Archives for Eskwander

This magic moment


Extrait de « A travers la 8e dimension : les aventures de Buckaroo Banzaï »

Dans la case suivante, le bonhomme passe à travers le mur… Magique ? On verra. Ce qui est certain c’est que le mur est bel et bien solide, que l’obstacle est là et que je veux le franchir. Cela s’appelle le début d’un retour sur soi.

Cinq observations à propos du vote approuvant l’interdiction de construire des minarets en Suisse


La votation du 29 novembre 2009, en Suisse, approuvant une initiative visant à inscrire dans la Constitution fédérale l’interdiction de construire des minarets sur le territoire helvétique, m’inspire cinq observations :

Ostracisme et scepticisme envers l’Islam. — Le peuple suisse, avec une participation de 52,7 %,  s’est prononcé en faveur de l’interdiction de construire sur son sol des minarets par 57,5% des voix. Un tel résultat appelle à considérer cette approbation comme dépassant le cercle des partisans de la droite nationaliste : elle fait signe vers des argumentaires différenciés. Ceux-ci, d’une part, ont été influencés par des représentations idéologiques et par la peur dans un repli sur soi d’une partie de la population, magnifiée par une campagne de l’Union démocratique du centre (UDC) disposant de moyens financiers sans commune mesure avec ceux de leurs opposants. D’autre part, ils ont replacés l’Islam dans sa situation géopolitique et axiologique contemporaine globale, laquelle comprend la soumission des femmes à un système patriarcal et la non-séparation des pouvoirs entre politique d’Etat et religion, telles qu’elles existent dans certains pays à majorité musulmane (une autre question est l’autocritique des politiques européennes sur ces sujets). Inscrire l’interdiction de construire des minarets dans l’article 72 de la Constitution fédérale, lequel concerne justement les relations entre Etats et Eglises, va dans le sens d’une volonté de tenir à distance l’opérabilité intégrale de la foi islamique, en coupant court à l’extension indéterminée de celle-ci vers les systèmes politico-religieux qui s’en réclament. Les libertés de croyance et de rassemblement n’étant par ailleurs nullement remises en question, il est abusif d’estimer que ces votations sont dirigées unilatéralement contre les communautés musulmanes de Suisse. Ces dernières sont modérées et en voie de sécularisation, bien loin des représentations issues du post-colonialisme et de l’opportunisme idéologique du gouvernement des Etats-Unis d’Amérique à la suite des attentats de 2001.

Urbanistique de l’intégration. — Là où les musulmans de Suisse se sentent lésés voire attaqués, c’est dans le refus qui se trouve affiché envers un mode de territorialisation qui leur est coutumier. Le minaret est un symbole phallique au même titre que le clocher des églises, et tout comme lui son utilité principale réside dans l’appel à la prière. Ce faisant, un tel urbanisme religieux tend à créer un mode d’inscription dans le territoire par quartier. Refuser les minarets revient donc en partie à refuser que les musulmans de Suisse se réunissent dans une pratique quotidienne et normalisée de leur foi, les poussant à devoir chercher de nouveaux modes d’inscription dans le territoire. Que cela soit ou non une bonne chose dépend donc d’une urbanistique de l’intégration : vaut-il mieux laisser les populations étrangères reformer une société à l’image de celle qu’ils ont quittée, ou bien, par de telles lois, les forcer à se déprendre d’une partie de leur culture ? Ceux qui prêchent la rencontre interculturelle oublient parfois que les populations tendent à rester dans leur coin, et que, s’il n’y a pas un mélange orchestré des voix, de telles rencontres peuvent très bien ne pas exister. Corollaire : dans une politique d’intégration visant la rencontre il faut également contraindre (on saura déguiser cela en invitation, ou en une question de bon sens) les populations suisses qui se tiennent à l’écart à entrer en communication avec les populations immigrantes. De quelle intégration veut-on ? Veut-on même d’une « intégration » ? De quoi d’autre ? Et qu’en est-il de l’intégration à d’autres échelles, par exemple de la Suisse au milieu de l’Union européenne, ou du droit Suisse subordonné au droit international ?

La souveraineté populaire face aux élites. — Les débats qui ont, en Suisse, précédé la votation, ont été intensifiés par plusieurs constellations d’événements (en ceci il est adéquat de se rappeler qu’aucune décision ne peut être jugée en dehors de ses circonstances spécifiques). Le premier groupe d’événements auquel je fais allusion concerne typiquement l’interdiction des affiches de l’UDC dans certaines villes de Suisse : la démocratie ne peut fonctionner que dans une société qui ne craint pas le débat. Le second concerne les pressions exercées à l’endroit du sujet de l’initiative, selon deux axes principaux : la question des relations politiques et, surtout, économiques, avec les pays à majorité musulmane d’une part et avec le monde capitaliste dans son ensemble d’autre part. Au point de vue politique, les esprits ont été frappés premièrement par la manière dont a été traité « le dossier libyen » concernant les deux individus retenus par le gouvernement Kadhafi : certains se sont senti humiliés par une attitude jugée « soumise » du gouvernement suisse. Deuxièmement, la redondance politico-médiatique d’une Suisse présentée comme pays neutre et patrie des droits de l’Homme tendait à passer sous silence sa réalité intentionnelle d’Etat de droit gouverné par un peuple souverain. Au point de vue économique : outre la menace de la perte des marchés des pays à majorité musulmane, brandie par certains milieux économiques, la Suisse a joué il y a peu le rôle de bouc émissaire pour les économies capitalistes prises dans le marasme de la crise financière ; et alors que cette problématique relève d’une responsabilité systémique, le gouvernement suisse a donné là encore des signes de faiblesse, en acceptant de devenir la caisse et l’étendard de sociétés privées. La population suisse, dont les médias et le monde politique avaient « prédit » qu’elle se prononcerait contre cette initiative, en l’approuvant donne un signal à ses élites et à son gouvernement.

