NY AINA – sortie du livre


La recollection de mes écrits malgaches, éditée à L’Age d’Homme, elle vient de me tomber entre les mains, venue tout droit des presses de Bulgarie, et disponible dès à présent sur le site web de l’éditeur. Prix de vente, 29 frs. Sans oublier le code barre, l’ISBN et le 4e de couverture :

Ny aina — « le souffle de vie » en malgache — rassemble des textes écrits à Madagascar entre 2008 et 2009. Professeur de français et de philosophie dans un lycée des hauts-plateaux, l’auteur y porte un regard poétique et critique, dans une attention tournée vers tout ce que nous ne connaissons qu’obscurément.

Avec de petites aiguilles prismatiques et vibrantes, l’écriture interpelle alors le soleil, tisse avec lui un arc-en-ciel de rencontres. C’est un cheval en pleine cavalcade, lancé entre les rizières d’un vert intense et les pistes rougeoyantes. C’est la crise politique et sociale que connaît la Grande Île dès janvier 2009. C’est la pensée qui se confronte à elle-même, à contre-courant des justifications de la diplomatie internationale. Ce sont des îles momentanées, des effets-mer, et qui font commerce avec toutes sortes de personnages dont les navires se prénomment romance, matérialisme historique, western, pédagogie, culture, politique…

Les négociations, parfois, se poursuivent jusqu’au matin.

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PS : vous pouvez aussi passer par moi pour le commander !

Le blog « égaré sur la terre rouge » est toujours en ligne et retient quelques impubliables saveurs…

La bibliothèque de Babel


Mise en page d’une nuit pour ce texte génial de Borges, La bibliothèque de Babel, qui en reprend les aspects descriptifs et en donne un rendu graphique.

Le fichier pdf pour impression grand format est disponible ici.

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L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L’un permet de dormir debout ; l’autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l’escalier en colimaçon, qui s’abîme et s’élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l’infini et pour le promettre… Des sortes de puits sphériques appelés lampes assurent l’éclairage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante. (…)

Perle de Vie


Je viens de terminer le site web « Perle de vie » pour Virginie Tulik, thérapeute en kinésiologie, PNL, chamanisme et transmission vibratoire. J’ai travaillé à partir d’un morceau de lune et d’une pièce de monnaie indienne retrouvée en Afghanistan (Tillia tepe, tombe IV) et datant du 1er siècle après JC. J’ai créé un soleil noir, une obscure clarté que vient égayer le vif fuchsia d’une orchidée, penchée sur un arrière-plan de nuages liquoreux.

Cinéma (re)trouvé par les mots


Une collaboration et un enthousiasme partagé avec l’association « On fait du l’art !« , qui a ses quartiers à l’Oblò depuis quelques temps. L’association promeut le travail sur la matériel photo et film, found footage, laboratoire, sérigraphie, et sans doute bien d’autres choses dans l’avenir ! Niko (aka …) m’avait contacté pour participer à des flyers qui ne se contenteraient pas d’annoncer des événements, mais qui seraient déjà en eux-mêmes des événements.

Pour ce premier essai, ont participé à la confection de la plaquette ci-dessous : Nicolas J. Fasnacht pour le dessin de couverture, Aloys pour les textes sur l’argentique et le numérique, Niko « … » pour tout le travail de mise en page et d’intégration, et votre serviteur pour le texte de « Cinéma (re)trouvé par les mots ».

Pour les références qui n’apparaissent pas directement dans mon texte : un rêve aux images stupéfiantes qui constitue l’essentiel de sa trame narrative, l’épisode d’Albator84 intitulé « la planète idéale » pour la musique qui accompagne le débarquement des pirates de l’Atlantis, des jeux sur les noms de couleur (bleu de Lisbonne, bleu de Prusse), et d’autres autour du montage cinématographique.

saturnZyklon revisité


Cette semaine, reprise du texte, épuration surtout. Confection de trois imprimés.

J’ai préparé une version imprimable en recto verso, avec la nouvelle version du texte, et la nouvelle présentation, bien plus aérée que la précédente… Elle est ici.

