Qu’est-ce que c’est ? C’est une maison. A quoi sert-elle ? À abriter les humains contre les intempéries, à assurer le confort des familles, à montrer que la fortune nous sourit. Mais cette maison, est-elle belle ? Oui, elle est belle, et d’abord parce qu’elle répond aux besoins de ceux qui l’habitent ; mais elle est belle aussi parce qu’en elle la finalité et la forme se rencontrent avec harmonie. La beauté ne naît donc pas d’elle-même, mais seulement de l’utilité et de l’harmonie ? Oui, car la beauté, vois-tu, naît de ce que nous accordons de la valeur à une chose : ce qui nous paraît bon, nous le disons beau, et le beau marque notre attirance pour ce qui nous paraît bon. Mais n’existe-t-il pas une beauté qui ne dépende pas de l’activité humaine, une beauté qu’on pourrait dire naturelle ? Tu peux dire qu’il existe un beau culturel, qui naît de l’activité humaine, et un beau naturel, dont les idées — humaines — de finalité, d’utilité, d’harmonie et même de beauté, sont absentes ; mais qu’est-ce que cela t’apporte, si cette beauté, tu ne peux que la contempler, et jamais la dire ? Je ne peux pas la dire, il est vrai, et pourtant je peux la vivre ; mais toi, connais-tu l’histoire d’Aphrodite et de Méduse ? Aphrodite… la déesse de la beauté chez les anciens Grecs ? Oui, c’est bien elle. Parmi tous les dieux grecs, elle était celle qui dispensait le beau avec le plus de générosité, celle entre les mains de qui les humains avaient placé toutes leurs espérances du beau, et dont ils attendaient qu’elle les aide à l’atteindre et à le reconnaître. Or, tu t’en doutes, ce n’est pas du beau naturel, mais du beau culturel dont il est question ici, lorsque l’on parle des dieux dont la société dominait celle des humains, comme celle des humains aurait souhaité dominer la nature et la former à son image. Dans leurs dieux, les Grecs en particulier, et les humains en général, placent leurs espérances ; et par des prières et des actes d’adoration, ils préservent et cherchent à faire fructifier la valeur de leurs espérances. C’est tout à fait comme dans une banque. Mais comme dans les banques, il faut respecter certaines règles, et parler un certain langage, afin de se faire entendre des dieux. C’est ce que n’a pas fait Méduse. Malgré que cela lui fut interdit, elle se laissa entraîner par le dieu Poséidon  dans un temple dédié à la déesse de la beauté ; et dans ce lieu sacré, elle fit l’amour avec lui. Alors Aphrodite, pour la punir, transforma ses cheveux en serpents, et fit peser sur elle cette malédiction, que tous les hommes qui poseraient les yeux sur elle seraient pétrifiés. Pour Méduse, ce furent toutes celles de ses espérances qui étaient liées à la culture grecque, de femme et de mère, qui furent anéanties. Mais voici l’histoire, et il y a trois choses qu’elle ne dit pas. La première, c’est que Méduse aurait pu se faire aimer des femmes. La seconde, c’est qu’elle aurait pu changer de dieux ! Et quant à la troisième, te laisserai-je le soin… de la deviner ?

# Ce texte « apparaît » dans la brochure Point(s) de vue éditée pour la SWB Romandie, graphisme de Notter+Vigne, textes du Groupe de la Riponne.