La Suisse, tache aveugle de l’Europe. — Les peuples des nations composant l’Union européenne concèdent chaque jour un peu plus de leur souveraineté. Le vote français de 2005 contre la ratification du traité de Rome, et la manière dont le gouvernement Sarkozy a ignoré cette décision en faisant passer en 2008 le traité de Lisbonne par voie parlementaire, en dit long. Les peuples européens (Suisse y compris) sont gouvernés par une aristocratie qui pense en terme d’économie, et ignore les problèmes culturels qui se posent dans le monde contemporain. La Suisse, avec sa démocratie semi-directe, au milieu d’une Europe démocratiquement faible, aura constitué avec cette votation la tache aveugle de l’Europe, le lieu d’où reviennent vers elle les problèmes qu’elle ne s’est pas donnée les moyens de voir. Que l’intérêt des pays européens, au point de vue de la puissance, se trouve dans l’union régionale, et que la démocratie telle qu’elle est pratiquée en Suisse ne soit pas viable pour les pays de l’Union dans de telles conditions, c’est l’image que renvoie aux peuples européens cette décision du peuple suisse. Dans le contexte international contemporain, la puissance nationale, telle que défendue par les partis nationalistes, est un leurre. Par contre, la question de savoir à quelles valeurs l’Europe veut adhérer, et de savoir si l’hypocrisie en fait partie, sont on ne peut plus concrètes. Or ces problèmes ne concernent l’Islam qu’à l’intérieur de la question globale des valeurs, ce qui m’amène à la remarque suivante.

Droits de l’Homme et nihilisme. — La pression exercée contre cette initiative par les défenseurs des droits de l’Homme, ce mot d’ordre du Grand Consensus repris en cœur par les gouvernements des nations européennes, participe au règne d’un politiquement correct qui favorise l’effacement des différences culturelles au bénéfice d’un égalitarisme profitant à l’économie capitaliste. Typiquement, l’égalité hommes-femmes et la liberté de croyance sont deux principes contradictoires, dans la mesure où le premier implique l’interdiction de croire à son contraire ; et l’on voit comment cette question se pose de manière aigüe non seulement en face de certaines pratiques de l’Islam, mais aussi en face de certains mouvements chrétiens fondamentalistes, et en face de la question de la représentation de la femme telle que véhiculée par les sociétés du spectacle et de la consommation. Plus globalement, le problème des droits de l’Homme est le suivant : si l’on promeut à la fois la liberté de croyance et l’égalité des races, des sexes, des âges, etc., on se retrouve devant la nécessité d’affaiblir et la liberté de croyance et les égalités, afin que leurs contradictions potentielles s’affaissent d’elles-mêmes. S’il n’existe pas de hiérarchie entre ces valeurs, nous sommes en présence d’un relativisme politique, qui a pour pendant philosophique un nihilisme défini comme absence fondamentale de valeur. Cette dernière n’étant relevée à l’heure actuelle que par l’éthique productiviste du capitalisme, la perte de vitesse du capitalisme engendre une crise des valeurs à laquelle les droits de l’Homme, dans leur forme actuelle, ne sont nullement en mesure de répondre.

Honte et tolérance. — La politique ne pouvant se passer de critères discriminants, ce qui existe de plus en plus, en Suisse et dans tous les pays qui se réclament des droits de l’Homme, c’est un nouveau type de jugement basé sur les comportements. Comme l’assertion selon laquelle « 57,5 % des votants sont racistes » est une généralité sans valeur concrète, il fallait d’emblée chercher à nuancer ce résultat et à questionner les comportements qui y ont aboutis. Les opposants à l’initiative ont parlés d’un vote de l’intolérance et sont descendus dans la rue pour manifester contre ce résultat, en accusant leurs contradicteurs de racisme et en exprimant la honte qu’ils ressentaient à leur égard. Cette honte étant la résultante affective d’un jugement de valeur, ils se retrouvent de fait dans le paradoxe de l’idée d’« intolérance », et dupe du manque de discernement propre à la sphère médiatique qui se laisse abuser par des représentations de partis (typiquement « la gauche contre la droite »). En l’occurrence, nous avons vu plusieurs comportements se manifester au travers de cette votation : ostracisme religieux et ethnique, scepticisme à l’égard de l’Islam dans son extension indéterminée, révolte contre l’attitude résignée du gouvernement suisse, fierté exposée au regard du gouvernement Kadhafi et plus généralement au regard du monde, révolte contre le racisme, promotion des droits de l’Homme, défense de l’Islam modéré, volonté de mise en relief des problèmes sous-jacents à une société capitaliste en perte de crédibilité ; et cette liste reste à compléter. Mais juger ces comportements d’un œil moral et désincarné, en séparant ceux qui se rapporteraient au Bien de ceux qui se rapporteraient au Mal, est la voie qui conduit le plus sûrement à la dictature d’opinion.

Pour que s’ouvre effectivement un débat…

Parades extraordinaires de Sire Léonard au pays des Helvètes


Lorsqu’il devait aller à droite, il allait à droite mais pas exactement. Lorsqu’il devait prendre à gauche, il prenait à gauche mais pas exactement. L’exactitude était paraît-il une vertu helvétique, mais cela n’était pas exact, du moins pas tout à fait. Si quelqu’un savait ce qu’était exactement la gauche, on le suspectait, et de même, quelqu’un prétendant savoir ce qu’était exactement la droite, on le suspectait. Ce qui au demeurant n’est pas tout à fait exact. Certaines personnes le suspectaient, et certaines autres donnaient crédit à son savoir. Donner du crédit permettait à son tour de s’accorder ou de s’opposer, d’être fier ou d’avoir honte, suivant que l’on voyait le monde à la mesure de son centre, ou la gauche à la mesure de sa droite. Et la plupart prenant le parti de l’un ou de l’autre, et vice versa, personne ne savait exactement, d’instant en instant, où était la droite et où était la gauche.