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N’importe quelle hypothèse veut sa conclusion.

Charles Baudelaire

Pédagogie : poésie


Travaux pratiques et considérations théoriques.

1) Une dizaine de mots (commencer par une série de grammèmes d’une seule famille : noms, adjectifs, verbes ; avant de mélanger) que les participants devront chercher à placer dans un ordre rythmique. Exercice de l’oreille, travail de la matière-langue. Faire dériver les mots hors du sens, les déchirer lentement, écouter le craquement des coutures, entendre comment chaque matériau s’atomise puis se dévisse de la bibliothèque du connu et fait tomber tous les livres dans le berceau des transfigurations. Faire parler les participants sur leurs rythmes, voix matérielles, liquéfiées de corps et d’âme, qui goûtent soudain à la saveur de l’esprit.

2) Chaque participant amène un morceau de matière-langue, un texte (poème, journal, définition, narration, etc.) court. Tirer au sort les noms des participants afin de les associer 2 par 2. L’exercice consiste à mélanger les deux textes, à en fabriquer une mixtion volitive, un artefact qui génère sa propre volonté, que ce soit par des chocs de sons ou des tenseurs sémantiques. Que l’œuvre d’art tienne debout toute seule, c’est cela le plus difficile. Recommencer l’exercice avec des groupes de 3, 4, 5, 6, etc. jusqu’à créer un poème avec toutes les personnes présentes en même temps.

3) Comment amener un être humain à sentir la poésie ? Comment donner à voir l’invisible ? Faire comprendre à la vue qu’elle est aveugle ? Faire refluer les catégories, conduire, dans la suite de chariots ailés, jusqu’à l’incompréhensible, et y tenir suspendu. Devenir le nexus de toute volonté qui se veut. Dans la durée ouverte par cette tension supérieure, sentir les relations, les forces qui s’y exercent et par où nos forces y adhèrent ou s’y dissipent, concrétisent ou crèvent. C’est de là qu’on peut lâcher la corde en syntonie du kairos. « Lâché » qui est tout ce qu’on a jamais appelé « poésie ».

Slaughterhouse-Five


« Des avions américains transpercés de toutes parts, pleins de blessés et de cadavres décollent par l’arrière d’un aérodrome anglais. Au-dessus de la France, quelques chasseurs allemands rétrovolent dans leur direction, aspirant balles et éclats d’obus, les délogeant des appareils et des équipages. Même chose pour les zincs américains abattus qui s’élèvent à reculons et rejoignent l’escadrille.

La formation survole à contre-courant une ville allemande en flammes. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies, les ramasse dans des cylindres d’acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. Les gros cigares s’empilent régulièrement dans des râteliers. Au sol, les Allemands possèdent eux aussi des instruments prodigieux, de longs tubes d’acier. Ils s’en servent pour récupérer d’autres fragments arrachés aux hommes et aux avions. Les Américains comptent encore quelques blessés, et certains des bombardiers sont déglingués. Mais au-dessus de la France, les chasseurs allemands reparaissent et remettent tout et chacun à neuf.

Quand les bombardiers regagnent leur base, les cylindres d’acier sont ôtés des rateliers et réexpédiés aux Etats-Unis où les usines tournent nuit et jour pour les démanteler et séparer les dangereux composants, les réduisant à l’état de minéraux. Il est émouvant de voir que le travail est surtout accompli par des femmes. Puis on envoie ces minéraux à des spécialistes, dans des régions lointaines. Il s’agit pour eux de les enfouir, de les dissimuler habilement, afin qu’ils ne puissent jamais plus nuire à personne. »

Kurt Vonnegut Jr., Slaughterhouse-five, 1969.

En suivant ce lien,
œuvres de Alida Sayer
sur le thème des 4 dimensions dans sh5.

Croisade


MU – Helmut Newton


La pornocratie


… et nous voyons apparaître ces théories d’affranchissement et de promiscuité,
dont le dernier mot est la
pornocratie. Alors c’est fini de la société.

P.-J. Proudhon.

