Archives for Eskwander
Le fouet cosmique
Ces fleurs ne sont pas celle du bon Dieu, elles appartiennent à la Ville. Le poil franchit quelquefois cette frontière, couvrant les deux berges du pli cutané. L’une de ces Mauresques sévillanes bien plantées, aux seins hauts, dont le corps fleure bon la massepain de Tolède que l’on vend sous forme d’un serpent du paradis, enroulé dans une boîte ronde, toute pailletée d’or, avec des yeux verts en sucre. Son visage, dans le cercle vif de la lampe, était sans doute celui d’un vieillard, mais avec quelque chose d’inébranlable et même d’immortel. Mais cela suffit pour reconnaître ce fameux mélange culturel fait de chocolat et d’ail, de trancheurs de gorge au regard fidèle, de gangsters affublés d’une auréole de saint. Ce qui désarme l’esprit, n’est-ce pas davantage l’essence que le péril ? Sur la science, le retard de la psychologie est considérable. C’est à ce point que, pareils aux manchots et aux phoques prospérant à la place des grands cétacés, on ne compte plus les professeurs, historiens d’art ou écrivains bien établis qui se sont fait une spécialité d’exploiter le champ du négatif pour devenir docteurs en radicalité. L’analogie orographique est plus évidente : le Mont de Vénus doit être gravi par ceux qui s’engagent sous la bannière de la voluptueuse déesse ; moins escarpées sont la collinette de Lolita et l’habituelle motte que l’on peut saisir à plein poing. Contentez-vous d’être résolu, sans prétendre à conquérir de force. Se sentir l’esclave du Dieu formidable et dur, s’abîmer à ses pieds, s’abandonner à Lui, non pas dans une piété passive, non pas dans des prières suaves, inopérantes, mais dans l’ivresse effrénée d’une humiliation spontanée, dans le sang et les cris, sous la lanière d’une discipline ruisselante, cela ils étaient disposés à le comprendre, même le boucher se tût, et les philosophes édentés rentrèrent leur tête grisonnante sous les regards qui les dévisageaient. La foi donne la béatitude : donc elle ment. Les initiatives du souffle vital, le pli qu’il s’impose sous la gouverne de la raison aboutissent au bonheur.
Lectures
Elisabeth ou la Charité restera sans doute un projet parmi plus d’une demi-douzaine d’autres, un de ces ouvrages auxquels on a souvent pensé, mais qu’on n’aura peut-être pas le temps, l’énergie ou même, le moment venu, l’envie d’écrire. Tant de choses restent à faire, parmi lesquelles les plus essentielles ne sont pas nécessairement des livres.
Marguerite Yourcenar, Jeux de miroirs et feux follets.
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Nos descendants se vêtiront d’habits dorés, mangeront des mets gras et sucrés, monteront d’excellents coursiers, presseront dans leurs bras les plus belles femmes et oublieront qu’ils nous le doivent.
Gengis Khan, d’après l’historien persan Rashid al-Din.
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La difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté, la voici : ils nous procurent encore une jouissance artistique, et à certains regards, ils servent de norme, ils nous sont un modèle inaccessible.
Karl Marx, Introduction à la critique de l’économie politique.
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Le poème du coeur ouvre et ferme de nombreux recueils, qui sont des recueils de recueils, où la densité de l’œuvre s’épure successivement, toujours en métamorphose d’aube et de virginité. Comme ces animaux en mue, le serpent, tout particulièrement, tant aimé de Char, qui abandonne, en resserrant sa force, ses diverses peaux.
Serge Gaulupeau, Le savoir du cœur dans la poésie de René Char.
Puisque c’est ainsi nous reviendrons lundi
Lundi matin, l’empereur, sa femme et le petit prince, sont venus chez moi pour me serrer la pince. Comme pour une fois j’étais là, le prince me demanda de mes nouvelles. Je lui répondis ceci :
Le lundi, vous avez de la chance de me trouver, c’est mon jour de congé. Le mardi et le mercredi, je travaille à la librairie, la Librairie de la Louve, de 11h à 18h30, c’est un haut plafond, une ancienne boucherie, un lieu de rencontre, un carrefour au cœur de la ville de Lausanne. Je m’y plais, oui certainement. Livres d’occasion, livres de toutes sortes. L’occasion ? L’événement !
Jeudi et vendredi, je suis au lycée, je donne des cours de français et aussi d’histoire des religions. Nous étudions L’Eve future, Zola, Le Cid, Perrault, théâtre et prose, mise en scène, à la vie.
Le Samedi je fais mon marché, je dors, parfois je remplace, je confectionne, j’écris, je lis ou bien je pars à cheval. Le dimanche c’est toujours par hasard. Et le lundi, je suis ici. C’est une chance que soyez persévérant, cher prince, car sans cela je n’aurais pas eu la chance de vous voir aujourd’hui ! Et vous dites-mois, quelles sont les nouvelles ?