Sire Léonard, ceci dit, n’est pas un natif de ce pays. Et pourtant, si quelqu’un pouvait l’être avec exactitude, nul autre n’aurait mieux correspondu à cette description. Et pourquoi donc, demanderez-vous ? Parce qu’il était exact mais pas tout à fait. Lorsqu’on lui proposait une direction à suivre, il commençait par demander qui était celles et qui étaient ceux qui lui faisaient pareille proposition ; ensuite il demandait par où passait le chemin, à gauche de quoi, à droite de quoi ; enfin, il demandait la destination. Il faisait son choix en fonction et se mettait en chemin, tournant ici et là, par les forêts et par les lacs, et caetera et caetera. Il savait très bien où il allait. Ou, pour le dire plus exactement, il savait où il n’allait pas.

Et c’est ainsi qu’un jour il prit un chemin qui le menait là où il n’allait pas, et il le savait très bien. Un grand silence précéda ce tremblement inouï : voilà, il y était. Il avait franchi le pas. Presque sans s’en rendre compte. Il n’était ni à gauche ni à droite, dans aucun des sens qu’il avait entendu ou s’était vu indiqué par d’autres. Il avait pris une décision, se démarquant du savoir de ceux qui savent. Et l’inexactitude de sa décision traversant l’infini devint tout à fait exacte, comme la ligne qui traverse l’infini demeure une ligne tout en devenant cercle.

Approche critique du réseautage social


Les services de réseautage social en ligne (social networking) — dont les plus en vogue à l’heure actuelle sont myspace, facebook, habbo hotel, windows live spaces, twitter, friendster et hi5 — auraient pour condition de base d’être ouverts à tous. Ce “tous” représente tous les internautes, et, dans la perspective du progrès matérialiste, tous les êtres humains : par là se trouve relayé l’idéal démocratique de l’internet. Mais de quel type d’égalité parle-t-on ? Est-ce une égalité de fait, ou bien une égalité de droit, pour être assuré de laquelle il serait nécessaire de correspondre à certains critères ? Si oui lesquels ? Et concerne-t-elle aussi les corps, ou seulement les extases mentales qui surabondent dans le “réseau des réseaux”?

« Nous naissons tous ego », dixit Taisen Deshimaru, maître dans la voie du bouddhisme zen, dont le trait d’ironie résume à lui seul le fondement des réseaux sociaux en ligne : chaque être humain naît en tant qu’ego et, à ce titre, en tant qu’égal en droit à chaque autre. Or si la physiopsychologie et la sociologie ont démontré l’inanité théorique d’une telle proposition, elles en ont ce faisant confirmer l’efficacité normative. De par leurs conformations psychophysiques et de par leurs milieux, les êtres humains naissent inégaux, et d’une inégalité qui ne peut être transformée en son contraire, puisqu’il faudrait pour cela que tous naissent de la même mère et du même père, dans les mêmes conditions et à la même époque. C’est dans une tentative pour supplanter cet “état de nature” — bien qu’il n’y ait précisément là rien de statique — que l’humanité a inventé et fait lentement mûrir la notion de droit. La première spécificité du droit est de n’être valable qu’en fonction de champs d’application limités qui suivent le devenir des catégories. La catégorie “humain” engendre le champ d’application des droits de l’Humain, comme la catégorie “enfant” engendre le champ d’application des droits de l’Enfant ; mais où s’arrête l’enfance et où commence l’âge adulte, où s’arrête l’humain et où commence l’animal, sont des questions qui montrent à quel point les champs d’application du droit sont avant tout affaire de convenance. Vous êtes le légataire des droits de l’Humain si et seulement si d’autres individus ou groupes d’individus conviennent de votre humanité. Votre consentement n’étant d’ailleurs pas strictement nécessaire, puisque dans le domaine du droit c’est le pouvoir (et dans le cas d’une société démocratique : la majorité) qui créé la légitimité.

Qu’en est-il de ce qu’on pourrait appeler dès à présent « les droits de l’Ego » ? Chaque usager est censé convenir de la légitimité de chaque autre usager, moins en tant qu’être humain qu’en tant qu’ego comme vision de ce qu’est l’humain. Or l’ego a cette particularité qu’il est toujours velléité de se montrer sous l’aspect qu’il estime le plus convenable de lui-même : sa persona, son masque social. Aucun usager ne montre son ego tel qu’il est, mais bien tel que cet ego peut se regarder à travers le regard des autres. Tel qu’il peut se regarder en effet, et non tel qu’il aime se regarder, car il n’y a pas lieu ici de catégoriser comme “narcissiques” les comportements impliqués dans l’usage des réseaux sociaux en ligne : ce serait confirmer l’existence a priori de l’ego, là où nous pensons bien plutôt que l’ego est une construction sociale, un patchwork instable qui ne cesse de passer par le devenir des autres et de « l’autre », comme aperception du monde qui l’entoure et le fait réagir.

