… et nous voyons apparaître ces théories d’affranchissement et de promiscuité,
dont le dernier mot est la
pornocratie. Alors c’est fini de la société.

P.-J. Proudhon.

A : Et alors elle prend ce truc qui a la forme d’un gros pénis en érection et lui l’enfonce dans le cul.

B : Tu veux dire dans l’anus ?

C : Oui, si tu préfères.

D : Moi je n’aime pas la sodomie, et ça me gêne que, lorsqu’on parle de cul, ce doive forcément être lié à l’anus.

E : Mais ça ne lui fait pas mal ?

F : Non, non pas du tout. C’est tout à fait faux d’ailleurs de dire qu’il lie le plaisir à la douleur. Si ça faisait mal, ce serait signe que ce n’est pas bon, qu’on serait allé trop loin ou pas comme il faut. On commence avec des objets de petites tailles, et quand c’est bien dilaté, on peut passer à de plus gros calibres. D’ailleurs, après quatre heures à s’être fait enfoncer des trucs dans l’anus, il est parti très soudainement, parce que ça allait commencer à lui faire mal.

G : Mais là tu dis qu’il a du plaisir, et je trouve ça tellement abstrait comme notion. Il y a des gens qui aiment aller à cheval, d’autres qui préfèrent le vélo, s’embrasser ou qu’on leur gratte le dos : à chaque fois c’est une sensation bien spéciale, et dire de toutes ces expériences qu’il s’agit d’y obtenir du « plaisir », c’est assez fade comme simplification tu ne trouves pas ?

H : C’est une généralité.

I : C’est inconsistant.

J : Quoi inconsistant ? Quoi général ? Il y a aussi des plaisirs du général et de l’inconsistant je vous ferais remarquer.

K : Oui mais ta gueule.

L : Ce qu’il y a, c’est que les humains vivent dans la double obsession de ressembler aux autres et d’être différent des autres. Tantôt ils revendiquent leur forme de plaisir comme une forme totalement singulière, tantôt ils disent que tout le monde recherche la même chose, quelle qu’en soit la forme. Le simple et le complexe peuvent être utilisés dans les deux sens, pour se démarquer ou se rapprocher ; et qui plus est, chacun nomme son monde à la mesure de l’expérience qu’il a de celui-ci. Conceptuellement, ce qu’on peut en dire c’est que nous sommes travaillés par des forces — des pulsions dirait l’un, des désirs dirait l’autre, des volitions dirait un autre encore — qui sont d’emblée des formes — des complexes, des agencements —, et de ces forces-formes dans leurs interactions évolutives avec un milieu, sont produites des intensités. Par exemple avec des généralités (journal télévisé, discussion de bistrot, etc.), avec de la douleur (sadomasochisme, bagarre, etc.), avec de l’argent (bourse, shopping, etc.), etc. etc. Et là, il faut bien voir que tel échange qui sera traduit par telle force-forme comme intensité « bonne », se traduira comme « mauvaise » pour telle autre. Et bref, allons-y, tournez manège, faisons des affaires, c’est l’économie libidinale.

M : Bon, et alors le mec il est là, étendu sur le lit, complètement à poil, avec son tout petit zizi. Il a les narines pleines de coke, il a fumé deux ou trois joints, et il veut qu’on lui enfonce des trucs dans l’anus. Dans un coin de la pièce, il y a une télé sur laquelle on voit une femme en train de se faire enculer par un cheval. Il y a aussi une table, avec un ordinateur, et une chaise sur laquelle est assis un travesti qui supervise les opérations. Il n’y a pas de fenêtres, seulement une porte, et deux spots dirigés vers le plafond. A côté du lit où se trouve le mec, il y a encore deux petites tables. Sur la première, des liasses de billets, des coupures de 100, de 200, en francs suisses, en euros, et chaque fois que le mec est satisfait de la tournure des événements il donne à la prostituée qui s’occupe de lui, un, deux, trois billets, comme ça lui vient. Sur la deuxième table il y a un alignement de godes, vingt au total, de différents matériaux, différentes formes, différentes tailles. A un moment donné, il faut qu’elle y aille avec la main, tout son avant-bras y passe, et elle appuie à gauche à droite en se guidant aux sons qu’il produit. Une fois qu’elle aura décodé ces signaux, le mec va vraiment commencer à prendre son pied, et elle, à gagner sa nuit.

