L’humain segmente le flux, identifie des qualités que l’abstraction lui donne de quantifier, s’auto- technicise et dans cet usage du mouvement de l’être, créé son monde à la mesure de son jour. Aveugle le plus souvent sur sa propre création, oubliant l’observateur dans sa propre observation, il fixe le flux dans des instances et laisse sur son chemin autant de statues pétrifiées par son regard. Il échafaude et approfondit son statuaire, emboîte comme des poupées russes ces fixations où il tient en réserve autant de réels qu’il en faut pour assurer sa liberté et construire des sociétés où il puisse vivre avec ses semblables. Dès lors, faire l’amour avec le flux, comme Méduse fit l’amour avec Poséidon, apparaît au plus haut degré comme une menace pour l’instinct civilisateur. Aphrodite, voyant cette union se dérouler dans l’abri même de son temple, transforme les cheveux de Méduse en serpents et condamne tous les hommes qu’elle regardera à la pétrification. Ce pouvoir n’appartient donc pas nativement à Méduse : il est une puissance de la déesse de la beauté, dont la fonction olympienne est la valorisation des quantités préalablement abstraites par le travail humain.

À cette Méduse mythique dont la tête finit par orner l’égide d’Athéna, répond une autre, libre de cette malédiction lancée par l’instinct de thésaurisation grégaire. Une méduse-concept, qui existe partout où le monde se fend, partout où le réel considéré comme un entier rationnel se fracture, nous livrant intégralement à la sensation. Un écart dans la pensée désormais impuissante à rationnaliser son monde, renvoyant à un second écart ouvert dans les émotions qui, brûlées, soufflent sans discontinuer le chaud et le froid, nous renvoie à cette perception qui n’a plus de « sensible » qu’un nom lointain, et qui ne permet plus de modeler les quantités abstraites dans l’immédiateté de la belle apparence, civilisée, malgré son ordinaire amertume. Cet innommable de la sensation, cette brèche qu’on ne saurait dire haute ou profonde, mais qui est à tous points de vue vertigineuse, n’est autre que le siège de la volonté, le trône du non-absolu ultime d’où se vit dans une pure absence d’intentionnalité et de ressenti la vertu volitive, qui, à notre vue ordinaire, n’est que suggérée par ce que nous appelons, à moitié débiles, le mouvement de l’être ou le devenir. La conscience y est vide, non de contenu, mais vide en tant que forme ; et tout passe à travers elle et s’effectue dans le grand dehors de sa tension primale. Face au regard intangible qui garde ce trône, l’être humain, soit régresse en-deçà de son bien et de son mal civilisés, meurt, et comme à l’heure de la mort perçoit la grande lumière de ces yeux qui le pétrifient de leur trop de mouvement ; soit il surmonte l’ordinaire mélancolique de sa conscience, pour se joindre à l’artisanat même de la vie. Poète métapsychique, par des ajustements inapparents il pétrifie Aphrodite. Il se joue dans la relativité pure dont il est lui-même le concept.

Lausanne, le 3 août 2010.