Dès que vous entrez dans un réseau social, les autres usagers vous reconnaissent un ego au travers de la persona que vous dévoilez. Les comportements qui s’en suivent font ainsi jouer être et apparaître, un qui je suis et un ce que j’en fais voir qui sont l’un et l’autre des « fictions régulatrices » (Nietzsche). Par la publication de liens, de vidéos, par l’échange de bons procédés, de références, de jeux, par l’exposition des humeurs du moment, les conseils et les encouragements, par les insultes et les coups de couteau dans le dos, chaque usager participe d’une scène générale de l’Ego, dont chaque persona contribue dès lors à l’extension du champ d’application. L’ego individuel derrière la persona, construit et renforcé par ce processus, reçoit en contrepartie, au terme d’une communication qui se mue bientôt en processus autotélique, une légitimité en tant qu’ego.

La transformation du narcissisme — tel que vilipendé par le christianisme et par les théories du bien commun issues de l’esprit des Lumières — en un égoïsme partagé, est sans doute ce que confirme le succès des réseaux sociaux en général, et des plateformes internet de réseautage social en particulier. Dans une société où il est devenu plus difficile qu’auparavant de se sentir reconnu, l’égoïsme partagé sur myspace, sur facebook, sur les plateformes de jeux vidéos online, sur les wikis, sur les forums de discussion ou par blogs interposés, permet une fabuleuse accalmie des angoisses existentielles exacerbées par la fuite en avant de l’époque. Les réseaux parviennent à ce résultat en procurant à leurs usagers la perception d’être un ego parmi d’autres, jouant sur une scène immense à travers laquelle chacun peut se déplacer et observer les jeux localisés — c’est l’effet du petit monde — de l’Ego et de l’Information qui constituent le tissu d’interactions du système. Les formes de vie les plus spécialisées (geeks) y rencontrent le sentiment d’être en contact (in touch) avec la “grande humanité”, perçue non plus comme système d’exploitation de l’humain par l’humain, mais comme un système d’échange concurrentiel et participatif. Au lieu de percevoir les rouages d’une grande machine, on perçoit autant de communautés de goûts, avec leurs influenceurs et leurs suiveurs. L’agrégation — de l’information et des egos — devient le maître-mot, sans former pour autant des troupeaux au sens chrétien, mais des grégarités multicéphales, véritables bancs de poissons qui tournent leurs têtes au même moment vers ce que l’un des leurs sera parvenu à mettre en lumière. Il s’ensuit toute une série d’accords tacites et de normes au niveau des comportements, qui visent avant tout le maintien de cette fiction autorégulatrice d’un Ego humain multi-accès et immédiatement disponible. Les usagers apprennent d’ailleurs rapidement à estimer le potentiel des objets qu’ils pourraient mettre en lumière, imaginent des astuces pour attirer l’attention, multiplient leurs demandes d’« amis » (friends) pour que leurs publications (ou « billets », posts) connaissent la plus large diffusion possible. En ceci, les publications qui engendrent les traînées de poudre les plus rapides prennent sont perçus comme des demi-dieux, retransmis au point de déborder le morceau de scène visible par le premier émetteur. Ce qui charme dans cet invisible n’étant donc pas tellement la difficulté de remonter jusqu’à la source de l’information, que le fantasme de la propagation (spread) d’un élément constitutif de l’ego, lâché dans la pseudo-nature numérique.

Si les pandémies sont devenues un des fantasmes majeurs de l’époque, la diffusion de l’information en est le correspondant positivement valorisé. Elle n’en comporte pas moins une dimension morbide : prétextes, détournements, falsifications et rumeurs, qui sont le fond de commerce du marketing tant commercial qu’idéologique. Or si concernant les faits vécus les êtres humains sont capables de séparer le vrai du faux sans trop de difficulté, les questions de droit et d’interprétation des catégories demeurent quant à elles nimbées d’un flou qui favorise les manipulations, tant il y a là d’indéterminations qui naissent de la volonté humaine de se créer un monde distinct de la nature. Le fait que la plupart de gens accordent leurs perceptions aux mots qui leur sont communiqués plutôt qu’aux tensions inhérentes à la communication de ces mots indique que l’usage du droit, au premier plan dans la maîtrise du langage, n’est pas autant cultivé qu’on se plaît à le dire. Les réseaux sociaux appartiennent à cette problématique : à partir du moment où l’on en vient à questionner les tensions sous-jacentes à chaque persona comme manifestation d’un ego, on demande une authentification qu’aucun ego ne peut donner, puisqu’elle mettrait en lumière son inconvenance irréductible au réseau. Un tel réseau n’a donc pas pour but de chercher des vérités qui envelopperaient la production de droit, n’a de but que lui-même comme plateforme de diffusion et de rétribution de l’information et de l’ego admis a priori comme identiques à la nature humaine.

Les risques de dérive du système sont sensibles, même si rarement explicités. Ces risques, pour partie, se trouvent dès lors assumés par les usagers eux-mêmes selon différentes stratégies. L’une d’elles consiste à écrire de simples faits de la vie quotidienne et à émettre des liens vers des pages dont ils n’ont pas à se porter directement garant. Une deuxième stratégie consiste dans l’utilisation fréquente de la troisième personne du singulier (la phrase faisant directement suite au nom de l’usager inscrit par défaut en début de publication) : la distance supplémentaire du “il” permet de traiter le monde des egos comme un monde d’objets, renvoyant à une perception de soi comme objet des circonstances. Ce “il” permet donc par la même occasion d’évacuer toute conscience “morale”, annulant toute velléité de mise en relief de la valeur. « Elle/il a trouvé un nouveau boulot » ~ « il/elle a tué un arabe » ~ « il pleut ». Ce qui n’empêche pas l’évocation de remords ou de sentiments de culpabilité, mais qui sont vécus sur le même mode d’un absentéisme localisé.

