Comment ces figures, nées au siècle de l’abstrait, se tiennent-elles debout ?

Comment sont-elles mouvement ? De quoi naissent ces corps émaillés, sublimés, mâchés ?

En marchant entre les hommes debout de Giacometti à la fondation Beyeler, il nous a pris de nous asseoir quelques minutes ; et nous avons regardé ces hommes qui marchaient en regardant les hommes debout de Giacometti… Les dimensions s’ouvrent et se déplacent : cette verticale, mue comme un rayon selon la trajectoire de sa source.

Terre-ciel, ce fil tendu, ce fil d’existence, perceptible dans ces statues, et pourquoi pas dans ces êtres de chair et de sang qui marchent à leurs côtés ? D’où naît cette opacité de l’être humain, en face de la perfection muette de la pierre ou du métal ? Ici la matière croit porter la station debout, là, au contraire, la matière est portée par sa trajectoire existentielle.

Disons qu’il s’agit de percevoir le fil d’une existence, une vibration incréée. Et, à partir de ce faisceau du nexus de la production d’immanence, à partir de cette volonté d’exister qui commence à se vouloir comme telle, le sculpteur se mettant alors à tirer la matière de son rêve, lui donne forme et consistance. Tout comme le son est émis à partir de la corde du violon, ou comme les émotions naissent de la peau en son creux touchée.

Nous nous tenons debout ? Oui, jusqu’au moment où nous sommes debout, et là, nous y sommes d’emblée. Comme si l’être humain n’avait pas commencé par se développer selon les formes du foetus, puis selon le quatre-deux-trois de l’énigme du sphynx, mais dans une spirale d’emblée déroulée et tendue entre terre et ciel. Cela transforme du tout au tout notre mode d’inscription existentiel : il n’est plus territorial, mais terrestre. Il n’est plus à se battre ou à se dégager de la gravité — il n’existe plus dans l’opposition lourdeur/légèreté –, mais naît de la gravité elle-même, et ce quelle qu’elle soit, puisque de toute évidence il ne s’agit pas d’une planète et de sa pesanteur, mais du rapport nexus/matière, déterminant autant de trajectoires singulières qui n’ont, de là, nul besoin de se différencier les unes des autres.

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Pour poursuivre votre réflexion : une présentation de Giacometti signée Anne Cuneo, où l’on considérera le rapport déterminant du sculpteur avec la deuxième guerre mondiale, et une rétrospective intitulée « walking as art« , disponible sur les pages de l’Université de Vienne.