve, philosopher comme un somnambule, aimer comme aiment les myriades, les myriades de fleurs, les myriades d’assassins, de dieux, comme aiment les pierres et le fin corail illuminant les ténèbres… dansons, oui : encore une fois je vous prie !