Méduse pédagogique
Qu’est-ce que c’est ? C’est une maison. A quoi sert-elle ? À abriter les humains contre les intempéries, à assurer le confort des familles, à montrer que la fortune nous sourit. Mais cette maison, est-elle belle ? Oui, elle est belle, et d’abord parce qu’elle répond aux besoins de ceux qui l’habitent ; mais elle est belle aussi parce qu’en elle la finalité et la forme se rencontrent avec harmonie. La beauté ne naît donc pas d’elle-même, mais seulement de l’utilité et de l’harmonie ? Oui, car la beauté, vois-tu, naît de ce que nous accordons de la valeur à une chose : ce qui nous paraît bon, nous le disons beau, et le beau marque notre attirance pour ce qui nous paraît bon. Mais n’existe-t-il pas une beauté qui ne dépende pas de l’activité humaine, une beauté qu’on pourrait dire naturelle ? Tu peux dire qu’il existe un beau culturel, qui naît de l’activité humaine, et un beau naturel, dont les idées — humaines — de finalité, d’utilité, d’harmonie et même de beauté, sont absentes ; mais qu’est-ce que cela t’apporte, si cette beauté, tu ne peux que la contempler, et jamais la dire ? Je ne peux pas la dire, il est vrai, et pourtant je peux la vivre ; mais toi, connais-tu l’histoire d’Aphrodite et de Méduse ? Aphrodite… la déesse de la beauté chez les anciens Grecs ? Oui, c’est bien elle. Parmi tous les dieux grecs, elle était celle qui dispensait le beau avec le plus de générosité, celle entre les mains de qui les humains avaient placé toutes leurs espérances du beau, et dont ils attendaient qu’elle les aide à l’atteindre et à le reconnaître. Or, tu t’en doutes, ce n’est pas du beau naturel, mais du beau culturel dont il est question ici, lorsque l’on parle des dieux dont la société dominait celle des humains, comme celle des humains aurait souhaité dominer la nature et la former à son image. Dans leurs dieux, les Grecs en particulier, et les humains en général, placent leurs espérances ; et par des prières et des actes d’adoration, ils préservent et cherchent à faire fructifier la valeur de leurs espérances. C’est tout à fait comme dans une banque. Mais comme dans les banques, il faut respecter certaines règles, et parler un certain langage, afin de se faire entendre des dieux. C’est ce que n’a pas fait Méduse. Malgré que cela lui fut interdit, elle se laissa entraîner par le dieu Poséidon dans un temple dédié à la déesse de la beauté ; et dans ce lieu sacré, elle fit l’amour avec lui. Alors Aphrodite, pour la punir, transforma ses cheveux en serpents, et fit peser sur elle cette malédiction, que tous les hommes qui poseraient les yeux sur elle seraient pétrifiés. Pour Méduse, ce furent toutes celles de ses espérances qui étaient liées à la culture grecque, de femme et de mère, qui furent anéanties. Mais voici l’histoire, et il y a trois choses qu’elle ne dit pas. La première, c’est que Méduse aurait pu se faire aimer des femmes. La seconde, c’est qu’elle aurait pu changer de dieux ! Et quant à la troisième, te laisserai-je le soin… de la deviner ?
# Ce texte « apparaît » dans la brochure Point(s) de vue éditée pour la SWB Romandie, graphisme de Notter+Vigne, textes du Groupe de la Riponne.
Méduse-concept
L’humain segmente le flux, identifie des qualités que l’abstraction lui donne de quantifier, s’auto- technicise et dans cet usage du mouvement de l’être, créé son monde à la mesure de son jour. Aveugle le plus souvent sur sa propre création, oubliant l’observateur dans sa propre observation, il fixe le flux dans des instances et laisse sur son chemin autant de statues pétrifiées par son regard. Il échafaude et approfondit son statuaire, emboîte comme des poupées russes ces fixations où il tient en réserve autant de réels qu’il en faut pour assurer sa liberté et construire des sociétés où il puisse vivre avec ses semblables. Dès lors, faire l’amour avec le flux, comme Méduse fit l’amour avec Poséidon, apparaît au plus haut degré comme une menace pour l’instinct civilisateur. Aphrodite, voyant cette union se dérouler dans l’abri même de son temple, transforme les cheveux de Méduse en serpents et condamne tous les hommes qu’elle regardera à la pétrification. Ce pouvoir n’appartient donc pas nativement à Méduse : il est une puissance de la déesse de la beauté, dont la fonction olympienne est la valorisation des quantités préalablement abstraites par le travail humain.
À cette Méduse mythique dont la tête finit par orner l’égide d’Athéna, répond une autre, libre de cette malédiction lancée par l’instinct de thésaurisation grégaire. Une méduse-concept, qui existe partout où le monde se fend, partout où le réel considéré comme un entier rationnel se fracture, nous livrant intégralement à la sensation. Un écart dans la pensée désormais impuissante à rationnaliser son monde, renvoyant à un second écart ouvert dans les émotions qui, brûlées, soufflent sans discontinuer le chaud et le froid, nous renvoie à cette perception qui n’a plus de « sensible » qu’un nom lointain, et qui ne permet plus de modeler les quantités abstraites dans l’immédiateté de la belle apparence, civilisée, malgré son ordinaire amertume. Cet innommable de la sensation, cette brèche qu’on ne saurait dire haute ou profonde, mais qui est à tous points de vue vertigineuse, n’est autre que le siège de la volonté, le trône du non-absolu ultime d’où se vit dans une pure absence d’intentionnalité et de ressenti la vertu volitive, qui, à notre vue ordinaire, n’est que suggérée par ce que nous appelons, à moitié débiles, le mouvement de l’être ou le devenir. La conscience y est vide, non de contenu, mais vide en tant que forme ; et tout passe à travers elle et s’effectue dans le grand dehors de sa tension primale. Face au regard intangible qui garde ce trône, l’être humain, soit régresse en-deçà de son bien et de son mal civilisés, meurt, et comme à l’heure de la mort perçoit la grande lumière de ces yeux qui le pétrifient de leur trop de mouvement ; soit il surmonte l’ordinaire mélancolique de sa conscience, pour se joindre à l’artisanat même de la vie. Poète métapsychique, par des ajustements inapparents il pétrifie Aphrodite. Il se joue dans la relativité pure dont il est lui-même le concept.
Lausanne, le 3 août 2010.





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