Sous le titre « Archéologie quantique de l’art contemporain », je publiai jeudi dernier, en ligne, un ouvrage composé de deux courts textes commencés une dizaine de jours plus tôt. Il s’agit d’un poème et d’une réflexion sur une forme d’art contemporaine que je qualifie comme travail de la matière. Found footage, danse, photographie… Vous le trouverez en suivant ce lien.
Les circonstances de l’écriture du poème sont racontées dans la seconde partie en prose, je ne ferai donc ici qu’apporter quelques précisions, pour m’attarder un peu plus longuement sur le concept d’appréciation que j’ai façonné pour l’occasion. Un après-midi d’expérimentation donc, une soirée et un jour de réécriture du poème, sept jours d’écriture pour le texte qui l’accompagne, l’enrichit et le relance. En plein milieu de tout ça, j’allais assister à la dernière pièce dansée de Gilles Jobin, Black Swan, présentée à l’Arsenic, Lausanne. L’une de ses originalités de cette pièce est de ne pas avoir été construite sur du sens, en partant des mots, mais en partant des corps, de leurs mouvements intriqués et développés selon des lignes consistantes au cours des mois de travail qu’a demandé son élaboration. A la suite du spectacle lui-même, nous avons été convié à écouter le chorégraphe et danseur, interviewé pour l’occasion par une journaliste culturelle du 24heures. Résultat catastrophique : à partir du moment où le chorégraphe ne revendiquait pas de sens pour cette pièce, on en vint à la conclusion que « chacun peut y mettre le sens qu’il veut ». Cette vision subjectiviste de l’art qui domine actuellement, et pour cause, le marché, me lança de plus belle dans une réflexion sur l’art contemporain.
C’est sans doute pour une part la conséquence de l’expansion des médias : des contenus optimisés pour tel ou tel public-cible, une manière de proposer le réel comme appartenant d’emblée à la sphère du langage, sans prendre en compte le travail de traduction qui est toujours à l’œuvre entre les faits et la sphère langagière. Mais aussi bien, la critique des esthétiques dix-neuvièmistes qui régulaient la frontière entre ce qui est « beau » et ce qui ne l’est pas, va voir dans l’appréciation individuelle de l’art un moyen de faire éclater cet ancien paradigme. Cet éclatement que l’on retrouve dans d’autres domaines (mœurs, croyance, politique, etc.), est typiquement la matière de base du néolibéralisme, celle dont cette idéologie se sert pour accroître son emprise en confirmant les individus dans un droit au choix comme au sens individuel. Conséquence directe : l’être humain devient de plus en plus incapable de saisir les effets collectifs tant de ses propres actions que des décisions qui concernent, quoiqu’il en soit, la collectivité humaine ainsi que son milieu naturel.
Cette volatilité du sens peut être abordée au travers du concept d’interprétation, tel qu’il a été développé par Nietzsche au 19e siècle, avec des influences leibniziennes notamment. Le perspectivisme que Nietzsche inscrit par ce concept au cœur de la pensée touchera finalement autant la perception que la signification, Nietzsche étant celui qui a porté le plus loin cette noétique, en faisant découler les processus signifiants de la physiologie, laquelle inclut non seulement le corps, mais le milieu socioculturel et, de manière déterminante, l’époque comme embrassement d’un système. Cette prétention du concept nietzschéen, de toute évidence, n’a pas été intégrée : lorsqu’on parle d’interprétation, « on » y entend des configurations de sens relatives qui échapperaient à leur dimension systémique. Ce trouble est encore amplifié par les théories du libre arbitre et de l’acte gratuit, en passant par l’usage qu’ont fait Deleuze et Guattari du terme d’interprétation : pour eux ce qu’il faut éviter à tous prix, car acte de domination tel qu’opéré notamment par la psychanalyse freudienne.
Dans un souci d’économie, il s’agissait donc de proposer un autre concept, reprenant à son compte les implications profondes de l’interprétation au sens nietzschéen, et laissant à l’interprétation au sens vulgaire le champ qu’elle s’est taillé et qui paraît plus intuitivement abordable aujourd’hui. Je propose ce terme, donc, d’appréciation. Ce qui concerne l’appréciation, ce n’est pas au premier plan le sens, mais la matière ; et le sens est de la matière, les mots sont de la matière au même titre que les corps, et comme eux travaillés, traversés, emportés par la volonté de puissance. Mais avant de concerner le sens, l’appréciation concerne les affects (au sens large, plus-que-spinoziste du terme, ou alors du Spinoza politique, de tout ce qui nous touche et nous transforme). Il s’agit par là de couper l’herbe sous les pieds du relativisme de l’interprétation au sens vulgaire, en mettant en relief la dimension nécessairement collective des affects engendrés dans une pièce de théâtre, de danse, de cinéma, d’art plastique, de musique, etc. De tels événements seront d’abord abordés dans les rythmes et les formes qu’ils font naître et qui emportent leurs publics — lesquels deviennent dès lors leurs « peuples », cf. Deleuze — dans leurs mouvements : ce n’est de toute façon qu’à partir de là, à partir d’affects communs, que l’on peut discuter et donner du sens. L’appréciation permet la vision d’ensemble que les interprétations dilapident, elle permet, à partir des interprétations, d’entendre des positions et de sentir le tissu de tensions constitutif d’un devenir systémique, de ses limites et de ses dehors.
On notera au passage la dimension politique d’un tel concept : en lieu et place de se laisser galvauder par les interprétations qui sont faites (par exemple) de la crise, il s’agit de revenir aux faits et de les brancher directement sur la puissance, entendue comme dimension dynamique de leur interprétation. Il n’y a d’interprétations « vraies » en droit que de manière relative, et partant, une évaluation peut en être proposée en fonction des avenirs qui les motivent.