A : Et alors elle prend ce truc qui a la forme d’un gros pénis en érection et lui l’enfonce dans le cul.

B : Tu veux dire dans l’anus ?

C : Oui, si tu préfères.

D : Moi je n’aime pas la sodomie, et ça me gêne que, lorsqu’on parle de cul, ce doive forcément être lié à l’anus.

E : Mais ça ne lui fait pas mal ?

F : Non, non pas du tout. C’est tout à fait faux d’ailleurs de dire qu’il lie le plaisir à la douleur. Si ça faisait mal, ce serait signe que ce n’est pas bon, qu’on serait allé trop loin ou pas comme il faut. On commence avec des objets de petites tailles, et quand c’est bien dilaté, on peut passer à de plus gros calibres. D’ailleurs, après quatre heures à s’être fait enfoncer des trucs dans l’anus, il est parti très soudainement, parce que ça allait commencer à lui faire mal.

G : Mais là tu dis qu’il a du plaisir, et je trouve ça tellement abstrait comme notion. Il y a des gens qui aiment aller à cheval, d’autres qui préfèrent le vélo, s’embrasser ou qu’on leur gratte le dos : à chaque fois c’est une sensation bien spéciale, et dire de toutes ces expériences qu’il s’agit d’y obtenir du « plaisir », c’est assez fade comme simplification tu ne trouves pas ?

H : C’est une généralité.

I : C’est inconsistant.

J : Quoi inconsistant ? Quoi général ? Il y a aussi des plaisirs du général et de l’inconsistant je vous ferais remarquer.

K : Oui mais ta gueule.

L : Ce qu’il y a, c’est que les humains vivent dans la double obsession de ressembler aux autres et d’être différent des autres. Tantôt ils revendiquent leur forme de plaisir comme une forme totalement singulière, tantôt ils disent que tout le monde recherche la même chose, quelle qu’en soit la forme. Le simple et le complexe peuvent être utilisés dans les deux sens, pour se démarquer ou se rapprocher ; et qui plus est, chacun nomme son monde à la mesure de l’expérience qu’il a de celui-ci. Conceptuellement, ce qu’on peut en dire c’est que nous sommes travaillés par des forces — des pulsions dirait l’un, des désirs dirait l’autre, des volitions dirait un autre encore — qui sont d’emblée des formes — des complexes, des agencements —, et de ces forces-formes dans leurs interactions évolutives avec un milieu, sont produites des intensités. Par exemple avec des généralités (journal télévisé, discussion de bistrot, etc.), avec de la douleur (sadomasochisme, bagarre, etc.), avec de l’argent (bourse, shopping, etc.), etc. etc. Et là, il faut bien voir que tel échange qui sera traduit par telle force-forme comme intensité « bonne », se traduira comme « mauvaise » pour telle autre. Et bref, allons-y, tournez manège, faisons des affaires, c’est l’économie libidinale.

M : Bon, et alors le mec il est là, étendu sur le lit, complètement à poil, avec son tout petit zizi. Il a les narines pleines de coke, il a fumé deux ou trois joints, et il veut qu’on lui enfonce des trucs dans l’anus. Dans un coin de la pièce, il y a une télé sur laquelle on voit une femme en train de se faire enculer par un cheval. Il y a aussi une table, avec un ordinateur, et une chaise sur laquelle est assis un travesti qui supervise les opérations. Il n’y a pas de fenêtres, seulement une porte, et deux spots dirigés vers le plafond. A côté du lit où se trouve le mec, il y a encore deux petites tables. Sur la première, des liasses de billets, des coupures de 100, de 200, en francs suisses, en euros, et chaque fois que le mec est satisfait de la tournure des événements il donne à la prostituée qui s’occupe de lui, un, deux, trois billets, comme ça lui vient. Sur la deuxième table il y a un alignement de godes, vingt au total, de différents matériaux, différentes formes, différentes tailles. A un moment donné, il faut qu’elle y aille avec la main, tout son avant-bras y passe, et elle appuie à gauche à droite en se guidant aux sons qu’il produit. Une fois qu’elle aura décodé ces signaux, le mec va vraiment commencer à prendre son pied, et elle, à gagner sa nuit.