N : « Génial ! » Ou bien : « C’est pas mon truc… » Ou bien : « Pourquoi pas ? » Ou bien : « Ah non, vraiment, c’est dégoûtant ! »

O : Oh tu sais, il y a pire : scatophiles, pédophiles, nécrophiles…

P : Mais de quelle échelle tu te sers pour dire que ceci est pire que cela ?

Q : Et comment je m’appelle ?

R : Dire que chacun s’oriente à la boussole de son cul, c’est régler un peu vite la question.

S : Mais tu voudrais quoi ? Qu’on dise que le désir éprouvé par tel ou tel individu est la simple résultante de ses conditions bio-socio-culturelles ? Aller dis-le que t’aimes ça !

T : Après la conscience de classe, la conscience de mon cul !

U : D’anus qu’il désignait au début, le cul est devenu au fil de cette discussion une métaphore de l’individu comme mesure du monde. Mais cette fille, cette prostituée, qu’est-ce qu’elle devient dans tout ça ? Nous sommes en 2008, à Genève, dans l’un des centres du système démocrate capitaliste, où une alliance des cadres supérieurs et des détenteurs de capitaux a engendré une nouvelle classe de privilégiés, dont ce client sodomite est un échantillon des plus ordinaires. Mais elle, pourquoi fait-elle ce boulot ? Qu’est-ce qu’elle y cherche, qu’est-ce qu’elle y trouve ?

V : Des raisons pour faire ce boulot il y en a mille. Qu’elle ait eu le choix ou non, qu’elle y ait été forcée, qu’elle ait été brisée, ou qu’elle le fasse parce que, dans les circonstances qui sont les siennes, cela semble une solution acceptable, voire souhaitable. Elle le fait pour survivre, parce qu’elle a un mac sur le dos, parce qu’elle n’a pas de papiers, ou encore parce qu’elle veut gagner de l’argent rapidement ; et il y a aussi les nymphos, les curieux, les déçus. Ensuite, comme n’importe qui, elle le fait simplement parce qu’elle sait le faire, suivant la tendance à l’inertie de l’espèce humaine. C’est vraiment pragmatique comme question. Par contre, si tu veux aller plus loin, tu peux demander quel est le sens de la prostitution, en tant que phénomène sociopolitique ?

W : Le fondement de la politique c’est : comment gérer la vie d’humains qui vivent rassemblés dans un même lieu ? Pour répondre à cette question, on s’est simplement tourné vers le plus petit dénominateur commun : la volonté de vivre, voire davantage, et de se survivre. À partir de là, à partir du moment où le parc humain fût constitué, où la machine-à-produire-du-même était lancée, le leitmotiv de l’objectivation du monde a pu s’approprier de plus en plus de domaines. Au gré de l’évolution des rapports de force, les sociétés n’ont cessé de se réorganiser, par petites tranches, accumulant les strates, les vieilleries côtoyant les nouveautés, la morale publique s’adaptant au droit du plus fort, c’est-à-dire au droit de celui qui dispose du plus de potentiels d’action. Car, dans une perspective politique, il faut faire tourner la machine, et pour faire tourner la machine il faut des débouchés ; pour qu’il y ait des débouchés, il faut qu’il y ait de l’avenir, pour qu’il y ait de l’avenir il faut qu’il y ait des enfants, et comme il faut assurer que la machine tourne jusqu’à la fin des temps, il faut s’assurer que la reproduction se déroule bien et en bonne quantité. Voilà pourquoi, dès le commencement, le problème de la politique a été : qu’est-ce qu’on fait avec « ça » ?

X : Je crois que c’est justement l’erreur de la politique : de vouloir « en faire quelque chose ». Je crois qu’il faut se sortir de cette concentration massive sur la sexualité que la politique a opéré, et se demander : qu’est-ce qu’on peut faire sans ?

Y : Sans ? Mais sans il n’y a rien.

Z : Précisément.