Ah j’ai pas mal repensé à notre discussion !

Certains des chemins qu’elle a emprunté…
Je ne me sens pas concerné par eux en fait.
C’est ce que je découvre, et ce dont je te fais part aujourd’hui.

Pourquoi publier ?
Pour moi, la question est valable autant pour un roman que pour un journal de bord.
Des romans, il y en a mille fois trop et tant de choses mauvaises.
La qualité de l’édition n’a cessé de se dégrader depuis 50 ans, autant dans les contenus que dans la forme matérielle du livre.
Par ailleurs, l’arrivée de l’édition numérique amène encore des bouleversements dans ce domaine.

Pour ce qui concerne mes travaux « artistiques », je veux dire surtout « artisanaux »,
il y a une réelle valeur à la publication papier, parce qu’elle fait partie intégrante du processus même de l’écriture.
Pour bientôt sans doute, une édition numérique pourra entrer dans le même processus,
et je rappelle en passant que le numérique n’est pas moins matériel que le papier !
L’essentiel reste que l’écrit passe.
Tout le reste est secondaire.
La vente y compris.

Pour ce qui concerne mon journal de bord malgache,
qu’il soit édité en papier ou en numérique, qu’il soit payant ou gratuit, n’entre pas du tout en ligne de compte.
Si je veux le publier, ce n’est pas pour les mêmes raisons qui me feraient publier un livre d’artisan, d’emblée pris dans une visée.
Non, ici ce qui compte, c’est justement l’absence de visée a priori.
C’est la beauté, la brutalité du vécu.
C’est l’art à vif, celui d’une réalité éprouvée, franche,
et qui se donne dans toute sa vigueur, sa fragilité, ses erreurs.

Le geste d’une telle re-publication
– parce qu’elle a déjà eu lieu sur le blog –
n’a donc vraiment rien à voir avec savoir si cela peut se vendre ou non.
Quel est-il alors, ce geste ?
Je l’ai écrit dans le sous-titre de mon livre :
un hommage à Madagascar
Un hommage à une année intense, à des personnes,
à une réalité vivante et aux promesses qu’on peut y lire.

Réécrire, à partir de ce « matériau », un roman, serait incompatible avec ce geste. Parce que ce n’est pas un matériau. C’est le corps.
Et ce corps est déjà articulé, ce corps a déjà son organisation interne, ses symptômes, ses rires, ses amours, ses silences.
Il ne demandait rien de plus que d’être éclairci, de devenir plus tranchant et plus rond, et d’avoir, peut-être, une porte d’entrée.

Du coup, je réalise que je me trompais de débat l’autre jour en parlant de l’intensité qu’il me faudrait retrouver pour écrire un roman avec tout cela. Cette intensité, je ne la retrouverai jamais ! Le présent a eu lieu (et il a lieu !). Si j’écrivais un roman, je créérais nécessairement une utopie, une uchronie. Bien sûr, on pourra me rétorquer que tout écrit est uchronique… Mais cela n’est vrai qu’en théorie. Dans les faits, toute écriture est commensurable à son propre temps. Écrire un roman sur des événements passés risquerait trop de me voir ré-interpréter à l’aune de mon présent les événements de cette période. Cela va contre le sens de l’hommage. L’hommage n’est ni louange ni blâme. C’est rendre à César ce qui lui appartient. Mais ni plus, ni moins.

Il faut par ailleurs se méfier de la pulsion de pureté. L’authenticité, je n’y prétends pas. Je sais que, même dans des textes comme ceux-ci, écrits à vif, je dénature. Mais voilà ce qui est important : ce que je dénature, je le nature dans le même mouvement. Je créé une autre nature, parce que je suis la nature, quoique je fasse. Je n’ai pas de jugement contre les Prousts et les travailleurs de la mémoire, bien que ce ne soit pas là mon procédé de prédilection. Ce que j’espère avoir rendu clairement, c’est qu’un tel procédé ne peut concerner mes écrits malgaches que de manière liminale. Je reste sur le seuil, je n’entre pas. Je sais trop bien que je suis ailleurs.

Envoyer ce manuscrit à des éditeurs, enfin, je le réalise en t’écrivant, relève à peine du narcissisme d’auteur.
Oui je crois que c’est justement cela que je valorise. Une manière de dire merci !

Félicitations, vous êtes en vie.