En l’occurrence, s’occuper de son pré carré est une manière commode de fermer les yeux sur la police disciplinaire qui sévit dans les coulisses des sites de réseautage social, censément conformes à la législation en vigueur dans le pays où se trouve leur domicile juridique. Nudité ou pornographie, usage de drogue, contenus excessivement violents, attaques nominatives d’un individu ou d’un groupe, publicité ou spam, sont ainsi interdits par les conditions d’usage de facebook  ; chaque infraction repérée par un usager peut être dénoncée par ce dernier à l’autorité “compétente”, laquelle se passe alors allégrement de procès et, après avertissement, s’il y a récidive, décide unilatéralement de fermer le compte du fauteur de trouble. La démocratie façon facebook est donc régie par une bureaucratie qui réagit aux suspicions des “bons” citoyens et fait la chasse aux citoyens “dépravés” (il en est de même pour myspace, contrairement à twitter par exemple qui ne prend aucune responsabilité en ce domaine ; mais le consensus est sans doute la loi la plus forte ici et là). La rétribution de l’égoïsme partagé ne peut donc être obtenue dans la majorité des cas qu’à la condition que l’usager se plie à une certaine idée de l’Ego humain, une idée qui, excluant la violence, les drogues et la nudité, tend à une certaine exclusion du corps. Les violences psychologiques n’en sont pas moins réelles, et parfois d’autant plus exacerbées que le “virtuel” continue d’exercer sur les esprits cet effet désinhibiteur qui permet à des vagues monstrueuses de ressentiment de se former en quelques jours et de s’exprimer sans aucune retenue (cf. dernièrement, l’affaire Polanski). La conscience de la valeur s’y trouvant donc délayée dans un bouillonnement réactif…

Le réseautage social, ou le règne d’un “politiquement correct” désincarné et stérile ? Oui, mais pas seulement lui, dans la mesure où domine la croyance qu’informer est plus qu’agir. Car subrepticement nous voici entrés dans un monde où toute discussion sérieuse est rapidement tournée en dérision et d’où la réflexivité est exclue. « Faites du réseau ! » : ce mot d’ordre — retransmis par toutes les antennes du monde du travail, dans la presse, dans les écoles, stimulé par la peur de la dissolution chaotique et de la solitude — construit des individus dont les transformations sont désormais fonction de quantités d’interactions égotiques-informatives. L’individu — comme mouvement de devenir-un-ensemble et comme culture de la volonté — disparaît au profit d’individus comme composés éphémères des mouvements de masse qui les traversent dans une contingence qui tend vers l’autotélique.

S’il existe des manières moins polies d’utiliser les réseaux sociaux en ligne, s’il existe des manières professionnelles, concernées et attentives de les prendre en main, toutes sans exception ont donc à faire face à une question et une seule : à qui et à quoi profite cette fiction régulatrice d’individus aux réactions quantifiables ? Outre les implications commerciales (et elles sont nombreuses) à travers lesquelles chaque usager continue de favoriser la domination du modèle néolibéral, on trouvera à cette question une réponse synthétique en regardant du côté de ce que l’époque tend de plus en plus à appeler “écologie”. Les premiers écologistes — Gregory Bateson pour n’en citer qu’un — avaient en tête la forte corrélation qui existe entre nos modes de pensée, de gouvernance et notre rapport à l’environnement, entre ces trois niveaux qui pris séparément perdent très vite en pertinence : individu, collectif et milieu. Aujourd’hui, la mode est au cinéma “écolo” (exit le logos), d’Al Gore à Nicolas Hulot en passant par Yann Arthus-Bertrand : des films qui ne développent de discours qu’informatifs, multipliant les exemples et les images. L’écologie est plus que jamais un enjeu de premier plan, mais un problème surgit dans l’incapacité relative de ces films à remettre en cause les modes de production du discours et à sortir du modèle quantitatif de notre rapport au droit. Qu’une telle remise en cause soit nécessaire, cela se comprend dans la mesure où ce modèle — « plus on en parle, plus c’est vrai, plus c’est important » — permet de conserver les fictions autorégulatrices de l’ego et du libre choix en tant qu’axiomes et en tant qu’acquis, alors même que cela empêche pour l’heure un changement de gouvernance et de rapport au milieu. Le ton paternaliste de certains, les montages suggestifs, la dimension ex cathedra des projections, donnent à penser qu’on produit là un discours qui a pour visée de moraliser le peuple, au lieu de s’essayer à l’entraîner dans un processus de refonte globale du système. Le jeu des quantités produit ainsi fatalement sa propre logique : certaines actions apparaissent comme utiles qui ne font pourtant que réagir à une menace d’overdose d’informations, en produisant, paradoxalement, plus d’information (la société de l’information implique à ce titre un nouveau dualisme, non plus entre l’agent et l’action, mais entre l’action et le faire-connaître de l’action). On se rend compte que toute solution directe est un piège. Il est aussi vain de vouloir faire diminuer l’information que de vouloir faire diminuer la croissance, dans la mesure où nous sommes dans l’un et l’autre cas d’emblée dans une volonté expansive : celle d’avoir une emprise sur notre milieu. Ce n’est que dans notre manière d’être actif dans notre rapport à l’un et l’autre que se trouvent de nouvelles solutions face à de nouveaux problèmes, dont l’un des plus importants est celui de la création du droit face à l’automatisation et à la déspatialisation qu’y implique notamment le réseautage social dans ses formes actuelles.

L’être humain est — entre autres ! — un être de technique : en face de chacune de ses inventions, ne s’est-il pas posé des questions ? Ne doit-il pas se les poser ? Typiquement, le réseautage social est-il la voie d’un progrès ou d’une régression, et selon quelle axiologie ? La réponse à ce type de question semble fortement dépendre de la durée sur laquelle on parvient à estimer les conséquences de telle ou telle invention. A court terme, certaines formes paraissent valables, parce qu’elles répondent à un besoin ; à long terme, elles sont au contraire synonymes d’affaiblissement. Mais affaiblissement pour qui ? Pour celui qui en est le plus dépendant ?

