A quoi sert de parler ?
A quoi sert de le faire dans une langue ?
Quel est l’usage spécifique de la langue française dans un milieu donné ?

Parler, c’est en premier lieu émettre des sons, qui correspondent à des vécus, nés d’interaction entre mon corps et mon corps, ainsi qu’entre mon corps et d’autres corps.

Parler c’est en second lieu communiquer, c’est-à-dire émettre des sons ordonnés, agencés, de manière à ce qu’ils produisent une plus-value de sens, laquelle n’aura de portée que si l’existence d’un interlocuteur en mesure de comprendre ledit agencement est effective.

La langue française est un agencement de sons qui suppose d’un milieu d’émergence et d’un milieu de réception. JE parle français, on parle français EN Suisse Romande, en France, au Québec, à Madagascar, etc. Je parle en français À un ou plusieurs interlocuteurs qui, comprenant cette langue, l’identifient comme telle. Je ME parle dans mes pensées, dans mes rêves, dans mon quotidien, et je ME parle en français dans le cas où je suis seul à comprendre cette langue et à l’identifier comme telle, dans le cas où mon interlocuteur ne la comprend ni ne l’identifie comme « langue ».

Si l’on me parle un langage que je ne comprends pas, je peux dire : « quel charabia ! »
« Charabia », qu’est-ce que cela veut dire ?
Le mot, par l’espagnol algarabia, nous vient de l’arabe al arabiya, qui signifie tout simplement « en langue arabe ».
Le mot témoigne de l’incompréhension — historiquement et culturellement circonstanciée — d’une langue utilisée par un autre ;  il a gagné en extension au cours des siècles, ne s’adressant plus spécifiquement à la langue arabe, mais à toute forme de langue incompréhensible, qui, dans l’incapacité du sujet à l’identifier, ne se trouve attribuée aucune place dans notre référencement des agencements connus. « Charabia » renvoie donc à un langage non identifié comme langue, mais reste dans l’orbe du langage, dans la mesure où l’on saisit l’intention de communiquer quelque chose.

Dans quelle langue est-ce que je parle ? In welcher Sprache spreche ich ? In che lingua parlo ? In what idiom am I speaking ?

Si votre cerveau fonctionne bien — au vu des critères humains n.d.l.r. — et si vous disposez d’une petite idée de ces langues étrangères, vous venez d’identifier quatre idiomes différents, soit quatre manières différentes d’agencer des sons dans la double articulation signifiante, dont l’une coagule les sons en courtes unités de sens et dont l’autre identifie les sons à des transcriptions graphiques, les lettres. C’est ce que nous faisons sans nous en rendre compte à chaque fois que nous parlons. Mettant cette activité du cerveau en relief, nous prenons soudain la mesure de la complexité de toutes les opérations qui nous permettent de nous comprendre les uns les autres.

Qu’en est-il dans une langue en particulier ? En français ?

La langue française est-elle une entité, une et une seule, identifiable comme telle ?
N’y constate-t-on pas bien plutôt une multitude de manière, de l’utiliser, de se l’approprier, de la transformer ?
Et de même, à l’autre bout de la chaîne de la communication, une multitude de manière de la traduire, de l’interpréter ?

Un même mot peut revêtir des sens différents : polysémie.
Selon les individus qui l’emploient, selon le contexte de la phrase, selon les circonstances de l’énonciation.

Les amoureux s’inventent toute une langue qui n’appartient qu’à eux.
Les jeunes générations utilisent des idiomes que les plus âgés ne comprennent pas.
Chaque classe sociale utilise une langue par laquelle ses membres se reconnaissent.
Les experts de toutes professions utilisent des vocables spécialisés, par commodité et parfois, avec l’intention d’envelopper leur discours d’une aura opaque.
Les penseurs et les philosophes créent, dans leurs concepts, des sens nouveaux, qui peuvent être approfondis encore et encore, qui se singularisent à l’infini.
Les écrivains et les poètes font jouer les mots ensemble et produisent des mélodies et des chocs entre des mots d’usage courant qui les emmènent dans une nouvelle dimension de l’expression humaine.

Ce sont des exemples, et tous n’ont pas la même portée, tous ne dépendent pas de la même stratégie.

Dans le cas de la langue utilisée par une génération — par exemple la langue du sms — il s’agit d’une part de s’adapter à un outil — le téléphone portable — et aux limites qu’il implique. Mais il s’agit également de constituer, par le biais de l’invention de ce nouveau langage, une communauté, tournée vers l’accroissement de son autonomie à l’égard d’une autre communauté — et de sa langue –, celle des parents et des professeurs, plus généralement des générations plus âgées. Inventer son propre langage est toujours un acte fort, en regard de la volonté d’émancipation de l’être humain.

De même, être en mesure de comprendre plusieurs langues, et plusieurs langues dans une même langue-sœurs, est d’importance, dans la mesure où l’on sera capable de comprendre et de se faire comprendre d’un plus grand nombre de personnes, d’éviter les malentendus, de faire entendre sa voix, sans avoir toujours à crier — ce qui s’avère épuisant, voire délétère, à la longue –, sans avoir toujours à pousser, à tirer, pour obtenir l’attention dont on a besoin, que l’on désire. En pouvant aussi se glisser, se faufiler, courber plutôt que casser, fléchir sans briser. En pouvant faire face, lorsque la situation le permet ou le nécessite, d’égal à égal.