N : « Génial ! » Ou bien : « C’est pas mon truc… » Ou bien : « Pourquoi pas ? » Ou bien : « Ah non, vraiment, c’est dégoûtant ! »

O : Oh tu sais, il y a pire : scatophiles, pédophiles, nécrophiles…

P : Mais de quelle échelle tu te sers pour dire que ceci est pire que cela ?

Q : Et comment je m’appelle ?

R : Dire que chacun s’oriente à la boussole de son cul, c’est régler un peu vite la question.

S : Mais tu voudrais quoi ? Qu’on dise que le désir éprouvé par tel ou tel individu est la simple résultante de ses conditions bio-socio-culturelles ? Aller dis-le que t’aimes ça !

T : Après la conscience de classe, la conscience de mon cul !

U : D’anus qu’il désignait au début, le cul est devenu au fil de cette discussion une métaphore de l’individu comme mesure du monde. Mais cette fille, cette prostituée, qu’est-ce qu’elle devient dans tout ça ? Nous sommes en 2008, à Genève, dans l’un des centres du système démocrate capitaliste, où une alliance des cadres supérieurs et des détenteurs de capitaux a engendré une nouvelle classe de privilégiés, dont ce client sodomite est un échantillon des plus ordinaires. Mais elle, pourquoi fait-elle ce boulot ? Qu’est-ce qu’elle y cherche, qu’est-ce qu’elle y trouve ?

V : Des raisons pour faire ce boulot il y en a mille. Qu’elle ait eu le choix ou non, qu’elle y ait été forcée, qu’elle ait été brisée, ou qu’elle le fasse parce que, dans les circonstances qui sont les siennes, cela semble une solution acceptable, voire souhaitable. Elle le fait pour survivre, parce qu’elle a un mac sur le dos, parce qu’elle n’a pas de papiers, ou encore parce qu’elle veut gagner de l’argent rapidement ; et il y a aussi les nymphos, les curieux, les déçus. Ensuite, comme n’importe qui, elle le fait simplement parce qu’elle sait le faire, suivant la tendance à l’inertie de l’espèce humaine. C’est vraiment pragmatique comme question. Par contre, si tu veux aller plus loin, tu peux demander quel est le sens de la prostitution, en tant que phénomène sociopolitique ?

W : Le fondement de la politique c’est : comment gérer la vie d’humains qui vivent rassemblés dans un même lieu ? Pour répondre à cette question, on s’est simplement tourné vers le plus petit dénominateur commun : la volonté de vivre, voire davantage, et de se survivre. À partir de là, à partir du moment où le parc humain fût constitué, où la machine-à-produire-du-même était lancée, le leitmotiv de l’objectivation du monde a pu s’approprier de plus en plus de domaines. Au gré de l’évolution des rapports de force, les sociétés n’ont cessé de se réorganiser, par petites tranches, accumulant les strates, les vieilleries côtoyant les nouveautés, la morale publique s’adaptant au droit du plus fort, c’est-à-dire au droit de celui qui dispose du plus de potentiels d’action. Car, dans une perspective politique, il faut faire tourner la machine, et pour faire tourner la machine il faut des débouchés ; pour qu’il y ait des débouchés, il faut qu’il y ait de l’avenir, pour qu’il y ait de l’avenir il faut qu’il y ait des enfants, et comme il faut assurer que la machine tourne jusqu’à la fin des temps, il faut s’assurer que la reproduction se déroule bien et en bonne quantité. Voilà pourquoi, dès le commencement, le problème de la politique a été : qu’est-ce qu’on fait avec « ça » ?

X : Je crois que c’est justement l’erreur de la politique : de vouloir « en faire quelque chose ». Je crois qu’il faut se sortir de cette concentration massive sur la sexualité que la politique a opéré, et se demander : qu’est-ce qu’on peut faire sans ?

Y : Sans ? Mais sans il n’y a rien.

Z : Précisément.