Au vu des avantages que tire l’humanité des nouvelles technologies, le moins qu’on puisse dire est qu’un Jihad Butlérien semble pour l’heure peu probable. Cette notion inventée par Frank Herbert tire son inspiration d’un ouvrage de Samuel Butler, Erewhon, dans lequel le narrateur se retrouve nez à nez avec une société où l’utilisation des machines a été bannie. Sans machines, la spatialisation de l’ego comme de l’information reprennent leurs droits et le corps redevient le premier vecteur de la volonté ; avec machines, ce sont de nouveaux types de droit qui sont à élaborer, de nouveaux équilibres à trouver, dans un rapport qui, s’il tourne présentement à l’avantage du court terme, des girouettes de l’opinion et des contempteurs de la puissance, n’est et ne sera jamais définitif. — D’un côté, on peut donc souhaiter la création d’autres formes de réseautage social, et surtout d’autres manières de les utiliser, qui penchent moins vers la conciliation tous azimuts, et davantage vers la production de résistances valables aux flux égotiques-informatifs. De l’autre, il s’agit d’œuvrer à la construction de transversales technopsychiques, où l’on cherche à prendre la mesure des transformations qu’implique l’usage des techniques, et ce afin que l’intelligence humaine, tant individuelle que collective, ne demeure pas un vain mot. Pour qu’une telle relève advienne, deux choses semblent nécessaire : premièrement la reconnaissance du devenir inégal des intelligences, et deuxièmement, la reconnaissance de l’égalité potentielle dans l’effort que chacun peut produire pour accéder à la compréhension systémique des réalités qui nous concernent.

Au lieu de publier des persona dont la transparence est totale en ce qu’elles renvoient directement au statique de l’Ego global, il s’agit dès à présent d’opacifier nos munitions, pour trouer les extases mentales. De telles trouées en appellent au corps et à la conscience de la valeur, elles permettent de faire passer le corps dans l’extase. Une extase qui n’est plus dès lors une image égotique du corps, mais un corps sans image, en amont du droit et qui — à la manière dont peut frapper cette maxime zen : « si tu vois Bouddha, tue-le ! » — a cessé de vivre dans l’illusion d’une liberté acquise et refuse désormais de se satisfaire d’une telle compensation à la pauvreté culturelle qu’il consent.

Le concept d’appréciation


Sous le titre « Archéologie quantique de l’art contemporain », je publiai jeudi dernier, en ligne, un ouvrage composé de deux courts textes commencés une dizaine de jours plus tôt. Il s’agit d’un poème et d’une réflexion sur une forme d’art contemporaine que je qualifie comme travail de la matière. Found footage, danse, photographie… Vous le trouverez en suivant ce lien.

Les circonstances de l’écriture du poème sont racontées dans la seconde partie en prose, je ne ferai donc ici qu’apporter quelques précisions, pour m’attarder un peu plus longuement sur le concept d’appréciation que j’ai façonné pour l’occasion. Un après-midi d’expérimentation donc, une soirée et un jour de réécriture du poème, sept jours d’écriture pour le texte qui l’accompagne, l’enrichit et le relance. En plein milieu de tout ça, j’allais assister à la dernière pièce dansée de Gilles Jobin, Black Swan, présentée à l’Arsenic, Lausanne. L’une de ses originalités de cette pièce est de ne pas avoir été construite sur du sens, en partant des mots, mais en partant des corps, de leurs mouvements intriqués et développés selon des lignes consistantes au cours des mois de travail qu’a demandé son élaboration. A la suite du spectacle lui-même, nous avons été convié à écouter le chorégraphe et danseur, interviewé pour l’occasion par une journaliste culturelle du 24heures. Résultat catastrophique : à partir du moment où le chorégraphe ne revendiquait pas de sens pour cette pièce, on en vint à la conclusion que « chacun peut y mettre le sens qu’il veut ». Cette vision subjectiviste de l’art qui domine actuellement, et pour cause, le marché, me lança de plus belle dans une réflexion sur l’art contemporain.

C’est sans doute pour une part la conséquence de l’expansion des médias : des contenus optimisés pour tel ou tel public-cible, une manière de proposer le réel comme appartenant d’emblée à la sphère du langage, sans prendre en compte le travail de traduction qui est toujours à l’œuvre entre les faits et la sphère langagière. Mais aussi bien, la critique des esthétiques dix-neuvièmistes qui régulaient la frontière entre ce qui est « beau » et ce qui ne l’est pas, va voir dans l’appréciation individuelle de l’art un moyen de faire éclater cet ancien paradigme. Cet éclatement que l’on retrouve dans d’autres domaines (mœurs, croyance, politique, etc.), est typiquement la matière de base du néolibéralisme, celle dont cette idéologie se sert pour accroître son emprise en confirmant les individus dans un droit au choix comme au sens individuel. Conséquence directe : l’être humain devient de plus en plus incapable de saisir les effets collectifs tant de ses propres actions que des décisions qui concernent, quoiqu’il en soit, la collectivité humaine ainsi que son milieu naturel.

Cette volatilité du sens peut être abordée au travers du concept d’interprétation, tel qu’il a été développé par Nietzsche au 19e siècle, avec des influences leibniziennes notamment. Le perspectivisme que Nietzsche inscrit par ce concept au cœur de la pensée touchera finalement autant la perception que la signification, Nietzsche étant celui qui a porté le plus loin cette noétique, en faisant découler les processus signifiants de la physiologie, laquelle inclut non seulement le corps, mais le milieu socioculturel et, de manière déterminante, l’époque comme embrassement d’un système. Cette prétention du concept nietzschéen, de toute évidence, n’a pas été intégrée : lorsqu’on parle d’interprétation, « on » y entend des configurations de sens relatives qui échapperaient à leur dimension systémique. Ce trouble est encore amplifié par les théories du libre arbitre et de l’acte gratuit, en passant par l’usage qu’ont fait Deleuze et Guattari du terme d’interprétation : pour eux ce qu’il faut éviter à tous prix, car acte de domination tel qu’opéré notamment par la psychanalyse freudienne.

Dans un souci d’économie, il s’agissait donc de proposer un autre concept, reprenant à son compte les implications profondes de l’interprétation au sens nietzschéen, et laissant à l’interprétation au sens vulgaire le champ qu’elle s’est taillé et qui paraît plus intuitivement abordable aujourd’hui. Je propose ce terme, donc, d’appréciation. Ce qui concerne l’appréciation, ce n’est pas au premier plan le sens, mais la matière ; et le sens est de la matière, les mots sont de la matière au même titre que les corps, et comme eux travaillés, traversés, emportés par la volonté de puissance. Mais avant de concerner le sens, l’appréciation concerne les affects (au sens large, plus-que-spinoziste du terme, ou alors du Spinoza politique, de tout ce qui nous touche et nous transforme). Il s’agit par là de couper l’herbe sous les pieds du relativisme de l’interprétation au sens vulgaire, en mettant en relief la dimension nécessairement collective des affects engendrés dans une pièce de théâtre, de danse, de cinéma, d’art plastique, de musique, etc. De tels événements seront d’abord abordés dans les rythmes et les formes qu’ils font naître et qui emportent leurs publics — lesquels deviennent dès lors leurs « peuples », cf. Deleuze — dans leurs mouvements : ce n’est de toute façon qu’à partir de là, à partir d’affects communs, que l’on peut discuter et donner du sens. L’appréciation permet la vision d’ensemble que les interprétations dilapident, elle permet, à partir des interprétations, d’entendre des positions et de sentir le tissu de tensions constitutif d’un devenir systémique, de ses limites et de ses dehors.

On notera au passage la dimension politique d’un tel concept : en lieu et place de se laisser galvauder par les interprétations qui sont faites (par exemple) de la crise, il s’agit de revenir aux faits et de les brancher directement sur la puissance, entendue comme dimension dynamique de leur interprétation. Il n’y a d’interprétations « vraies » en droit que de manière relative, et partant, une évaluation peut en être proposée en fonction des avenirs qui les motivent.

Lors d’une conférence sur la crise


La Société Philosophique de Fribourg et « Philosophie et Management » présentent : LE SENS DE LA CRISE ? Université de Fribourg Miséricorde, Salle 3115, le jeudi 1er octobre 2009, de 19h30 à 21h00.

(Cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Cinq lettres envoyées au hasard


J’ai mené ces derniers jours une expérience qu’on jugera à l’envi plutôt bizarre. Il s’agit d’envoyer l’un de mes textes, Lodoronia Eskwander, repris et corrigé récemment, à cinq adresses tirées au sort dans le bottin. On dira qu’il y a sans doute là, malgré tout, une cause, et, à court terme, ma foi c’est plutôt vrai : je mène depuis peu des recherches autour d’un tel thème, questionnant les interfaces humain/hasard, jusqu’où cela pourra me mener… La trace prospective de cette direction aura-t-elle fait naître en moi cette idée, que j’appellerai saugrenue avec trop de facilité ?

J’ai quoiqu’il en soit préparé l’événement, et l’achèverai demain matin en me rendant au bureau de poste. Cinq enveloppes, contenant chacune le texte ainsi qu’une lettre de présentation ; cinq enveloppes portant au recto une adresse inconnue de moi il y a quelques heures encore, et au verso, outre mes coordonnées, cette mention en bas à droite : « hasard ? »

En pareilles circonstances, Tristan Tzara aurait ajouté sans doute qu’il se trouvait encore et toujours des plus sympathiques !…

– Mais attention ! Qu’est-ce là ! Alliance de cybernétique et de romantisme ?

– Je ne disais cela qu’en passant, et je passe comme le vent pour emporter les étiquettes : hourrah ! hourrah !

Par hasard, une lettre va partir sur les bords du lac des Quatre Cantons, une autre au Tessin, les trois autres autour du lac Léman. Mais voici le texte de la lettre d’accompagnement :

Cher-s inconu-s

Ce que je vous envoie aujourd’hui, je vous l’envoie par hasard. Ceci demande quelques éclaircissements, ne trouvez-vous pas ? C’est tout l’objet de cette lettre.

Ecrivain-poète, philosophe à mes heures, je travaille depuis quelques temps déjà sur les notions de hasard et de nécessité, dimensions où la volonté humaine a, me semble-t-il, une part non négligeable. L’idée m’est venue il y a quelques jours d’envoyer ainsi mon dernier texte « au hasard » ; pour, peut-être, mettre en lumière ce flou dans lequel nous vivons ; mais avec l’idée également de rencontrer d’autres lecteurs, écrivains, penseurs ou autres, par ce biais pour le moins inhabituel.

J’ai donc, à cette fin, conduit une expérience de tirage au sort qui s’est déroulée de la manière suivante : j’ai découpé des petits morceaux de papier sur lesquels j’ai noté chacune des 26 lettres de l’alphabet, en redoublant les voyelles. J’ai ensuite mélangé ces papiers sur une table, et, fermant les yeux, j’ai sorti pour commencer deux lettres de la masse. M’aidant de l’annuaire téléphonique en ligne, j’ai alors tapé ces deux lettres, puis d’autres que je tirais lorsque le jeu l’exigeait, jusqu’à n’obtenir plus qu’une seule adresse. Votre nom et votre adresse sont ainsi apparu suite au tirage des lettres …-…-…-… Cette procédure, je l’ai appliquée à cinq reprises, obtenant cinq adresses, et voici où nous en sommes.

Vous savez maintenant un peu mieux à quoi vous en tenir… ?

J’aimerais néanmoins préciser encore une ou deux choses, ne serait-ce que pour la forme, et premièrement que je ne cherche pas à vous vendre quoi que ce soit, et que, si vous ne pouvez rien en faire de mieux, vous n’avez qu’à mettre l’enveloppe et son contenu à la poubelle.

Deuxièmement, que je ne vous contacterai pas une seconde fois : je ne vois en effet de valeur à mon geste que dans cette singularité qui force le contingent à plier vers le nécessaire.

Troisièmement, que si je vous adresse ce texte, il ne peut vous être destiné que dans la mesure où vous le voulez ; le cas échéant, peut-être quelqu’un de votre entourage sera-t-il en mesure de le vouloir… mais cela me dépasse et n’est plus de mon ressort.

En espérant que cette lettre suscitera votre étonnement ! et peut-être un sourire… je vous souhaite, dans l’attente de nouvelles tout à fait éventuelles de votre part, une excellente journée,

Ah oui, j’oubliais : les enveloppes sont jaunes !

(et j’écoute du Gershwin pour faire bonne mesure, en allumant une clope avec un briquet neuf)

*

PS : je me rends compte maintenant que nous sommes le 11 septembre, que j’ai daté ce post ainsi que mes lettres de cette date du 11 septembre, anniversaire d’un certain acte terroriste (?)

D’emblée debout


Comment ces figures, nées au siècle de l’abstrait, se tiennent-elles debout ?

Comment sont-elles mouvement ? De quoi naissent ces corps émaillés, sublimés, mâchés ?

En marchant entre les hommes debout de Giacometti à la fondation Beyeler, il nous a pris de nous asseoir quelques minutes ; et nous avons regardé ces hommes qui marchaient en regardant les hommes debout de Giacometti… Les dimensions s’ouvrent et se déplacent : cette verticale, mue comme un rayon selon la trajectoire de sa source.

Terre-ciel, ce fil tendu, ce fil d’existence, perceptible dans ces statues, et pourquoi pas dans ces êtres de chair et de sang qui marchent à leurs côtés ? D’où naît cette opacité de l’être humain, en face de la perfection muette de la pierre ou du métal ? Ici la matière croit porter la station debout, là, au contraire, la matière est portée par sa trajectoire existentielle.

Disons qu’il s’agit de percevoir le fil d’une existence, une vibration incréée. Et, à partir de ce faisceau du nexus de la production d’immanence, à partir de cette volonté d’exister qui commence à se vouloir comme telle, le sculpteur se mettant alors à tirer la matière de son rêve, lui donne forme et consistance. Tout comme le son est émis à partir de la corde du violon, ou comme les émotions naissent de la peau en son creux touchée.

Nous nous tenons debout ? Oui, jusqu’au moment où nous sommes debout, et là, nous y sommes d’emblée. Comme si l’être humain n’avait pas commencé par se développer selon les formes du foetus, puis selon le quatre-deux-trois de l’énigme du sphynx, mais dans une spirale d’emblée déroulée et tendue entre terre et ciel. Cela transforme du tout au tout notre mode d’inscription existentiel : il n’est plus territorial, mais terrestre. Il n’est plus à se battre ou à se dégager de la gravité — il n’existe plus dans l’opposition lourdeur/légèreté –, mais naît de la gravité elle-même, et ce quelle qu’elle soit, puisque de toute évidence il ne s’agit pas d’une planète et de sa pesanteur, mais du rapport nexus/matière, déterminant autant de trajectoires singulières qui n’ont, de là, nul besoin de se différencier les unes des autres.

*
Pour poursuivre votre réflexion : une présentation de Giacometti signée Anne Cuneo, où l’on considérera le rapport déterminant du sculpteur avec la deuxième guerre mondiale, et une rétrospective intitulée « walking as art« , disponible sur les pages de l’Université de Vienne.

Tout commence


Ça et là, une fenêtre qui claque. Le vent s’est levé, la consistance de l’air a changé. Un flux de fraîcheur tourbillonnante file entre nos volumes pesants, agitant leur lourd grésillement d’été. Les sons s’affinent à mesure. L’air se liquéfie. C’est comme si l’eau commençait par remonter de terre, nous emportant avec elle dans ce courant ascendant. En regardant la ville, je vois plusieurs personnes sortir sur leur balcon, ou à la fenêtre, pour envisager l’atmosphère, se comprendre dans ce changement entrain d’avoir lieu.

Au nord, une masse grise et compacte se profile, désir sans corps, désir d’un corps, dense et rougeoyant sur ses limites. Le soleil du crépuscule caresse ce ventre ; avant que, dans une obscurité d’ardoise et de flou, ce dernier ne se mélange à la gésine de la terre pour former un nouveau cocon, où l’eau contient la foudre et les vents. Tout commence. Toute commence.

Des longues chaînes de pluie desserrent les étaux de la perception. Terre-ciel d’anthracite où s’aiguisent les éclairs, je suis vif. Maintenant ce sont les rafales, les bourrasques et l’eau violente, où quelques humains surpris en pleine rue, rient et, peut-être par chance, partagent le même sort. Les tonnerres nous reviennent dans la lenteur des craquements réverbérés dans les matrices du ciel et de la terre, et puis… L’orage s’éloigne.

On sait qu’il est toujours là, on l’entend, au loin, s’étirer dans l’insoupçonné.

Et on attend : la suite.